À lire sur Télérama, Valérie Lehoux. Publié le 24/01/23 mis à jour le 25/01/23

Charlotte Delbo, à Auschwitz. Les prisonnières du 24 janvier ont été tatouées par un numéro allant du 31 625 au 31 854, ce qui a donné à leur convoi le nom « des 31 000 ».
Charlotte Delbo, à Auschwitz. Les prisonnières du 24 janvier ont été tatouées par un numéro allant du 31 625 au 31 854, ce qui a donné à leur convoi le nom « des 31 000 ».Collection privée

De tous les convois de la déportation partis de France, un seul emmena des femmes résistantes vers Auschwitz. C’était le 24 janvier 1943, il y a quatre-vingts ans. Parmi les prisonnières, Charlotte Delbo, Marie-Claude Vaillant-Couturier, Danielle Casanova…

« Le matin du 24 janvier 1943, il faisait un froid humide d’Île-de-France, avec un ciel bas et des traînées de brume qui s’effilochaient aux arbres. C’était dimanche et il était tôt. En entrant dans la ville, nous avons vu quelques passants. Les uns promenaient leur chien, les autres se hâtaient. Peut-être allaient-ils à la première messe. Ils regardaient à peine les camions dans lesquels nous étions debout. Nous chantions et nous criions pour les faire au moins tressaillir. “Nous sommes des Françaises. Des prisonnières politiques. Nous sommes déportées en Allemagne”. » Ainsi débute Le Convoi du 24 janvier, livre de Charlotte Delbo, paru en 1965 aux Éditions de Minuit et considéré, à l’instar d’autres de ses ouvrages, comme une pièce majeure de ce qu’il est coutume d’appeler « la littérature des camps » ; celle née de l’expérience concentrationnaire nazie, indicible en bien des points mais dont Delbo, comme quelques autres, sut transmettre un peu de la violence inouïe. Et nous dire l’absurdité si savamment conçue, maniée comme arme ultime de la déshumanisation.

Ce 24 janvier 1943, il y a pile quatre-vingts ans donc, Charlotte Delbo est de celles qui chantent et crient dans un camion, pour faire tressaillir les passants. Elle a 29 ans. Il n’y a pas si longtemps, cette amoureuse des lettres était encore l’assistante de Louis Jouvet. Mais en septembre 1941, elle a quitté la troupe, en tournée – et en exil – en Amérique latine, pour rejoindre son mari à Paris et s’engager auprès de lui dans la Résistance. Tous deux ont été dénoncés. Arrêtés. Georges Dudach a été fusillé au Mont-Valérien. Charlotte vient de passer près de onze mois en détention, à la prison de la Santé puis au fort de Romainville. Ce jour de janvier, avec deux cent vingt-neuf autres femmes, à 85 % des résistantes (1), elle est déportée vers un camp nazi. En règle générale, c’est à Ravensbrück que les « politiques » sont internées. Leur train les mène ailleurs, et c’est en cela qu’il s’inscrira dans l’Histoire : le convoi du 24 janvier fut le seul à conduire des résistantes de France jusqu’à Auschwitz-Birkenau.

À leur arrivée, les prisonnières sont tatouées, leur peau porte un numéro, du 31 625 au 31 854 – voilà pourquoi certains appellent aussi leur convoi celui « des 31 000 ». Elles viennent de tous horizons, toutes régions, toutes professions. Souvent jeunes, autour de la trentaine, parfois plus âgées. Parmi elles, d’autres noms que celui de Charlotte Delbo ont traversé le temps : celui de Danielle Casanova, 34 ans au moment de sa déportation, figure des cercles communistes, qui mourra dès le mois de mai du typhus – la maladie prolifère dans les conditions sanitaires inimaginables des camps et ravage des organismes affaiblis par la faim, le froid et les travaux forcés. Hélène Solomon-Langevin, 33 ans, communiste elle aussi, fille du physicien Paul Langevin, qui fera partie des quarante-neuf survivantes du convoi et deviendra, dès l’automne 1945, l’une des premières femmes députées en France – avant que des soucis de santé, consécutifs à sa déportation, ne l’obligent à s’éloigner. Adélaïde Hautval, psychiatre, affectée au « revier » (l’infirmerie du camp) mais refusa de participer aux expériences des médecins nazis – ce qui lui vaudra d’être nommée Juste parmi les Nations. Marie-Claude Vaillant-Couturier, encore, 31 ans en janvier 1943, communiste également, journaliste, photographe, qui sera transférée à Ravensbrück (aux côtés Geneviève de Gaulle-Anthonioz ou Germaine Tillion), y survivra, puis témoignera au procès historique de Nuremberg et se lancera après-guerre dans une carrière politique, accédant à la vice-présidence de l’Assemblée nationale.

Vie d’avant, vie au camp, vie d’après

Celles-ci, et toutes les autres, nourrissent les pages du Convoi du 24 janvier, de Charlotte Delbo, renversant de dignité et de force. Le fruit d’une longue enquête, dans les archives et le pays, pour retrouver les traces de chacune d’elles. Un livre comme un mausolée, qui évoque sans commentaire ces existences entravées, pour la plupart anéanties. Mais un livre, aussi, comme une ode à la vie, chacune de ces femmes y étant citée et située le plus précisément possible, date et lieu de naissance, profession quand elles en avaient, enfants, engagement politique ou non ; tableau d’une France incarnée des années 30, 40, 50, qui met la lumière sur celles, anonymes, que les livres d’Histoire ont si souvent ignorées. Et, pour certaines, des témoignages sur la Libération, le retour, la réinsertion pas toujours simple dans un quotidien ordinaire. Vie d’avant, vie au camp, vie d’après.

Charlotte Delbo, ici en 1950, a rendu compte de la vie de ses compagnes de déportation dans « Le Convoi du 24 janvier ».
Charlotte Delbo, ici en 1950, a rendu compte de la vie de ses compagnes de déportation dans « Le Convoi du 24 janvier ». Archives privées Dany Delbo

Quand elles avaient pénétré dans l’enceinte d’Auschwitz, après trois jours et trois nuits entassées dans des wagons à bestiaux, les femmes du convoi du 24 janvier avaient chanté la Marseillaise. « Nous avons contourné des baraques, basses, comme enfouies dans la neige : les blocks, écrira encore Charlotte Delbo. Il fallait enjamber des cadavres. Visages tordus, os saillants. On comprenait en les voyant que la mort ici n’était pas douce. La vie non plus en l’attendant. » Des années plus tard, en 1974, elle sera l’une des toutes premières à contester publiquement les thèses négationnistes de Robert Faurisson.

Se souvenir d’elle et de ses camarades de résistance, auxquelles Aragon consacra plusieurs vers de son long poème Le Musée Grévin (2), c’est rendre hommage à leur courage, historique. C’est aussi saluer toutes les femmes qui se lèvent encore aujourd’hui, et parfois pas si loin de nous, pour combattre l’arbitraire qui tente de les faire taire.

(1) 119 étaient communistes ou proches du PCF. Le convoi incluait aussi des gaullistes, des membres d’autres réseaux et quelques condamnées de droit commun. Source : association Mémoire vive.

(2) Écrit en 1943 sous le nom de François la Colère et publié par les Éditions de Minuit.

Outre Le Convoi du 24 janvier, Charlotte Delbo a signé une trilogie sur la déportation, Aucun de nous ne reviendraUne connaissance inutileMesure de nos jours, trois ouvrages disponibles aux Éditions de Minuit.
Charlotte Delbo. La vie retrouvée, biographie de Ghislaine Dunant, Prix Femina de l’essai 2016, Grasset 2016 / Le Seuil Collection Point 2017.