On coupe les barbes, on planque les diamants et direction l’Espagne

Il fait froid et le brouillard est tombé sur Tournus. Si vous connaissez le coin, vous imaginez la scène. Lorsque sur les quais le brouillard ne permet plus d’entrevoir la Saône. C’est une chance, ce brouillard. Chailleux entreprend alors de déplacer ses six Juifs jusque chez l’horticulteur Delorme.

 « Sauront-ils un jour, nos miraculés Israélites, le courage, l’abnégation et les sacrifices qui permettaient hier soir de leur assurer la vie sauve ? »

Pendant ce temps-là, poursuit Chailleux, la « Gestapo » fouille les hôtels de Tournus en compagnie du commissaire Escude qui a été arrêté. Chou blanc.

Chez Delorme, on va faire de ces six Juifs des gens bien présentables. Il faut convaincre le patriarche et son gendre de tout d’abord se couper la barbe et d’abandonner leurs chapeaux noirs. Et c’est pas gagné écrit Chailleux. Il est plus facile, semble-t-il, de persuader les femmes de se teindre les cheveux et de porter des lunettes. En bref, Chailleux aidé de la famille Delorme, transforme ces six Juifs en « petits bourgeois bien français, baptisés et fervents catholiques » avec l’aide de faux papiers.

Pour qu’ils fassent encore plus franchouillards, on leur donne des cartes de pêche, des permis de chasse, et même une adhésion à l’amicale des sapeurs-pompiers. Reste le problème de la langue : s’ils ne parlent que le yiddish, le flamand et l’allemand, on en fera des sourds-muets. Vous l’aurez compris, le sauvetage de persécutés opéré par Chailleux, c’est pas de la rigolade !

Mais ces Juifs ne semblent guère reconnaissants :

« Malgré notre désir d’aider au sauvetage d’une famille menacée, nous doutons qu’elle soit consciente de son simple devoir d’en être digne ».

Le 9 novembre précisément, Chailleux raconte qu’il conduit ses Juifs avec son acolyte Marchal à Lyon-Perrache. Direction l’Espagne. On ne fait pas les choses dans la demi-mesure : le groupe sera accompagné d’un passeur (Torres) jusqu’à la frontière. En attendant le départ du train, direction le resto « Chez René » rue de l’Arbre sec. Atterrit sur la table un bon gros jambon bien de chez nous. Horreur malheur le patriarche juif sourd-muet s’exclame à qui veut l’entendre en allemand, je traduis :

« C’est de la viande de cochon ! Vous ne devez pas en manger ! non, non… »

Là encore, gros coup de bol : il y a trois Allemands de la Luftwaffe attablés au resto. Ils réagissent seulement en éclatant de rire. Ouf. Tout le monde a eu chaud, n’est-ce-pas ?

Mais -me direz-vous- et les diamants après lesquels court la « Gestapo » ?

Oh, rassurez-vous. Chailleux a pensé à tout car c’est un as du sauvetage des persécutés. Madame Delorme les a cousus dans les corsets et les ceintures des femmes, tandis que Delorme père a rafistolé les chaussures des hommes et en a planqués dans les talons ! Quelle ingéniosité !

Pour Chailleux, ce sont des « pierres affreuses dont [il] ignorait la valeur industrielle ».

Toujours avec force de détails, Chailleux décrit la suite : les Juifs montent dans la voiture n°18 en partance pour Hendaye. C’est fou quand même de se rappeler, trente ans plus tard, de détails aussi infimes. Mais bon. On ne sauve pas des diamantaires tous les jours…

Sa mission s’arrête là. Le passeur Torres prend le relais.

Notons bien que Chailleux ne nous a parlé à aucun moment de rétribution quelconque. S’il aide des persécutés avec ses amis Marchal, Escude, Torres et consorts, c’est pour la bonne cause. À Tournus, tout est gratis.

Et A. Talmard conclue pour ses lecteurs des Annales : « Oui, c’est là une belle mission que viennent de réussir Chailleux et Marchal[1]. »

Revenu à Tournus, Chailleux dresse le bilan : « après l’échec de la police allemande », Escude a été arrêté ainsi que l’épouse et la fillette du lieutenant de vaisseau Clippet, ce dernier ayant pris la fuite selon l’auteur.

Mais il y a un hic : la liste des personnes arrêtées à Tournus en janvier 1943 -et non pas en 1942- ne se résume pas à trois personnes. Nous allons y revenir.

Pour Chailleux, le chapitre du sauvetage des diamantaires est clos. Et il n’y a sûrement pas d’autres familles juives à aider à Tournus…

Il est temps de mettre les voiles. Chailleux part pour Nice.

À suivre…  


[1] Annales de la Société des Amis des Arts et des Sciences de Tournus, 2001, p. 180.