« Un homme n’est oublié que lorsque son nom est oublié. »  Le Talmud

Cependant, en plus de la faim, des privations, du froid, de la vermine et des maladies, il ne faudrait pas oublier qu’au-delà de leur propre internement, les réfugiés ont vécu un autre traumatisme, celui d’avoir perdu leur conjoint et des enfants, morts dans les « camps de la honte » ou déportés.

Claude Laharie qui a consacré ses recherches sur le camp de Gurs, expliquera que ces décès dans la population adulte (20 à 59 ans) ne sont pas dus, comme certains l’affirment par exemple, à la « meilleure résistance aux conditions de vie du camp des femmes par rapport aux hommes » mais parce que proportionnellement [les hommes étaient] plus nombreux. » Inversement, les femmes âgées auraient davantage moins résisté que les hommes : « Les trois quarts des décès (789, soit 76%) frappent les personnes âgées de plus de 60 ans (…) Les femmes, à l’intérieur de ces classes d’âges, sont davantage touchées que les hommes (423 pour 366)[1]. » 

Or, nous constatons que sur les quarante-six réfugiés arrivant à Mâcon :

  1. 12 sont célibataires
  2. Osias Auerbach est veuf
  3. 33 femmes sont mariées et 32 se déclarent comme étant veuves, Karoline Mayer signalant que son mari est resté en Allemagne en un « endroit inconnu. » Elle ignore alors qu’il est décédé au camp de Majdanek en 1943.

Face à la mort, les femmes plus résistantes ?

Premièrement, nous l’avons écrit précédemment : leurs époux, pères de famille, ont déjà dû se battre pendant des années pour mettre leur famille à l’abri et survivre avec ceux qui sont restés. Ils ont vécu pour certains des mois au camp de Dachau. Ce sont des hommes usés qui, s’ils ne décèdent pas en Allemagne, ne résistent pas aux conditions de vie du camp de Gurs, surtout pendant l’hiver glacial de 1940-1941. Et c’est la même chose pour les enfants des Gursiennes. Julius (1881-1942), fils de Jette Weil, déporté à Gurs en même temps que sa mère et son épouse Bella est malade du cœur ; il a déjà connu la déportation à Dachau en 1938. Il ne sera pas soigné au camp de Gurs et décède le 7 mars 1942 d’une crise cardiaque[2].

Deuxièmement, lors des déportations d’août 1942, ne sont pas déportables les jeunes de moins de 16 ans, les vieillards de plus de 65 ans, les conjoints d’Aryens, les malades intransportables et les Juifs d’origine anglaise ou américaine. Seules quatre d’entre elles ont moins de 65 ans : Karoline Mayer, Marie Bodenheimer, Lili Westerfeld et Anna Rosenstiel. Anna était-elle intransportable du fait de ses problèmes aux jambes ? C’est sa sœur Lili qui part ; elle avait neuf ans de plus que sa cadette. S’est-elle sacrifiée pour sa sœur malade ?

« Or il arrive fréquemment que des personnes appartenant à ces catégories soient incluses par erreur sur les listes. Une fois avertis, les délégués des Œuvres interviennent auprès du chef de camp pour que la loi soit effectivement appliquée et que les non-déportables quittent l’îlot E. Il leur est systématiquement répondu : « Si vous pouvez trouver quelqu’un qui le remplace, il ne partira pas ». On en arrive donc à cette aberrante situation de voir tel responsable de telle ONG rechercher à travers le camp celui ou celle qui accep­tera de prendre la place du malheureux appelé par erreur. On finit la plupart du temps par le trouver : c’est un homme de plus de 65 ans dont la femme, plus jeune, a été inscrite sur la liste, c’est le jeune fils qui ne veut pas quitter sa mère ou son père. Ce véritable trafic d’hommes est ressenti par les délégués des ONG comme un des raffinements les plus sordides de la perversité vichyssoise[3]. »

Troisièmement, les femmes ont pu avoir plus de chance de survivre car elles ont été transférées, pour la grande majorité, dans les « camps-hôpitaux » du Récébédou ou de Noé, où les conditions de vie sont plus supportables qu’à Gurs. 

Quatrièmement, ayant échappé aux déportations d’août 1942, les Juifs restant dans les camps du Sud, peuvent compter sur le soutien des évêques du Sud-Ouest. C’est Mgr Salièges, évêque de Toulouse qui écrit le 20 août 1942 sa lettre historique lue deux jours plus tard dans la cathédrale de la ville « Les Juifs sont des hommes, les Juives sont des femmes. » C’est Mgr Théas -évêque de Montauban- qui, le 26 août 1942 courageusement rappelait : « Tous les hommes, quelle que soit leur race et leur religion, ont droit au respect des individus et des États[4]. »

C’est d’ailleurs l’archevêché de Toulouse qui les prendra en charge à l’automne 1943 et qui sera responsable du placement des vieillards des camps dans les hospices.

Des familles décimées

Mais bien avant août 1942, les familles ont été décimées.

Louis Model, mari de Rosa décède le 14  février 1940 à Freiburg avant le départ à Gurs de son épouse et de leur fille Paula. Cette dernière sera déportée à Auschwitz en septembre 1942 et ne survivra pas.  Maria Bodenheimer est partie d’Allemagne alors que son mari était décédé en août 1940[5]. Max Moses Rieser, époux Babette Rieser (née Beck), décède à Lörrach le 8 février 1941.

Ernestine Marx quitte également l’Allemagne pour Gurs où son mari Heinrich meurt le 22 janvier 1940. Ils avaient deux enfants, dont Jenny déportée pour Auschwitz du camp de Rivesaltes le 4 novembre 1942.

Theodor Schweizer, époux d’Hélène, meurt à Gurs le 27 novembre 1940. Leur fille Antoinette et Gertrud sont déportées du camp de Récébédou à Auschwitz le 12 août 1940. Leur fils Franz-Moritz est déporté le 4 mars 1943 du camp de Noé pour Sobibor-Majdanek. Seul leur fils Karl Friedrich a survécu, ayant émigré aux États-Unis.

Le 8 décembre meurt à Gurs Julius Veit, mari de Katharina. Le couple a été déporté avec leur fille Antonie depuis Freiburg. Mère et fille sont ensuite envoyées au camp de Noé puis Antonie part pour le camp du Récébédou. Elle sera déportée le 12 août 1942[6].

Josef le mari de Betty Traub décède à Gurs le 15 décembre 1940. Leurs enfants, Gertrud déportée de Gurs le 10 août 1942 et Hedwig (déportée de Noé deux jours plus tard) sont exterminées à Auschwitz.

Isidor, époux d’Irmina Walder meurt à Gurs le 14 janvier 1941[7]. Pareillement, Jakob Meier, époux de Jeannette, décède au camp le 4 janvier 1941. Leur fille Babette (1900-1943) sera exterminée à Sobibor.

Sigmund, époux de Frieda Feibelmann, est décédé à Gurs le 19 novembre 1943. Le couple a perdu leurs fils Léon déporté du camp des Milles vers Auschwitz le 14 août 1942.

Selon Claude Laharie, « sur les 1 037 décès survenus au camp à l’époque de Vichy, 820 (79.1%) concernent les Badois. Environ une personne sur huit expulsées par l’opération Bürckel repose à Gurs. »[8]

D’autres Gursiennes voient leurs époux partir en déportation. C’est le cas d’Isidore Westerfeld, époux de Lili Lehmann interné à Rivesaltes puis déporté à Auschwitz le 26 août 1942 et de Siegfried, mari de Judith Geismar, déporté vers Sobibor-Majdanek en 1943[9].

Chacune a enduré les tourments de voir partir d’autres membres de sa famille vers une destination inconnue. Mina Ottenheimer a perdu deux enfants à Auschwitz : Paula (1894-1942) et Friederike (1891-1942), tous deux déportés depuis le camp de Noé. Ida Wachenheimer (1897-1942), fille de Rebekka part de Noé pour Auschwitz le 12 août 1942, suivie deux jours plus tard par Bella Weil (1894-1942), fille d’Anna Weil. Richard Schwartzschild, fils de Settchen, a été déporté à Gurs avec sa mère, son épouse (de confession catholique) et leurs deux petites filles. Les Schwartzschild seront ensuite envoyés à Rivesaltes. Richard sera déporté à Auschwitz le 7 septembre 1942. Il ne reviendra pas[10].

Anna Rosenstiel est à Gurs avec sa sœur Elisabeth (Lisa) (1890-1942). On suit leur quotidien au camp Ilot J, baraque 17, à travers une correspondance qu’elles entretiennent avec la famille Neu jusqu’au moment où Lisa est déportée pour Auschwitz le 10 août 1942[11].

Le rabbin Kapel raconte : les célibataires furent regroupés dans une baraque à part des familles. « Les Quakers distribuèrent une soupe au riz et du café chaud, ils remirent un colis à chaque partant. Le secours suisse offrit du fromage, etc.[12] » Puis c’est le transfert vers la gare d’Oloron-Sainte-Marie.

Babette Rieser est la demi-sœur de Judith Geismar. Les deux femmes Beck ont été déportées à Gurs avec leurs frères Ludwig décédé au camp le 27 décembre 1940, Samuel, décédé à Gurs le 27 novembre 1940, Isaak déporté depuis Récébédou à Auschwitz le 14 août 1942. Elles ont également perdu leur sœur Adèle déportée de Récébédou le 12 août 1942, leur belle-sœur Elise (née Heilbronner) de Récébédou le 28 août 1942 ainsi que son fils Walter décédé à Gurs le 16 décembre 1940[13]. Aucun membre de cette famille n’a survécu.

Une sœur, un frère[14], un mari, des enfants… toutes les femmes internées à Gurs ont perdu des membres de leur famille proche. Il va sans dire que si nous pouvions retracer la généalogie de chaque Gursienne, les chiffres de leurs disparus se compteraient par dizaines.

Pour la grande majorité, elles ont dû également partir d’un camp pour en rejoindre un autre, laissant peut-être derrière elles un membre de leur famille ou des amis : Judith Geismar comme Jette Weil sont passées de Gurs, à Récébédou puis à Noé. Settchen Schwarzschild est tout d’abord internée à Gurs puis à Rivesaltes et enfin à Noé. D’autres sont restées trois ans à Gurs.

Pour la plupart, elles ont été déportées en même temps lors de l’opération Bürckel[15]. Claude Laharie a souligné les liens -religieux et professionnel- qui unissaient les Badois de Gurs[16]. Issues de « la bourgeoisie moyenne des villes », certaines femmes, souvent du même âge[17], se côtoyaient sûrement avant la guerre : dix-sept ont été déportées depuis Mannheim, trois depuis Heidelberg[18] et trois de Karlsruhe[19], deux depuis Breisach, Freiburg, Hardheim, ou encore Offenburg…

À suivre…


[1] Laharie Claude.  Le camp de Gurs 1939-1945, un aspect méconnu de l’histoire de Vichy. JETD Editions, 1993, 397 p., p. 230.

[2]https://www.gedenkstaetten-suedlicher-oberrhein.de/blog/2020/04/08/weil-julius/

[3] http://www.campgurs.com/le-camp/lhistoire-du-camp/p%C3%A9riode-vichy-40-44-les-d%C3%A9parts-du-camp-40-43/les-d%C3%A9portations-1942-43-description/

[4] Kapel, R. (1977). J’étais l’aumônier des camps du sud-ouest de la France (août 1940-décembre 1942) : (suite et fin, voir n° 87). Le Monde Juif, 88, 154-182. https://www.cairn.info/revue–1977-4-page-154.htm. Le rabbin Kapel avait rédigé un rapport à Mgr Salièges, rédigé avec les Quakers, la Croix-Rouge et le Comité catholique.

[5]http://www.pfenz.de/wiki/Max_Bodenheimer. Leur fils a pu survivre en s’exilant en Equateur.

[6] https://www.waymarking.com/waymarks/wmWHRE_Julius_Katharina_und_Antonie_Veit_Freiburg_i_Breisgau

[7]Elle a également perdu sa belle-sœur Amalie au camp en novembre 1940.

[8]Laharie Claude.  Le camp de Gurs 1939-1945, un aspect méconnu de l’histoire de Vichy. JETD Editions, 1993, 397 p., p. 195.

[9]https://stolpersteine-guide.de/map/biografie/2211/kirchstrasse-4

[10]https://stolpersteine-kl.de/stolpersteine-in-kaiserslautern/biografie-familie-schwarzschild/

[11]« Nichts wie hoffen und warten– » Oktoberdeportation der badischen und saarpfälzischen Juden 1940 : Briefe aus den südfranzösischen Lagernan den letzten Vorsteher der jüdischen Gemeinde Offenburg, Emil Neu / Martin Ruch. Voir les correspondances des sœurs Rosenstiel avec Emil Neu.

[12] Kapel, R. (1977). « J’étais l’aumônier des camps du sud-ouest de la France (août 1940-décembre 1942): (suite et fin, voir n° 87) ». Le Monde Juif, 88, 154-182. https://www.cairn.info/revue–1977-4-page-154.htm., p. 173.

[13]https://www.stolpersteine-in-loerrach.de/NS-Diktatur

[14]Emma Schurmann, née Moch, perd son frère Abraham (né en 1866) en 1940 à Gurs.

[15] Nous ne connaissons pas les lieux où ont été arrêtées cinq femmes : Operdorfer Edwige, Ott Karola, Sax Caroline, Schwarzschild Settchen et Meier Jeannette.

[16]Laharie Claude.  Le camp de Gurs 1939-1945, un aspect méconnu de l’histoire de Vichy. JETD Editions, 1993, 397 p., p. 194.

[17] Vingt-huit femmes sur 45 ont plus de soixante-cinq ans lorsqu’elles arrivent à Gurs.

[18]Margarete Polack, Berta Wahl et Rebecca Marshall sont parties d’Heidelberg avec 279 autres déportés. Elles feront partie des 80 Juifs d’Heidelberg qui ont survécu à la fin de la guerre. https://no-regime.com/ru-fr/wiki/Heidelberg#Nazism_and_the_World_War_II-period

[19] Rosa Weill, Marie Bodenheimer et Edwige Rosenthal.