Les vieux Juifs, des « inaptes réduits »

Selon Nodot, c’est au début de mars 1943 que Gilbert Lesage utilise également un subterfuge pour faire sortir les vieux Juifs des camps du Sud de la France.

Avec l’aide de son ami Georges Demay[1], Lesage arrive à persuader « un haut fonctionnaire du ministère de l’Intérieur que les internés seraient plus utiles au travail, que les vieillards et les malades n’étaient pas des inaptes totaux mais des inaptes réduits, qui pourraient être utilisés, et que même les mourants seraient moins coûteux à l’extérieur[2]. »

Demay : un cagoulard qui aimait les vieux Juifs ?

Selon Nodot « Demay se révéla être un diplomate exceptionnel. Il négocia pratiquement la fermeture de nombreux camps d’internement. Il fit en effet remarquer qu’après la sortie des camps des fameux inaptes réduits, il n’y resterait que des vieillards malades parmi lesquels le taux de mortalité était si grand qu’il lui paraissait raisonnable de confier ces malheureux au service social des étrangers qui les répartirait dans son secteur hospitalier[3]. »

Olivier Pettinotti le souligne : Lesage a été un homme « critiqué et a dû se justifier en pensant jusqu’à la fin de sa vie qu’il avait fait pour le mieux[4]. » Mais qui est son ami Demay ? Georges Demay, ce « diplomate exceptionnel » est né en 1911 à Moulins. De 1941 à avril 1942, il est chargé de missions dans le cabinet civil de Pétain et décoré de la Francisque.

Sous l’autorité de son petit-cousin du Moulin de Labarthète (1900-1948) alors directeur du cabinet civil de Pétain, Demay est à l’origine des textes concernant les sociétés secrètes rédigés de mai 1941 à avril 1942 avec de Boistel (…) Labat et Bernard Faÿ (…). Les agents, tous contractuels, sont directement choisis par Demay et Labat. Beaucoup sont membres de l’AF, parfois du PPF, certains sont passés par la Cagoule, la plupart ont appartenu au CIE ou aux GP du colonel Groussard[5]. » Et Demay est lui-même un ancien cagoulard.

Vu le bonhomme, on a du mal à croire qu’il ait eu de l’empathie pour de vieux Juifs…

Au retour de Laval, Demay quittera Vichy avec du Moulin de Labarthète qui préfère se « réfugier » en Suisse en attendant des jours meilleurs. Demay sera ensuite nommé sous-préfet à Nantua où il combat avec acharnement la résistance. On le décrit comme étant le sous-préfet « le plus sinistre de mémoire[6] ». On le retrouve ensuite sous-préfet à Lisieux. Il sera révoqué en 1945, emprisonné et jugé pour collaboration.

Selon Nodot, le 25 mars 1943, le ministère aurait donc publié une circulaire précisant[7] :

1. Il importe actuellement de ne laisser aucune main-d’œuvre inutilisée et de s’efforcer de récupérer parmi les internés des deux sexes ceux utilisables. Le ministère de l’Intérieur recevra donc favorablement les propositions du Service social des étrangers relatives à l’utilisation après rééducation des inaptes réduits mais susceptibles de fournir par équipes encadrées un travail déterminé.

2. Le ministère de l’Intérieur insiste particulièrement sur l’intérêt qu’il y aurait à libérer du camp de Gurs les vieillards et les inaptes complets, aussitôt que le SSE pourra les absorber. »

Au 1er juillet 1943, on comptait 16 centres dépendant du CSE. Au mois de septembre, le ministère de l’Intérieur faisait officiellement connaître qu’il avait transféré au ministère du Travail, via le CSE[8], l’ensemble des « hébergés[9] ».

À suivre…


[1]Georges Émile Demay (1911-1992) a été précédemment chargé de missions dans le cabinet civil de Pétain jusqu’en mars 1942, décoré de la Francisque. Sous-préfet à Nantua puis à Lisieux, il sera révoqué en 1945 et jugé. À Nantua, il est décrit comme étant le sous-préfet « le plus sinistre de mémoire ». Il a été à l’origine de la dénonciation qui permit l’arrestation de 6 gendarmes et 27 communistes. Voir : http://www.lalande2.com/images/CONTRIBUTIONS_ANCIENS_ELEVES_R/MARINET/cristal4.pdf

[2]Delpech, François. “ Les souvenirs d’un passeur non violent : René Nodot et le service social des étrangers » Revue d’histoire de La Deuxième Guerre Mondiale et Des Conflits Contemporains, vol. 32, no. 125, Presses Universitaires de France, 1982, pp. 73–87, p. 81.

[3]Nodot René. Mémoires d’un Juste – un non-violent dans la résistance. Éditions Ampelos, 2018, 146 p., p. 114.

[4] Idem., p. 112.

[5]Berlière, Jean-Marc. « Service de Police des sociétés secrètes (SPSS) et Service des Associations dissoutes », Polices des temps noirs. France 1939-1945, sous la direction de Berlière Jean-Marc. Perrin, 2018, pp. 1201-1235.

[6]http://www.lalande2.com/images/CONTRIBUTIONS_ANCIENS_ELEVES_R/MARINET/cristal4.pdf

[7] Seul René Nodot fait référence à cette circulaire dont on a retrouvé aucune trace.

[8] Le SSE change son appellation en CSE (Contrôle social des étrangers).