La pénurie de médecins. Ça, c’est un vrai problème. On en pâtit tous, mais davantage dans les zones rurales. Une des solutions, c’est d’avoir recours à l’embauche de médecins étrangers.

Tous l’inverse de ce qui était préconisé par le régime de Vichy. Il fallait remettre de l’ordre dans tout cela, épurer et donc évincer les Juifs.

La loi du 16 août 1940

La promulgation de la loi du 16 août 1940 interdit donc l’exercice de la médecine :

-aux médecins étrangers

-à ceux qui ont acquis la nationalité française après 1927

– à ceux qui, nés en France, étaient de père étranger

« La loi du 16 août 1940, qui prévoyait l’octroi de dérogations d’exercice à certaines catégories de médecins étrangers, en particulier à ceux qui avaient scientifiquement honoré leur patrie d’adoption, et à ceux qui avaient servi dans une unité combattante en 1914-1918 ou en 1939-1940. Les femmes, bien entendu, ne bénéficiaient pas de ce type de dérogation[1]. »

Se débarrasser des « métèques »

Nombreux sont les praticiens à se frotter les mains : « Le Docteur J. Boullard écrivait à ce propos « L’Ordre nettoiera la profession et nous débarrassera des métèques, des illégaux, des cliniques de pissotières et de toutes les formes de la médecine néfaste pour les malades. Ainsi on s’apercevra que le plus grand bien pour une profession, comme pour un pays, n’est pas la LIBERTÉ, mais l’ORDRE.[2] » (…)

Ce sont les conseils départementaux qui sont chargés de recenser les praticiens juifs. « Le Conseil de l’Ordre des médecins [poursuit Bruno Halioua] allait ainsi aider « à légitimer le principe de l’épuration. »

C’est le docteur Poncet en Saône-et-Loire qui est inspecteur départemental d’hygiène et qui est chargé de la triste besogne : recenser les médecins, pharmaciens et dentistes juifs et transmettre sa liste à la préfecture. Il doit également annoncer à ses confrères qu’ils doivent fermer boutique.

En Saône-et-Loire, sont alors recensés par l’inspecteur départemental :

Médecins :

Dr Fradkine à Autun

Dr Ducomet à Montceau

Dr Mikoff au Creusot

Dr Mandelstamm à Montcenis

Dr Misès à Branges

Dr Schiesser à Chalon-sur-Saône

Dr Alper à Saint-Loup-de-La-Salle

Dr Cegel à Bourbon-Lancy

Dr Jean-Louis à Mâcon

Dr Lipstein à Crèches-sur-Saône

Chirurgiens-dentistes

M. Augsburger et M. Benett à Chalon-sur-Saône

Mme Jossu à Saint-Ambreuil

Dentiste patenté

M. Bringold au Creusot

On recensera également après août 1940 les praticiens suivants venus se réfugier en zone libre :

Les docteurs Léon Israel, Efim Vavodtzev et Abraham Engliszer à Mâcon, Henri Levy à Charolles, Jean Levy à Saint-Germain-du-Bois, Marcel Mayrargue à Melay, Léon Attal à Saint-Marcel, Alfred Bernard et sa fille Germaine à La Roche Vineuse et le docteur Samuel à Vindecy. Les dentistes : Ernest Muller à Saint-Bonnet-en-Bresse, Fernand Souveine à Louhans, Victor Spitzer à Mâcon, Alfred Wolff à Chaufailles, Léopold Cerf à Charolles et le pharmacien Jean Birge à Tramayes.

Bien entendu, on les surveillera tous de près.

Les « 2% »

Puis « La quatrième étape de l’exclusion des médecins juifs a été la mise en place du deuxième statut du 2 juin 1941, avec son décret d’application promulgué le 11 août 1941 [44], qui réglementait l’exercice de la médecine pour les juifs. Il établissait l’instauration d’un numerus clausus fixant à 2 % le nombre de médecins juifs sur l’effectif total des médecins non juifs. Les Conseils de l’Ordre départementaux ont été chargés de déterminer le nombre exact de médecins juifs autorisés à exercer dans leur département. (…) Les médecins juifs autorisés à continuer à exercer leur profession étaient avant tout de ceux qui appartenaient à certaines catégories « protégées »  : titulaires de la carte d’ancien combattant ; ceux qui avaient fait l’objet, au cours de la campagne 1939-1940, d’une citation donnant droit au port de la Croix de guerre, de la Légion d’honneur ou de la médaille militaire pour faits de guerre ; et ceux qui étaient pupilles de la nation, ou ascendants, veuves, orphelins de militaires morts pour la France. Lorsque le quota de médecins juifs qui appartenaient à ces catégories n’atteignait pas le total des 2 % des praticiens israélites du département, les Conseils départementaux avaient la possibilité de désigner des médecins parmi « les candidats qu’ils jugeront les plus qualifiés. »

Alfred Bernard exerçait précédemment comme médecin à Besançon où il dirigeait le bureau municipal d’hygiène de la ville. Alfred Bernard avait servi pendant la Première Guerre mondiale et il était chevalier de la légion d’Honneur depuis 1917 pour services rendus en tant que médecin chef d’un hôpital d’évacuation[3]. La loi admettant 2% de médecins juifs dans le département, c’est ainsi que le docteur Henri Levy (expulsé d’Alsace) peut s’installer à Charolles alors qu’il y a déjà quatre médecins. L’autorisation est également accordée à Alfred Bernard mais « en novembre 1941, l’ordre des médecins, dont le président est violemment antisémite, annonce qu’il allait entreprendre une action contre un médecin juif et sa fille doctoresse récemment installés à Cluny et la Croix Blanche[4]. »

Le docteur Israël à Mâcon et le docteur Samuel à Vindecy se verront également retirer l’autorisation d’exercer.

René Tissier, le médecin milicien de Louhans

En cette fin d’été 1940, l’inspecteur Poncet a bien fait son travail. Mais pas assez au goût de Tissier, médecin à Louhans et futur milicien.

René Jean Marie Tissier est né à Dijon le 11 janvier 1895. Marié à deux reprises, il aura six enfants. Tissier a installé son cabinet à Louhans. La famille vit au 7, rue Dodâne.

Tissier dirigera le groupe de miliciens (200 hommes) de Louhans, ce qui n’est pas une bagatelle. Jusqu’à la mi-juin 1944, ils occupent l’hôtel du cheval blanc.

Règlement général sur l’organisation de la milice française, février 1943

Que reprochera-t-on à Tissier lors de son procès en 1945 ?

Sept ou huit dénonciations de patriotes à Louhans, selon Le Courrier de Saône-et-Loire du 10 février 1945 et cela nous semble bien peu quand on sait ce que Tissier a sur la conscience par la suite. En effet, il a rejoint Mâcon le 8 juin 1944. Là, il participe à la tuerie du 28 juin en exécutant lui-même le Juif Effine Dick devant son épouse[5]. Le 13 août suivant, il supervise l’opération conduisant à l’arrestation de sept Juifs de Mâcon et de Saint-Laurent lesquels seront abattus ultérieurement à Bron[6].

À la Libération, Tissier se cachera à Dijon. Mais l’heure du jugement a sonné et nous sommes en 1945 et donc point de quartier pour les traîtres. « Pour assassinat, trahison et atteinte à la sûreté de l’État », peine capitale pour Tissier.

On pourrait rajouter un autre chef d’accusation : celui d’avoir dénoncé, harcelé son collègue juif Emmanuel Misès, lequel se suicidera à l’automne 1940.

À suivre…


[1] La xénophobie et l’antisémitisme dans le milieu médical sous l’Occupation vus au travers du Concours Médical par Bruno Halioua in revue M/S : médecine sciences, volume 19, numéro 1, janvier 2003, p. 107–115. https://id.erudit.org/iderudit/000764

[2] Idem.

[3] Base Leonore : http://www2.culture.gouv.fr/LH/LH117/PG/FRDAFAN84_O19800035v0302464.htm

[4] Jeannet, André et M-H. Velu. L’occupation et la résistance en Saône-et-Loire. Pont-de-Veyle, imp. Gatheron, 1991, 518 p., p. 138.

[5] Voir l’article : Raymond Papet : Prat’sien assassiné par la milice (2).

[6] Voir les articles : De la bataille de Cluny à la rafle du 13 août 1944 (1) et (2).