Jean Charles Duboin est né le 7 mars 1903 à Verdun dans la Meuse. Dans le Clunisois, il sera surtout connu comme « Capitaine Jacques », l’auteur de l’ouvrage « Avec le régiment de Cluny – Maquis Victoires », ouvrage publié en 1944 et préfacé par le général de Lattre de Tassigny.

Son père, François Duboin, était chef d’escadron dans le 6e RAC et il décède le 12 avril 1916 à Montzéville dans la Meuse. Maurice, le frère de Jean, tombera à Eppeville dans la Somme le 5 juin 1940. Maurice et son père ont obtenu tous les deux la mention « Mort pour la France ».

En 1923, Jean Duboin se marie à Lyon. Il aura trois enfants, dont Jacques qui intégrera le 4e bataillon de choc et qui décédera à le 20 décembre à Villersexel. Jacques, 19 ans, avait reçu trois balles dans la poitrine. Le soldat Parmentier avait tenté d’aller le secourir. Il sera abattu à dix mètres du corps du jeune Duboin.

Au moment de son mariage (1923), Jean Duboin est élève au Conservatoire. On le retrouve ultérieurement hôtelier puis il fait une petite carrière dans le journalisme : il est correcteur au Nouvelliste puis reporter au Lyon Républicain. Nous n’avons pas retrouvé beaucoup d’articles rédigés par Duboin, hormis quelques-uns relatifs aux visites du maréchal Pétain.

Le Petit Marseillais, 20 mars 1941

Quotidien à tendance collaborationniste, le Lyon républicain verra son directeur Lejeune exécuté à la Libération.

Le 1er juillet 1944, Duboin arrive au maquis de Crue, ainsi commence son témoignage qu’il aura eu le temps de rédiger entre le 1er juillet et le 12 septembre 1944.

Il débute son ouvrage avec les portraits de ses compagnons de route : Richard qui tenait le bar Confort où traînait indicateurs, Gestapo, Bazot et Doussot. Duboin n’en sera pas à un mensonge près lorsqu’il décrit un Bazot « arrêté par la Gestapo, relâché après les supplices chinois de dix interrogatoires ». Or Bazot n’a jamais été arrêté, ni torturé. Ou alors les archives (surtout celles de Vincennes) le sauraient.

Jacques Duboin, résistant ?

Sur son passé à Lyon, Duboin écrit laconiquement : « Je passe sur les événements qui m’amenèrent à Cluny, capitale maquisarde, non point en touriste, mais en impétrant soucieux de prouver, le plus vite possible, que la brève expérience de 1940 m’avait habitué au sifflement des balles[1]. »

Duboin n’en dira pas plus sur cette « brève expérience », et pour cause.

Lorsqu’il témoignera au procès Doussot, il expliquera avoir connu Bazot en décembre 1942. Voulant « aider la résistance », Bazot lui présenta Girin du réseau Dupleix. Duboin était chargé, dira-t-il au commissaire Dubois en 1946, de fournir à Dupleix les rapports de la censure et tous les renseignements de presse susceptibles d’intéresser le réseau[2].

Doussot ? Duboin se défendra auprès du commissaire Dubois : il ignorait tout des agissements de « Lulu » à la Gestapo. Mais le juge Raoul Berger n’est pas de cet avis-là :

Puis, à l’automne 1944, Doussot est devenu trop encombrant. Il pourrait parler, ce qui nuierait n’est-ce-pas à pas mal de monde… Duboin est alors chargé d’une curieuse mission -éliminer Doussot- qui échoue à cause d’un accident de voiture. Si Duboin est blessé, Doussot et son comparse Thévenot s’en tirent sans une égratignure.

Ce à quoi Bazot répondra que l’intention d’abattre Doussot « est du domaine des ragots[3]. »

En 1952, Duboin fait des démarches pour obtenir un certificat d’appartenance aux F.F.I de Saône-et-Loire (homologation de grade)[4].

Homologué ou pas ?

L’affaire n’est pas simple et l’attaque est rude. Vincent Bertheaud[5], président du Comité de Libération, s’y oppose : Tout de go, il « refuse d’accepter Duboin avec le grade de lieutenant F.F.I., ce dernier condamné par la résistance du Rhône est venu se réfugier en Saône-et-Loire. » Le document est contresigné par le lieutenant Drillien (pour l’A.S.) et par le commandant Perrin (pour les F.T.P.F.). 

C’est l’inspecteur de police René Dupouy qui mène l’enquête rapidement sur l’attitude de Duboin pendant l’Occupation à Lyon. Et il ne trouve pas grand-chose[6].

Il décrit Duboin comme un personnage très intelligent et intrigant. À Lyon, une « commission officieuse » l’aurait inscrit sur une liste des journalistes à éliminer de la presse. Et c’est bien tout. Chou blanc. Aucune allusion aux relations que Duboin a pu entretenir avec Doussot. Y a-t-il eu fumée sans feu ? Le juge Berger s’est-il fourvoyé ?

En bref, nous n’en saurons pas plus aujourd’hui. Mais demain, qui sait ?

Une chose est sûre, Duboin n’a pas servi la résistance avant d’arriver au maquis. C’est le colonel Alban-Vistel qui tranche ainsi le 18 mars 1952[7] :

« Je n’ai pas connaissance de l’activité de Monsieur Duboin Jean dans la résistance avant qu’il ne rejoigne le maquis de Cluny. »

Néanmoins, « vus les services de Duboin comme adjoint de Bazot », Alban-Vistel est favorable à une homologation avec le grade de lieutenant.

Directeur administratif du « Petit Mâconnais »

Après avoir suivi Bazot et le 4e Bataillon de choc, Duboin est revenu en Saône-et-Loire.

Robert Chantin détaille le parcours de Duboin à l’été 1945[8]. Le colonel Henri Provisor (Darciel) ayant chargé Claude Rochat (Guillaume) de fonder un journal de la résistance, cette tâche est confiée à Duboin. Le journal aura pour titre : « Le Petit Mâconnais – quotidien de la Résistance en Saône-et-Loire. ». Le conseil d’administration est « composé de Jean Duboin directeur administratif, Fernand Mazuez directeur politique, Laurent Bazot et Claude Rochat administrateurs. Duboin reçoit de ce dernier un million de francs prélevés sur les fonds de la Résistance. » Mais rapidement, tout le monde ne se reconnaît pas dans ce quotidien : les tensions sont exacerbées, notamment avec Rochat et le Comité de Libération.  

En ligne de mire, il y a, écrit l’historien R. Chantin : « Laurent Bazot et Jacques Duboin, tous deux originaires de Lyon, [qui] relèvent d’une mouvance quelque peu trouble, aux liens complexes avec les agents du SOE comme avec des agents de la Gestapo lyonnaise. »

Quant à Mazuez, « Le toubib » arrivé au maquis bien tardivement, il n’est pas plus que les autres en odeur de sainteté[9]. Présenté comme le libérateur de Montceau, il a eu des décorations, a touché la solde de « médecin-commandant », médecin des maquis, le tout cautionné par le margoulin Kalis, alors « lieutenant-colonel Alain ». Or, selon des résistants de la première heure comme Bertheaud et Raymond Barault[10], Mazuez n’a jamais appartenu à la résistance. À son sujet, le résistant R. Barault n’y ira pas de main morte : « À la fin de l’année 1943, nous l’avions sollicité : un médecin nous aurait été fort utile. Mais la réponse fut décevante (…) Il n’avait nullement l’intention d’entrer dans la résistance et répondit à nos émissaires qu’il s’agissait là d’un jeu trop dangereux…[11] ». Néanmoins, Mazuez fut nommé médecin-chef des maquis F.F.I. de Saône-et-Loire par Férent (ou Ferrant)[12], qui a succédé à De Bellecombe, chef départemental de l’AS, mort sous la torture en février 1944 à Lyon.

Il faut rembourser le million !

Selon Robert Chantin, le 26 septembre 1945, Claude Rochat adresse à Duboin, directeur du journal, une demande de remboursement « aux organismes de la Résistance » de la somme du million qu’il lui a remise à la Libération « pour fonder un journal de la Résistance ». Il légitime sa demande par le fait que « Le Petit Mâconnais (devient) de jour en jour davantage un organe politique » et ne peut plus « faire état de raisons valables pour justifier l’emploi de cette somme. La question est réglée sans difficultés, la santé financière du journal le permettant (…). » Quant à Claude Rochat, il démissionnera du conseil d’administration du quotidien en novembre 1945, regrettant de ne pas l’avoir quitté plus rapidement. Entre Rochat et les résistants de la dernière heure, le torchon brûle depuis longtemps, c’est le moins qu’on puisse dire.

En 1953, on retrouvera des protagonistes cités plus haut impliqués avec le préfet Pierre Lambert[13] dans le scandale autour de Kalis de Frontac et on se demandera s’il était bien normal que les caisses de de la Résistance aient contribué à financer certaines campagnes politiques… Et là, on ne parle pas d’un million de francs mais de sommes plus rondelettes. Mais c’est une autre histoire dont on vous parlera un jour…

Cluny, 11 août 2024 : Honneur aujourd’hui aux résistants de la première heure. À Rochat tout particulièrement, dont on oublie de citer le nom aux cérémonies.


[1] Capitaine Jacques. Maquis victoires. Mâcon : X. Perroux et fils, 1944, 188 p., p. 12.

[2] Déposition de Duboin auprès du commissaire Dubois (police judiciaire à Lyon), 1er février 1946.

[3] Déposition de Bazot auprès du commissaire Dubois (police judiciaire à Lyon), 26 janvier 1946.

[4] Dossier Duboin Jacques. SHD Vincennes GR 16 P 193827.

[5] Vincent Bertheaud (1904-1993), titulaire de la légion d’Honneur, croix de guerre avec palme, médaille de la Résistance avec rosette. Fonde le maquis de Cruzille en 1942. Jugé par contumace le 15 juillet 1943 puis en juin 1944, sa tête était mise à prix un million de francs selon André Jeannet in Mémorial de la résistance en Saône-et-Loire. Mâcon : JPM éd, 2005, 443 p.

[6] Dossier Duboin Jacques. SHD Vincennes GR 16 P 193827.

[7] Idem.

[8] Chantin Robert. Des temps difficiles pour des résistants de Bourgogne, échec politique et répression (septembre 1944-1953). Université Lyon 2, 2000. Voir p. 190 et suivantes : « La presse, enjeu politique ».

[9] Sur l’arrivée de Mazuez au maquis, voir l’article : « Berty Albrecht : le sacrifice du matin (28) ».

[10] Raymond Henri Gustave Barault, né le 12 juin 1922 à Montceau-Les-Mines. Chef de l’AS pour la partie occupée du département. Selon Rochat : « Un des pionniers de la Résistance en Saône-et-Loire [qui] a laissé partout où il est passé le souvenir d’un patriote ardent, honnête et droit. » R. Barault est décédé en 2016.

[11] Jeannet M-C, Andreu Y, Mariotte S. Dans les pas de la Résistance avec Raymond Barault. Édité par le comité ANACR de Mâcon, 2019, 203 p., p. 97.

[12] Comte Georges-Marie-Joseph-Gérard Thibault de La Carte de La Ferté-Sénectère (1913-1992). Présenté sur Wikipedia comme entré en résistance dès 1942. Browne-Bartroli ne manquera pas, quant à lui, de rappeler que Férent avait participé à la campagne de Syrie en 1941. « Que Ferrant soit parti en Syrie pour soigner sa promotion, passe encore c’était le seul endroit où les troupes vichystes combattaient donc le seul espoir ; mais comment a-t-il pu oublier si longtemps que l’ennemi c’était l’Allemagne ? Comment, pourquoi s’en est-il soudain rappelé ? discipline ? refus ou inhabilité de penser par lui-même ? est-il un pantin ou un ambitieux ? Je le saurai peut-être un jour. » in Mémoires d’un résistant en Saône-et-Loire. Albert Browne-Bartroli, alias « Tiburce », agent S.O.E. »

[13] Etienne Pierre Hippolyte Lambert (1901-1973) du réseau Brutus dit « Le Maraicher », Compagnon de la Libération, est nommé préfet de Saône-et-Loire de 1946 à 1953 puis à Oran (1953-1959). Il terminera sa carrière comme préfet de la Haute-Vienne (1959-1961). Il « quitte » son poste en Saône-et-Loire au moment où éclate le scandale avec Kalis de Frontac.