Les clandestins arrêtés sur la ligne

Le département de Saône-et-Loire a une particularité, celle d’être traversé par la ligne de démarcation. Or, les instructions concernant l’opération de la fin août 1942 sont claires : les Israélites entrés en France après le 1er janvier 1933 et qui ont franchi récemment irrégulièrement la ligne de démarcation, appartiennent à la catégorie des déportables. Pour eux, aucune exemption n’est prévue, même pour les Juifs âgés de plus de 60 ans.

Si nous nous référons au site de J-P. Stroweis, 8 Juifs sont arrêtés sur la ligne de démarcation et déportés par le convoi 16 du 7 août, 4 dans le convoi 23 du 24 août, 21 dans le convoi 24 du 26 août 1942, 6 dans le convoi 25 du 28 août, et 2 dans le convoi 26 du 31 août, soit un total de 41.

Dans le convoi du 26 août se trouve la famille Leuiken (David, son épouse Schoontje et leurs filles Mary et Alida respectivement âgées de 6 et 7 ans) qui arrivaient d’Amsterdam. Ils seront tous exterminés à Auschwitz[1].

Toutefois, d’autres Juifs arrêtés sur la ligne en juillet ou début août 1942 ne sont pas envoyés au camp de Pithiviers et connaissent des parcours différents, voire réussissent à passer par chance à travers les mailles du filet. Qui sont les Juifs qui ont été arrêtés sur la ligne de démarcation en juillet et août 1942 et qui attendent qu’on statue sur leur sort ?

Le 23 juillet, Lagiere, chef de poste à Navilly, a interpellé dans le train omnibus 643 : Léa Katz, Abraham Goldwasser et son épouse Liselotte, arrivant d’Amsterdam. Ils se débrouillent cependant pour rejoindre Lyon et la gare des Brotteaux où les attend sur le quai un certain Reiss, domicilié 81 rue Rabelais. Léa Katz conserve dans ses affaires l’adresse de Reiss, ce qui laisse supposer l’existence d’une filière de passage ; elle sait, avec les Goldwasser, qui peut les prendre en charge dès leur arrivée à Lyon, peut-être pour les faire passer en Suisse. De nouveau arrêtés, les Goldwasser et Léa sont assignés en résidence forcée en Saône-et-Loire.

Deux notes très secrètes du préfet au chef de la 1ere division indique le 24 août 1942 qu’il faut rajouter à la liste des Juifs à rafler le 26 août les Autrichiens : Beile Laufer née Seidmann, Osias Laufer, Arthur Seidmann et Katarina Seidmann née Nussbaum, les Polonais : Alter Buch et son épouse Chana, Salomea Rynecki née Eliezar, Szaba Zyngierman, les Allemands Abraham Hejlikman, son épouse Gittel et leur fille Edith (épouse Swieca), Herta Kaufmann née Schroder, les Russes : Joseph Burakowski et son épouse Erna (née Jung) et Tasma Wolf[2].

Les Juifs étrangers Cécile Fiser, Ruda Horowitz, Szajndla Iglarz, David Rosenbaum, Evzen Wiezel, la baronne Von Guppemberg, Simon et Juda Kozuch, Simon et Clara Gnieslaw, Efraim Turner, son épouse Chana et leur fille Chaja ont également passé clandestinement la ligne et ont été arrêtés.

Simon Gnieslaw est né à Dzialoszyce le 22 avril 1907. Il est marié à Clara (née Ancona). Le couple arrive d’Anvers où Simon exerçait la profession de diamantaire. Ils seront tous les deux déportés le 2 septembre 1942.

Photo : KD_00350_27_GNIESLAW Simcha Chaskiel.tif

En attendant le 26 août : astreints à résidence ou internés

En attendant le 26 août, le préfet les assigne pour certains en résidence forcée dans différents villages de la zone libre. Le couple Goldwasser et Léa Katz sont domiciliés à Saint-Germain-du-Plain et Abraham Goldwasser est rattaché au 552e GTE. Les Burakowski, entrés en France le 20 juillet, sont envoyés en résidence forcée à Tramayes, tout comme la baronne Von Guppemberg. De même, les Seidmann et leur fille Trude et les Laufer[3] sont recensés à Montret le 13 août 1942. Les deux couples et l’enfant réussiront à passer en Suisse.

Les Hejlikman sont assignés à Marcigny où Abraham, rattaché au 552e GTE de Pontanevaux, aidera aux travaux agricoles. Ils sont munis de ressources et demandent à rejoindre de la famille à Pont-de-Veyle. Leurs enfants (Sonia et Salomon) y sont déjà réfugiés auprès de Marjem et Abraham Swieca[4]. Herta Kaufmann, avec son mari Max, sont astreints à résider à Semur-en-Brionnais. Alter Buch et son épouse Chana[5] sont en résidence forcée à Chauffailles où ils sont recensés avec leurs filles Denise et Hélène.

Evzen Wiezel est astreint à résidence forcée à Sennecey-le-Grand. David Rosenbaum à Saint-Bonnet-de-Joux.

David Rosenbaum est né le 31 juillet 1906 à Duisburg. Installé à Anvers comme commerçant, il fuit avec toute sa famille et arrive dans le petit village de Vicq dans l’Allier avec son épouse Chume et leurs deux fils, les parents de son épouse, ses deux belles-sœurs et leurs familles, un neveu et sa famille. En juin 1941, quatre hommes de la famille sont envoyés au 665e GTE de Soudeilles en Corrèze. Ils seront raflés en août 1942 et déportés. Quant à David, il est reparti à Anvers, sans doute pour y chercher de l’argent.

Au retour, David se fait arrêter en juillet 1942 sur la ligne de démarcation et est astreint à résidence forcée à Saint-Bonnet-de-Joux. Son épouse Chume partira un temps à Lyon puis reviendra dans le village de Vicq où elle vivra jusqu’à la fin de la guerre. Sur les dix-sept personnes de la famille, cinq ont été déportées. Un seul a survécu[6].

La famille Turner et le couple Gnieslaw qui arrive d’Anvers sont incarcérés à la caserne Joubert et Simon Kozuch et son fils Juda sont à l’hôtel de Bourgogne, la caserne étant alors peut-être au maximum de sa capacité d’accueil.

Simon Kozuch était tailleur à Paris et père de trois enfants : Israël, Juda et Marcel. Très tôt Israël a fui la capitale pour rejoindre un oncle en zone libre. Au moment de la rafle du Vél d’Hiv, Simon laisse son petit Marcel et son épouse Esther à Paris, pensant sûrement que femmes et enfants ne seront pas inquiétés. Or ils sont raflés et partent pour Drancy[7]. Simon et Juda tentent donc à leur tour de franchir la ligne pour rejoindre Israël, l’aîné, et ils sont arrêtés. Ils feront partie des Juifs étrangers déportés à la suite de la rafle du 26 août.

À suivre…


[1] https://www.joodsmonument.nl/en/page/184233/david-leuiken

[2] AD Saône-et-Loire : W 109287. Notes très secrètes du préfet, 24 août1942.

[3] Ils passent en Suisse en mai 1943.

[4] Le couple Swieca est raflé le 26 août à Pont-de-Veyle et sera déporté le 2 septembre 1942.

[5] Chana sera envoyée au camp de Rivesaltes et déportée par le convoi 31 du 11 septembre 1942 avec ses deux petites filles, Denise et Hélène.

[6] http://www.afmd-allier.com/PBCPPlayer.asp?ID=547869

[7] Marcel, dix ans, sortira de Drancy grâce à un gendarme. Avec l’aide d’une voisine il pourra rejoindre son frère Israël en zone libre. Les deux frères ont survécu. https://yadvashem-france.org/dossier/nom/12614/