Le GTE de Pontanevaux

Afin de rassembler le nombre de Juifs étrangers à livrer aux Allemands, on peut également aller puiser dans les Groupements de travailleurs étrangers (GTE). En Saône-et-Loire, il existe un GTE[1] à Pontanevaux ouvert en novembre 1941 sous la direction du chef Seneschal.

AD Saône-et-Loire, 1 W 109300

Selon l’article 1er, « Les étrangers de sexe masculin, âgés de plus de 18 ans et de moins de 55 pourront, aussi longtemps que les circonstances l’exigent, être rassemblés dans des groupements d’étrangers s’ils sont en surnombre dans l’économie nationale et si, ayant cherché refuge en France, ils se trouvent dans l’impossibilité de regagner leur pays d’origine. »

« En surnombre dans l’économie nationale », les étrangers sont généralement mis à la disposition d’entreprises, d’agriculteurs de Saône-et-Loire et ils peuvent résider avec ou à proximité de leur famille. C’est le cas d’Osias Handzel qui réside à Sancé avec son épouse et son fils[2]. Un décret du 31 mai 1941 prévoit que la famille d’un travailleur sans ressources bénéficie d’un secours de 7 francs par jour pour l’épouse et de 4.50 francs pour chaque enfant ou ascendant. Ils peuvent être libérés du GTE dès lors qu’ils trouvent un contrat de travail.

Déporter les Juifs en surnombre dans l’économie nationale

Le 11 août, il avait été décidé que les Juifs étrangers des GTE entrés en France après le 1er janvier 1936 seraient appréhendés aux environs du 23 août. Puis, le 18 août Fourcade -directeur de la police du territooire et des étrangers à Vichy- estime « que les résultats de l’opération [prévue] le 23 août seront insuffisants. » Il est alors décidé de déporter les Juifs étrangers des GTE entrés en France depuis le 1er janvier 1933[3]. Avec une telle directive, on est sûr de déporter plus.

Pour la grande rafle du 26 août 1942, 19 ou 20 travailleurs rattachés au groupe de Pontanevaux (8 Polonais, 5 Allemands, 2 Autrichiens, 2 Russes, 1 Tchécoslovaque et 1 « nationalité indéterminée[5])  figurent sur la liste des « déportables[4] ». Il s’agit de : Aron Blumenzweig, Alter Hisel Buch, Hersch Friedmann, Abraham Goldwasser, Osias Handzel, David Hayum, Abraham Hejlikman, Szymon Hollander, Aimé Konecki, Aron Kossiakoff, Max Michel, Eiber Monznik, Joseph Priewer, Alfred Schlachter, Helmut Simon, Wilhem Weiss, Evzen Wiezel, Jules Wollenberger et Zafka Zingierman.

Aron part de Trambly pour rejoindre le GTE de Pontanevaux le 19 août.

 Ils sont tous entrés en France après 1933, excepté Abraham Heljikman.

Une première commission de criblage a eu lieu en Saône-et-Loire car certains ont pu être exemptés. En effet, une circulaire envoyée aux préfets régionaux de la zone libre par Henri Cado, Conseiller d’Etat Secrétaire Général pour la Police et adjoint de Bousquet, exempte « ceux qui incorporés ou non dans groupes T.E. semblent ne pouvoir quitter emploi sans préjudice grave pour économie nationale. » Le chef du GTE de Pontanevaux avait donc un droit de regard sur les étrangers qui pouvaient être « utiles » dans l’industrie, l’agriculture etc.

Neuf travailleurs ne partiront pas : Aron Blumenzweig, Abraham Goldwasser, Abraham Heljikman, Szymon Hollander, Aimé Konecki, Aron Kossiakoff, Joseph Priewer, Wilhem Weiss et Zafka Zingierman.

Konecki, Weiss, Hollander et Blumenzweig ont été déclarés « utiles » par le chef du GTE. Abraham Heljikman a peut-être fait valoir le fait qu’il était entré en France en 1933 et qu’il avait un gendre dans la légion étrangère. Zingierman est exempté car il a lui-même servi dans la légion étrangère. Pour les autres, nous n’avons aucune explication quant à leur exemption.

On imagine quel doit être leur soulagement et celui de leur famille : l’épouse de Goldwasser, celle d’Helijkmann et leurs quatre enfants. Seul Weiss est célibataire et les épouses de Blumenzweig, Hollander, Kosiakoff et Preiwer ne sont pas à Mâcon. L’accalmie sera cependant de courte durée : Blumenzweig sera déporté en 1943, Hollander en 1944 tout comme Heljikman (ou Heilikman)[6].

Pontanevaux, Ruffieux, Drancy, Auschwitz

Huit hommes rejoignent le 21 août 974e GTE de Ruffieux en Savoie. Il s’agit de : Buch, Handzel, Hayum, Michel[7], Schlachter, Simon, Wiezel et Wollenberger. Dans ce groupe, Wiezel était considéré comme un élément « utile à conserver » à Pontanevaux mais il n’a pas connu la chance des autres : être exempté. A contrario, Monznik et Friedmann, arrêtés ultérieurement, sont emmenés au centre de Vénissieux. Valérie Portheret signale que « certaines » personnes des GTE furent relâchés à Vénissieux. Friedmann et Monznik n’en feront pas partie[8].

Henri Cado avait signifié au préfet régional de Lyon que les familles des travailleurs étrangers pouvaient de leur plein gré ou contraints, suivre le chef de famille en déportation[9] :

Chana la femme d’Alter Buch est déjà à Rivesaltes avec leurs deux filles, Denise (13 ans) et Hélène (15 ans), celle de Max Michel depuis 1940 à Gurs[10]. Toutes deux partiront pour Auschwitz. Léonie Handzel et son fils Marcel ne sont pas déportés avec Osias en août 1942 et restent vivre à Sancé. Ils seront arrêtés et déportés le 31 juillet 1944.

Oscar, Léonie, Marcel Handzel vivaient à Sancé avant leur déportation

Pourquoi les envoyer au GTE de Ruffieux avant de les déporter ?

Cédric Brunier qui a étudié l’histoire du GTE de Ruffieux explique : le 24 août, les travailleurs du GTE de Ruffieux sont en partance pour Drancy. « Sans doute pour simplifier la jonction au convoi principal », il est décidé de regrouper les hommes de Pontanevaux, ceux du GTE de Savigny (514e GTE) avec ceux de Ruffieux[11]. Au GTE de Ruffieux se trouve déjà David Tarler, mari de Sali. David sera déporté de Ruffieux avec ses camarades par le convoi 24. Sali partira par le convoi 27.  

Au départ, le 24 août 1942, 156 Juifs des trois GTE sont conduits à la gare de Culoz[12] dans un convoi qui comprend six wagons à bestiaux. Le convoi fait jonction avec le convoi principal en gare de Mâcon et arrive à Drancy le 25 août. Seul Helmut Simon survivra à l’enfer, car il a été dirigé vers le camp de travail de Kosel (Haute-Silésie) et non vers Auschwitz.

Helmut Simon, survivant

Helmut Gustav Simon est né le 30 avril 1923 à Bruttig (Allemagne).

Helmut vivait à Strasbourg en 1939. Le 12 février 1941, il est recensé en Saône-et-Loire, comme son frère Rudolf qui vit à Marcigny avec son épouse Paulette et leur fille Nicole. Rudolf ne sera pas arrêté puisque sa femme est Française. Les deux frères se sont déclarés comme Juifs (Loi du 2 juin 1941).

Etant donné qu’Helmut n’a pas les ressources suffisantes pour subsister sans exercer d’activité rétribuée, il affecté au 552e GTE de Pontanevaux et envoyé à Saint-Martin-du-Lac pour travailler comme commis de culture chez Claudius Laforest. Il semble qu’Hemut ne soit pas très doué pour les travaux des champs et C. Laforest  demande au chef du GTE de Pontanevaux de reprendre Helmut. Il arrive à Pontanevaux le 17 août. Le 21 il est embarqué avec ses coreligionnaires pour Ruffieux. En 1945, il reviendra à Saint-Martin-du-Lac et accusera C. Laforest d’être à l’origine de sa déportation en l’ayant renvoyé à Pontanevaux. La responsabilité de C. Laforest est-elle engagée dans la déportation d’Helmut ? Rien n’est moins sûr.

Le 4 décembre 1956, Helmut obtient enfin sa carte de déporté politique[13]. Ses parents August (1875-1942) et Régina (1883-1945), petits épiciers à Bruttig, sont morts en déportation, de même que son frère Ludwig qui est parti de Drancy le 28 août 1942. Sa sœur Irma (1911-1940) a été euthanasiée car elle était handicapée. Son frère et sa soeur -Sally (Salomon ?) et Hertha- ont pu s’enfuir en Palestine[14].

Helmut Gustav Simon est décédé à Strasbourg le 16 novembre 2019 à l’âge de 96 ans. Belle revanche.

Par rapport aux listes d’août 1942, hormis Helmut Simon, du GTE de Pontanevaux, ont survécu : Aron Kossiakoff (1896-1963), Joseph Priewer (1892-1947), Wilhem Weiss (1902-1975) et Szaba Zyngierman (1909- ?), Aimé Konecki (1898- ?) et Abraham Hejlikman qui reviendra de déportation. Quant à Abraham Goldwasser (1901- ?), il passe en Suisse fin octobre 1942 avec son épouse. Ils émigreront ensuite aux États-Unis avec leur fils Edward né à Montreux. 

À suivre…


[1] La loi du 27 septembre 1940, “Loi sur la situation des étrangers en surnombre dans l’économie nationale”, crée les “Groupes de travailleurs étrangers” ou GTE.

[2] Voir la biographie de la famille Handzel : https://bte.region-academique-bfc.fr/matricule35494/2017/06/12/projet-convoi-77-la-famille-handzel-cloe-fougerard-thomas-loisier/

[3] Brunier Cédric. Les Juifs en Savoie de 1940 à 1944. Société Savoisienne d’Histoire et d’Archéologie, 2003, 222 p., p. 91.

[4] Ignace Koenigsberg figure sur la liste de la Saône-et-Loire mais le site de J-P. Stroweis le signale comme étant déporté depuis Ambazac en Haute-Vienne. Nous ne le compterons donc pas dans les travailleurs du GTE de Pontanevaux.

[5] Il s’agit d’Abraham Heljikman né le 10 août 1898 à Góra Kalwaria (Pologne).

[6] Abraham, son épouse Gittel et leurs enfants Salomon et Sonia seront arrêtés à Nice et déportés le 27 mars 1944. Salomon et son père reviendront de déportation.

[7] Max Michel (marchand de bétail et boucher) est né à Niedaltdorf le 15 août 1896. En 1938, il a été déporté à Dachau. Puis, en 1940, il est déporté de Teschenmoschel avec son épouse à Gurs. Il est libéré et rejoint son frère à Mâcon en mars 1942.

[8] Portheret Valérie. Août 1942. Lyon contre Vichy. Lyon : Éditions lyonnaises d’art et d’histoire, 2012, 159 p., p. 48.

[9] Klarsfeld Serge. Le calendrier des persécutions des Juifs de France, juillet 1940-août 1942. Paris : Fayard, 2001, 999 p, p. 734. Télégramme n° 12 391 à préfet régional de Lyon. Henri Cado est conseiller d’État et adjoint de Bousquet au secrétariat général de la Police

[10] https://gurs.saarland/index.php?id=44&uid=517&name=Michel-Eleonore-geb.-Berg- Eleonore est déportée depuis Gurs le 10 août 1942.

[11] Brunier Cédric. Les Juifs en Savoie de 1940 à 1944…, op.cit., p. 95 et suivantes.

[12] Portheret Valérie. Août 1942, op.cit., p. 115. Valérie Portheret fait erreur lorsqu’elle écrit que tous les Juifs étrangers du GTE de Ruffieux sont conduits dans un premier temps vers le fort Barraux puis à Drancy. Le 24 août, c’est bien de la gare de Culoz que les travailleurs partent directement pour Drancy. Les travailleurs envoyés à Fort Barraux sont des Juifs du camp de Savigny qui n’étaient pas présents au camp le 23 août. Sur ce sujet, voir l’excellente thèse de Ruth Fivaz Silbermann : La fuite en Suisse : migrations, stratégies, fuite, accueil, refoulement et destin des réfugiés juifs venus de France durant la Seconde Guerre mondiale. Thèse de doctorat : Univ. Genève, 2017, no. L. 884, 983 p., p. 401.  

[13] AD Saône-et-Loire, W116716/1.

[14] http://www.familienbuch-euregio.de/genius/?person=167048