De la rafle du Vél d’Hiv aux déportations en zone libre

La plaque qui se trouve à Vichy, promenade du parc des sources, rappelle la tragédie dont le gouvernement de Vichy est responsable : sa participation à la solution finale.

« L’opération « vent printanier » commença par la grande rafle du Vél’d’Hiv des 16 et 17 juillet 1942. Décidée par les nazis, elle fut exécutée par la gendarmerie, les gardes mobiles, la police judiciaire, la police de la voie publique et les Renseignements généraux français. Quatre cents jeunes du PPF, le parti de Doriot, en uniforme, les assistaient. L’objectif était d’arrêter 28 000 juifs étrangers et apatrides selon le recensement. Il y eut des fuites. 12 884 juifs seulement furent arrêtés et parqués cinq jours sur le stade du Vél’ d’Hiv, en attendant Drancy ou les camps du Loiret, Pithiviers ou Beaune-la-Rolande[1]. »

Fait quelque peu oublié, après la rafle du Vel d’Hiv, la zone occupée en province n’est pas épargnée : les 13 et 14 juillet 1942, 34 Juifs sont arrêtés à Montceau-les-Mines, dont un petite fille née le 9 juin[2], et d’autres à Chalon-sur-Saône (1), Isssy-Lévêque (1), Le Creusot (3), Saint-Sernin-du-Bois (2), Autun (2)[3]. Ils sont tous déportés dans les convois 6 et 34 des 17 et 18 juillet 1942[4].

L’Allemagne demandait 100 000 Juifs. À la suite des négociations avec Vichy, on s’entend sur le chiffre de 10 000 Juifs étrangers à déporter depuis la zone libre. Les préparatifs de la rafle du 26 août peuvent se mettre en place. Elle va concerner :

Tous les Juifs étrangers entrés en France après le 1er janvier 1936 des nationalités suivantes : Allemande, Autrichienne, Polonaise, Tchécoslovaque, Esthonienne, Lithuanienne, Lettone, Dantzigoise, Sarroise, Soviétique ainsi que les réfugiés russes. Exception faite des :

1°) vieillards plus 60 ans

2°) enfants moins 18 ans non accompagnés[5]

3°) individus ayant servi dans armée française ou armée ex-alliée pendant 3 mois au moins ou ayant pris part à combats sans durée service. Leur conjoint ascendant et descendant bénéficient même mesure. Celle-ci ne s’applique pas aux ex-prestataires.

4°) ceux ayant conjoint ou enfant français

5°) ceux ayant conjoint n’appartenant pas à une des nationalités ci-dessus énumérées

6°) ceux intransportables

7°) femmes en état de grossesse

8°) père ou mère ayant enfant moins 5 ans

9°) ceux dont noms figurent sur liste annexée circulaire 20 janvier 1941 et sur listes annexes

10°) Ceux qui incorporés ou non dans groupes T.E. semblent ne pouvoir quitter emploi sans préjudice grave pour économie nationale.

11°) Ceux qui se sont signalés par leurs travaux artistiques, littéraires ou scientifiques et enfin ceux qui à un autre titre ont rendu des services signalés à notre pays.

Cette date du 1er janvier 1936 est revue à la baisse pour certaines catégories : les célibataires âgés de 16 à 40 ans, les Juifs qui ont passés la ligne clandestinement, ceux qui appartiennent à un GTE peuvent être déportés s’ils sont rentrés en France après 1933.

Le 18 août 1942 Bousquet fait parvenir aux mêmes destinataires de nouvelles instructions lesquelles ne prévoient plus que six cas d’exemption :

1°les vieillards de plus de 60 ans ;

2°les personnes intransportables ;

3°les femmes en état de grossesse apparente ;

4°les père ou mère d’un enfant âgé de moins de 2 ans ;

5°les personnes ayant un conjoint ou des enfants français ;

6°les personnes dont les noms figurent sur des listes annexes.

Les malades du sanatorium de la Guiche

Pour répondre aux exigences de l’Allemagne, le gouvernement français décide tout d’abord de livrer les Juifs internés dans les camps d’internement, notamment ceux du Sud-Ouest « véritables réservoirs pour la déportation[6] » que Théodor Dannecker -représentant de Eichmann en France et responsable du Judenrefat à Paris- visite personnellement en juillet 1942[7].  Il était reparti déçu, le nombre de Juifs à déporter lui semblant insuffisant.

Logique implacable : il faut faire du chiffre, quitte à déporter des vieillards, des enfants, des malades. Entre le 6 et le 24 août 1942, Anne Grynberg donne le chiffre de 4 000 internés déportés depuis les camps d’internement. À Gurs, ce sont 1 700 Juifs qui partent le 6 août 1942.

Parmi les Juifs étrangers déportés en août 1942, on trouvera par exemple des anciens malades (souvent des tuberculeux) qui avaient été transférés des camps (Gurs, Noé, Rivesaltes) pour être soignés au sanatorium de La Guiche.

La plupart quittent le camp-hôpital entre avril et juillet 1942 pour les derniers. Après leur rétablissement, ils sont renvoyés dans leurs camps d’origine, pour être déportés.

Franz Munz est né le 27 mars 1891 à Tulbing (Autriche) et il résidait à Gmünd. Il a déjà été déporté à Dachau en 1938. Il entre au sanatorium le 30 décembre 1941 et il est renvoyé au camp de Noé d’où il sera déporté à Auschwitz le 28 août 1942.

Jean Behrendt, Fritz Bergel, Charlotte Hiller, Jenny Holland, Gabriel Kernkraut, Elisa Landecker, Kurt Ruben, Heinz Schmal, Mina Weinreb seront déportés le 12 août 1942 suivis par Senta Blum, Walter Cossmann Fanny Eintracht, Carl Hand, déportés le 14 août 1942.

Walter Cossmann est né à Bonn le 11 août 1897. Il était célibataire et exerçait la profession de commerçant. Il a été déporté à Gurs puis soigné à La Guiche avant d’être envoyé à Rivesaltes puis déporté le 14 août 1942. La famille vivait au 110 Allée Meckenheimer à Bonn. Trois Stolpersteine ont été déposées en mémoire de Lilli, son frère Walter et leur père Léopold.

Edgar Schwartz, Théophile Alpern, Karl Marx, Hermine Mayer, Salomon Scharf, Adolf Schmal, Max Wulff, Franz Munz, Keila Pakin seront déportés dans les convois 24 (26 août 1942), 25 (28 août 1942) et 28 (4 septembre 1942).

Au total, ce sont donc vingt-deux Juifs étrangers malades, passés par le sanatorium de La Guiche, qui seront renvoyés dans leurs camps d’origine puis déportés. Aucun ne survivra[8].

Août 1942 : en Saône-et-Loire, c’est le balai incessant des convois de déportés remontant des camps du Sud.

À suivre…


[1]. Varaut Jean-Marc. « Les rafles et la déportation », dans : Le Procès Pétain (1945-1995), sous la direction de Varaut Jean-Marc. Paris : Perrin, « Hors collection », 1995, pp. 479-488. URL : https://www.cairn.info/–9782262010911-page-479.htm

[2] https://www.respol71.com/la-tragedie-des-juifs-montcelliens-1940-1945

[3] Chiffres calculés d’après le site de J-P. Stroweis.

[4] Il faut également rajouter l’arrestation de Szulim Bagno, arrêté sur la ligne de démarcation et déporté dans le convoi n°6.

[5] Les parents ayant enfants moins 18 ans pourront, s’ils le désirent, les laisser zone libre

[6] Grynberg Anne. Les camps du sud de la France : de l’internement à la déportation. Annales, 1993,  48-3,  pp. 557-566, p. 558.

[7] Idem., p. 560.

[8] Klarsfeld Serge. Le calendrier des persécutions des Juifs de France, juillet 1940-août 1942. Paris : Fayard, 2001, 999 p, p. 683. Voir télégramme n°12025 du 8 août 1942 envoyé au préfet de Toulouse. Le 8 août, Henri Cado avait transmis des télégrammes dans tous les camps : il fallait, écrit-il, lui envoyer une liste « des conjoints, ascendants, descendants résidant hors camp ou dans camp des Israélites susvisés qui sont partis dans convois. » On devine la suite pour celles et ceux qui ont des conjoints en France.