Les voleurs et les pilleurs

Selon Krekler, Joseph Cardinali[1] était un bon élément au groupe d’Action. Ce jeune de dix-huit ans mettait beaucoup de zèle à arrêter des réfractaires au S.T.O. ainsi que des personnes « non en règle ». Krekler constate ensuite que Cardinali est moins efficace et il se doute qu’il travaille pour son propre compte « en dévalisant des Juifs ». C’est exact. Par exemple, avec ses collègues Louis Facoetti[2] et Joseph Zannoni[3], Cardinali est chargé d’arrêter des Juifs vers le 15 juillet à la Croix-Rousse.

La consigne est de rester dans l’appartement afin d’y tendre une souricière, tandis que les propriétaires sont conduits à la police allemande. Sûrement comme les autres, Cardinali en profite pour faire le tour du propriétaire et vole deux manteaux de fourrure qu’il tentera de refourguer à des agents français de la police allemande[4]. Manque de chance : ceux-ci n’apprécient pas le procédé et Cardinali est emprisonné à Montluc. Bien entendu, sa « punition » sera de courte durée puisqu’il n’y reste que quinze jours. Il ne retournera pas travailler pour Krekler et sera employé dès lors par « la police allemande », signalera Krekler à l’inspecteur Pohl.

On peut donc racketter, voler et piller, mais à une condition. Il faut partager. Ou ne pas se faire prendre par ses propres collègues. Raque a ainsi risqué gros, si tant est qu’il dise la vérité : il avouera à l’inspecteur Pohl n’avoir arrêté dans la rue que deux Juifs. Il les aurait relâchés, l’un lui ayant donné un kilo de beurre et l’autre trois mètres de tissu. Bien entendu, il a partagé avec son copain Langlade[5].

Rançonner les Juifs

Pierre Flory est interrogé par l’inspecteur Lucien Truche les 20 et 22 septembre 1944[6]. Ce jeune de vingt ans, entré au GA après son stage à la caserne Mortier (fin mai 1944), se souvient avoir rançonné quelques Juifs, sans les arrêter. Pour monter les coups, il faut déjà repérer les Juifs. Et savoir qu’il y a de l’argent à gagner. Simplet est passé maître -semble-t-il- en la matière.

Le 1er août 1944, il rançonne le grand rabbin de France (par interim) Joseph Kaplan. Pas de chance pour Flory, ses copains ne partagent pas l’affaire avec lui. Les trois GA Joseph Simplet, André Moiroud[7] et Dault[8] empochent 60 000 francs.

Le 5 août, c’est au tour de l’équipe de Marchionini[9], Marcel Robert et de Garin-Michaud d’opérer une vérification au magasin Crémieux, rue de la République. Ils trouvent là un tailleur, de nationalité russe mais surtout Juif : Itzak Katzman. L’équipe l’accompagne à Limonest afin qu’il récupère ses affaires et son argent. Garin-Michaud s’en défend : ils n’ont rien pillé. Katzman est ramené à Geronimi.  Garin-Michaud touchera une prime de 1 000 francs, preuve que l’affaire devait être plutôt juteuse[10].

Puis Simplet repère Marcel Sachs, secrétaire du Consistoire Central, domicilié avenue Félix Faure. Vers 20 heures le 16 août, l’équipe « sous couvert de la police allemande » composée de Simplet, Flory et Dault, se présentent chez les Sachs. Ils apeurent le couple, menaçant le mari de l’emmener, sauf s’il passe à la caisse : « Et après palabres, nous lui avons conseillé de fuir, que nous dirions à notre service que nous ne l’avons pas trouvé ». M. Sachs sera délesté de la somme de 220 500 francs, 75 000 francs pour chaque GA mais Simplet en a peut-être gardé un peu plus.

Un jour plus tard, Guy Dubois et sa maîtresse Paulette Chaumont ciblent Pizanti, marchand de tissus rue Bonald. Le 17 août, ils embarquent avec eux Flory et Joseph Simplet. Pizanti n’étant pas là, ils demandent la caisse à la gérante. Elle contient 43 000 francs. Grands seigneurs, les GA délaissent une partie pour soi-disant « payer les employés » et empochent le reste, soit 38 000 francs. Une coquette somme qu’ils se partagent, Dubois en ayant gardé un peu plus puisqu’il avait indiqué le coup.

Ils sont nombreux à vouloir se partager le gâteau. Parfois, c’est pas de chance pour l’équipe de Flory. Lorsqu’il arrive avec Roger Lauby et Marcel Nallet chez Simon au 47 de la rue Récamier, l’appartement a déjà reçu de la visite. D’autres collègues sont déjà sûrement passés. Il emportera les restes : des vêtements et de la nourriture.   

En ce mois d’oût 1944, les GA doivent sentir le vent tourner et en profitent un maximum pour garnir leur bas de laine avant de prendre la poudre d’escampette. Lors de son arrestation, Flory est en possession de 75 000 francs. Et c’est sûrement sans compter ce qu’il a pu planquer ailleurs. Car combien de Juifs ont été victimes de ces crapuleux GA ? Lorsque Marcel Robert offre à Flory une valise « Kulsmann », qui sait à qui elle a appartenu ? 

À suivre…


[1] Joseph Cardinali, né le 7 mars 1926 à Lyon.

[2] Louis Léonard Facoetti (1924-2002) est un grand ami de Cardinali. Il opère selon Krekler plutôt dans le quartier d’Oullins.

[3] Léonard Giuseppe Zannoni, né le 5 sept. 1925 à Lyon, décédé le 30 sept. 1997. Membre du groupe GA centre de Lyon.

[4] AD Rhône 394W 259. 25 septembre 1944. Confrontation Krekler/Cardinali devant l’inspecteur Pohl.

[5] AD Rhône 394W 260 : PV d’interrogatoire de Raque par l’inspecteur Pohl, 9 nov. 1944.

[6] AD Rhône 394W 259 : 20 septembre, 1ere audition. 22 septembre : 2e audition de P. Flory par l’inspecteur Truche.

[7] André Moiroud né le 1er décembre 1918. Domicilié 46 rue de Crémieu. GA du groupe Richard, Lyon centre.

[8] André Louis Charles Dault né le 24 août 1920 à Dompierre-sur-Authié. Il purge une peine de prison à Riom en 1946. Décédé en 2004.

[9] Ange Raphael Marchionini, né le 27 décembre 1903 à Premosello (Italie). Ex-milicien, il appartient au groupe GA du centre de Lyon.

[10] AD Rhône 394 W260. Interrogatoire de Garin-Michaud par le commissaire Maurice Cottentin, 25 juin 1945 et interrogatoire du 4 février 1946.