Langlade et l’affaire Boursier

 » Arrestation de Langlade qui vendit l’abbé boursier « 

Tel est le titre d’un article publié dans « La Marseillaise de Lyon et du sud-est » du 7 novembre 1944.

Que reproche-t-on à Langlade ?

Le pillage de la cure

L’abbé Boursier, le vicaire et Gominet sont emmenés à la Gestapo par deux GA, tandis que les deux autres restent avec Marie Duchamp. Puis « les policiers allemands » reviennent à plusieurs reprises dans la journée. D’après les témoins, ils sont entre dix et vingt et, selon Raque, c’est Geronimi qui les envoie pour remplir cette mission[1]. Avec Langlade « et quelques camarades du GA », ils trouvent les armes et profitent de l’occasion pour faire main-basse sur des boissons (vin mousseux) et des victuailles (boîtes de biscuits, des biscottes), destinées à une vente de charité, sans compter les réserves alimentaires (beurre, viande, confitures et saucisson). Tout est embarqué, direction le local de Gueule tordue, rue de la République.   

Marie Taravoussi est aux premières loges puisqu’elle habite au 99 de la rue Hippolyte Kahn. Armés de mitraillettes, Langlade et Raque chargent les coffres des voitures et font deux allers-retours. Pour aller plus vite dans leur besogne, ils jettent des affaires depuis la fenêtre du premier étage. La voisine va voir de plus près la scène : Langlade l’aurait menacée avec sa mitraillette.

« Après avoir rempli les voitures, ils ont bu et mangé tout ce qui se trouvait dans la maison », poursuit la bonne Marie Duchamp[2]. Obligée de les servir jusqu’au soir, elle dira en 1946 que l’équipe a eu une « conduite ignoble » : « les bandits ont fait une véritable orgie[3]. »

Langlade embarque même une bouteille de mousseux qu’il déposera chez ses parents, qui vivent à deux pas. Difficile de croire avec tout le voisinage témoin de la scène et inquiet du devenir de l’abbé Boursier, que les familles Raque et Langlade n’aient été au courant de rien, comme ils l’affirmeront.

Langlade et Raque sont donc accusés de pillage. Interrogé par l’inspecteur Pohl, Langlade reconnaîtra avoir bu du vin mousseux et manger des biscuits. Pohl l’interpellera ainsi : « Reconnaissez-vous-en outre que ce geste, comme tous les autres n’étaient que plus odieux de votre part, puisque vous aviez, au cours de votre enfance, bénéficié des largesses et du bon accueil de ce prêtre ? » Et Langlade de répondre : « Je reconnais avoir très mal agi en faisant tout cela[4]. »

En effet, le pillage est d’autant plus « odieux » qu’André Langlade connaissait très bien le curé de son quartier.

Enfant de chœur à l’église Sainte-Thérèse

André, comme son frère Pierre, ont été enfants de chœur. Pierre, l’aîné des enfants Langlade, était entré au petit séminaire de Vouppe dans l’Isère où il n’était resté qu’un an. C’est l’abbé Boursier qui avait mis la main à la poche pour financer ces études. Était-il allé au petit séminaire pour se racheter ? Marie Duchamp dira en 1946 que l’abbé avait fait sortir Pierre « de prison[5] ».

« En un mot, [l’abbé Boursier] s’occupait de cette famille avec un réel dévouement[6]. »

En octobre 1944, certains témoins avaient accusé André d’avoir lui-même dénoncé l’abbé. C’est le juge Merlin qui reprend l’enquête à zéro courant avril 1945. Et il auditionne de nouveaux témoins, tel Léon Peyrin.  

Cet employé de mairie tend l’oreille le 14 avril 1945 cours Lafayette. Langlade, en grande discussion avec un homme, aurait dit à celui-ci : « Je suis content d’avoir dénoncé l’abbé Boursier. » Le même Peyrin dira au juge Merlin que Langlade se vantait également de son coup rue Baraban, au domicile de sa famille[7].

Toi ici, Langlade ?

Le 24 juillet 1945, le juge entend Marius Ville qui avait déjà déposé le 28 octobre 1944. À la virgule près, ce brigadier-chef de police, donnera la même version des faits. Interné à la prison Montluc le 21 juin 1944, il partageait sa cellule avec l’abbé. Celui-ci lui avait dit un jour où il rentrait d’un interrogatoire avoir vu à la Gestapo Langlade. Il l’avait apostrophé : « Toi ici, Langlade ? » mais le GA s’était enfui sans demander son reste. La veille de son assassinat à Saint-Genis-Laval, soit le 19 juin, l’abbé avait sollicité Marius Ville ainsi : « Justice d’abord, charité ensuite. Venge-moi, c’est Langlade qui m’a vendu[8]. »

Dès la Libération, Ville s’était empressé de relayer le vœu de l’abbé Boursier auprès de son cousin, Jules Boursier, commandant des gardiens de la Paix à Lyon. Comme il le souligne au juge Merlin, le cousin de l’abbé n’avait alors pas mis en doute « la véracité des paroles [qui lui] ont été rapportées par Marius Ville. À sa demande, Langlade et Raque avaient été arrêtés le 10 octobre 1944 alors qu’ils se trouvaient avec le 4e Bataillon de choc à Longevelle sous les ordres du capitaine Du Chaffaut, commandant la première compagnie.  

L’enquête s’enlise car Raque et Langlade reviennent sur leurs aveux de l’automne 1944 et, en 1945, ils nient tout en bloc. Mais cette fois-ci, en attendant leur jugement, les deux anciens GA sont bel et bien sous les verrous.

Ils seront condamnés le 14 novembre 1945 par la cour de Justice de Lyon pour « menées antinationales » et écoperont de 5 ans de prison, 5 ans d’indignité nationale, 5 ans d’interdiction de séjour. La culpabilité de Langlade dans la dénonciation de l’abbé Boursier a été actée.

En juin 1946, leurs deux avocats présentent déjà un recours en grâce. Si le commissaire du gouvernement admet qu’il pourrait « être fait remise de l’indignité et de l’interdiction de séjour », il n’est pas question d’être favorable à une sortie anticipée de prison…

À suivre…


[1] AD Rhône 394W 260 : PV d’interrogatoire de Raque Guy, 9 novembre 1944.

[2] Francis André en personne viendra arrêter l’employée de l’abbé Boursier vers 20H30.

[3] AD Rhône 394W 260. Déposition de Marie Duchamp auprès du commissaire de police Gaston Amiot, 24 juillet 1946.

[4] AD Rhône 394W 718 : Interrogatoire de Langlade par l’inspecteur Pohl, 7 novembre 1944.

[5] AD Rhône 394W 260 : Déposition de Marie Duchamp auprès du commissaire de police Gaston Amiot, 24 juillet 1946.

[6] AD Rhône 394W 178 : Audition de Marie Duchamp par le juge Merlin, 17 juillet 1945.

[7] AD Rhône 394W 178 : Audition de L. Peyrin par le juge Merlin, 23 juillet 1945.

[8] AD Rhône 394W 178 : Audition de Marius Ville par le juge Merlin, 24 juillet 1945. Sa première déposition datait du 28 octobre 1944.