On parle souvent des enfants juifs, cachés, sauvés et la bibliographie sur le sujet est abondante. Mais qu’en est-il des personnes âgées ? On vous livre aujourd’hui un morceau d’histoire peu connu : celle des juifs alsaciens de l’hospice de Pfastatt qui ont trouvé refuge à Mâcon en 1940.

L’hospice de Pfastatt

Le 19 juin 1940, les Allemands pénètrent dans Strasbourg. Dès le 14 juillet, ordre est donné aux opposants politiques, les francophiles, les membres des partis politiques d’avant-guerre, les fonctionnaires français et les juifs de quitter en vingt-quatre heures leur domicile avec au plus vingt kilos de bagages. Ils laissent tout et leurs biens sont confisqués. On estime à 2 000 le nombre de Juifs expulsés d’Alsace en juillet 1940 qui rejoignent alors « la France de l’Intérieur ».

Parmi celles et ceux qui doivent fuir et tout abandonner, des vieillards, des malades de l’hospice de Pfastatt situé dans la banlieue de Mulhouse.

Cet établissement, ouvert à la fin des années 1860 avait pour objectif, selon l’article 1er de ses statuts « de recueillir et de faire soigner, soit gratuitement, soit moyennant pension, les malades et les infirmes Israélites des arrondissements de Mulhouse et de Belfort. En cas de nécessité absolue, elle recueille temporairement les enfants pauvres, orphelins et abandonnés[1]. »

Leur destination ? Le Jura, département qui va accueillir entre 1 000 à 1 500 Juifs dans les petites communes de Bletterans, Ruffey-sur-Seille, Villevieux, Desnes, Quintigny, Nance, Larnaud, Chapelle-Voland[2]

De Pfastatt à Lons-Le-Saunier

Une fois la ligne de démarcation passée, ils sont « libres » (« So jetzt sind sie in Frankreich, jetzt könnt ihr verrecken wann ihr wollt”) d’aller où ils le souhaitent.

Mais de quelle liberté parle-t-on ?! Abandonné en pleine campagne et sans savoir où aller, Achille Weill arrive ainsi par hasard avec ses vieillards et ses malades à Lons-Le-Saunier. À l’appui de témoignages, Simon Schwarzfuchs relate les opérations d’expulsion. Il reproduit notamment un document d’Achille Weill (directeur de l’hospice de Pfastatt), en date de juillet 1940[3].

« Mon cher président,

Je vous confirme mon télégramme d’hier ainsi que notre entretien téléphonique du même jour.

Lorsque vers mi-juin l’Alsace a été envahie par l’ennemi, je ne voyais qu’une seule solution : de rester auprès de nos pensionnaires et d’attendre « advienne que pourra. »

Pendant tout le temps nous n’avons pas été incommodés par l’autorité allemande, et sachant qu’en Allemagne des établissements similaires aux nôtres continuent à exister, nous avons eu espoir de pouvoir rester ; et avec les 60000 frs que M. Fernand Levy m’avait confiés de pouvoir nous ravitailler jusqu’au moment où des relations régulières avec le Comité administratif pourraient avoir lieu. Bien que nos coreligionnaires à Mulhouse-Ville aient été maltraités ; de mon côté j’ai pu accomplir mon service sans être dérangé. Le maire de Pfastatt m’a encore consolé en me disant “qu’à des vieux on ne ferait rien et que je pourrais rester à mon poste.” Je me suis présenté au Landeskommissar : Dr. Maier, à Mulhouse, qui m’a répondu dans le même sens.

Tout allait bien et nous étions ravitaillés pour quelque temps à l’exception du combustible.

Voilà le 16-7-1940, à l’après-midi vers 16 heures, sans tambour ni trompette, un peloton de 10 hommes, quelques officiers et sous-officiers sont venus entourer la maison, soldats baïonnette au canon, et pénétrant dans la maison, avec ordre d’ouvrir le coffre-fort et de leur remettre la caisse. Je leur ai fait comprendre que je n’opposerais pas, connaissant le danger couru, mais leur demandant de me permettre de payer le personnel jusqu’à la fin du mois, ainsi que les fournisseurs aryens ; ils y consentirent et me laissèrent la clé du coffre-fort après avoir pris connaissance de son contenu. Ils m’ont autorisé à emporter 5000 frs ainsi qu’à Mme Weill sur notre avoir, car ils ont fouillé notre appartement, emportant titres, livrets de Caisse d’Epargne ; les pensionnaires ont pu emporter autant, ceux qui disposaient de cette somme. Par contre je n’ai pas eu le droit de leur donner le complément.

J’ai profité d’un moment d’inattention de leur part pour leur soutirer environ 10000 frs que j’ai distribué à des pensionnaires afin que mon contenu ne dépasse pas 5000 frs et le leur non plus.

L’ordre que nous avions eu de nous tenir prêts pour le lendemain matin à 7 heures, heure à laquelle on viendrait nous chercher, mais nous restions gardés constamment par des sentinelles afin que personne ne puisse s’échapper ; dans cette situation nous sommes restés jusqu’au vendredi matin 7 heures ; pour tous les pensionnaires on a préparé de grands colis contenant habits, linge, nourriture. Mme Gasser a fait l’impossible pour nous consoler. Elle même étant d’Epinal se verra tôt ou tard subir le même sort.

Donc vendredi matin à 7 heures trois autocars de la Police allemande (Gestapo) ont pénétré dans la cour et toute cette cargaison humaine, sans nous laisser le temps de faire des adieux, a été chargée dans ces voitures en direction de Belfort, Besançon, Dole, Parcey, limites de la zone occupée. Là on nous a débarqués enrase campagne avec ces mots : ”So jetzt sind sie in Frankreich, jetzt könnt ihr verrecken wann ihr wollt”; on nous a photographiés, filmés. A un officier j’ai dit qu’il devrait mettre sous les images “ Deutsche Kultur.”

Nous avons donc été abandonnés à nous-mêmes, en pleine campagne, sans le moindre secours et ne voyant aucune issue : que faire ?

Un automobiliste que j’ai accosté et qui a bien voulu me conduire jusqu’à Lons-le-Saunier m’a rendu un grand service. Ma première occupation a été de me rendre à la Préfecture où M. le préfet du Jura, M. Golliard, m’a reçu et immédiatement il a réquisitionné un autocar, a fait réserver des lits dans l’Hôpital Civil de Lons-le-Saunier et de ce fait tous nos pensionnaires ont pu être hébergés le même soir dans des lits et réconfortés par un petit repas chaud.

Par suite de mon intervention l’autorité a été immédiatement informée ; j’ai dit que d’autres convois allaient suivre, ce qui a en effet eu lieu, et un service a pu être établi pour les pauvres chassés de leur foyer dans des centres d’hébergement où ils ont été accueillis.

Qu’allons-nous faire ? Qu’allons-nous devenir ? Il reste à prévoir que toute la population d’Alsace-Lorraine subira le même sort de façon qu’il ne reste que des éléments à leur convenance, c’est à dire cent pour cent nazi. Tous Israélites, citoyens nés dans les autres départements, fonctionnaires ne se soumettant aux nazis etc. etc. se verront expulsés, de façon qu’ils puissent montrer au monde, s’il y a plébiscite, que notre territoire est cent pour cent allemand. L’accueil à Lons-le-Saunier par M. le préfet, la municipalité et surtout par les Soeurs de l’Hôpital qui nous ont accueillis était des plus touchants. Nous attendons maintenant des informations de votre part.

A Pfastatt sont restés :

Mlle Clémence Bernheim – Sophie Wallach – Sara Levy – Mme Moise Blum née Rose Spiegel – Meyer née Risser de Colmar – Mlle Marie Sulzer – Régina Maier – M. Isaac Herschenberg – Raphael Bloch

Oscar Weill s’est jeté par la fenêtre du premier étage, il s’est blessé et il a été immédiatement transporté à l’Hôpital Régional. Maier voulait s’étrangler, elle n’y a pas réussi.

Mme Gasser a été obligée de rester parmi ses pensionnaires attendant qu’ils soient remis dans un autre hôpital ; elle ne désire qu’une chose, nous rejoindre au plus tôt.

Avec tous les détails que je vous donne, nous espérons que notre Hospice pourra bientôt de nouveau fonctionner et je reste à votre disposition pour tous les services que vous jugerez utiles.

Je vous prie M. le Président de recevoir mes respectueuses salutations. 

Le Directeur AW. »                                                                                                 .

Lons – Bletterans – l’hospice de La Charité à Mâcon

Le voeu de Weill ne se réalisera pas. De Lons-Le-Saunier, il sera dirigé ensuite avec ses vieillards et malades à Bletterans où ils sont hébergés dans le couvent des Carmes. Leur accueil a été étudié par l’historien Vincent Claustre : « Juifs Alsaciens accueillis Dans Le Jura 1940 1945[4] ».

Le 11 novembre 1940, certains réfugiés n’hésiteront pas à braver l’interdit en déposant une gerbe au monument aux morts de Bletterans[5].

Selon Vincent Claustre, certains anciens de l’hospice de Pfastatt restent dans le Jura. Il en est ainsi pour un réfugié qui a résidé à Commenailles et qui ne regagne l’Alsace qu’en 1946. Un groupe de vieillards part également pour la Dordogne « où des institutions pouvant les accueillir avaient été mises en place. » Cela concerne peut-être 150 personnes[6]. Entre temps, certains sont décédés : l’État civil de la commune de Bletterans fait état de six vieillards décédés entre septembre et décembre 1940.

Un dernier groupe, avec Achille Weill et son épouse, quittent le Jura pour hospice de La Charité de Mâcon[7].  Vingt-et-un Juifs Alsaciens de Pfastatt resteront ainsi à Mâcon jusqu’à la fin de la guerre.

©Jlpigache

Ils arrivent le 28 décembre 1940 en même temps que d’autres réfugiés de Bletterans qui décideront parfois de rester dans le Mâconnais telles les familles Mannheimer à Berzé-La-Ville[8] ou les Ulmann à Mâcon.

À l’hospice, les Sœurs sont débordées : elles ont obligation de garder également des Juifs arrêtés par la police, le temps qu’on statue sur leur sort. C’est le cas par exemple de Johana Maiyer « qui ne parle pas français » ou encore d’Erna Cohn et de son fils Pierre[9] qui arrivent de Lyon pour rejoindre Bruxelles.

Mère Henri Causse[10], la Mère supérieure, demande du matériel en plus pour faire face à l’accueil de tous et notamment des vieillards réfugiés :

18 cuvettes émaillées, 6 plats allant au four, 8 seaux toilette, 50 verres, 4 louches, etc.

En juin 1941, possibilité est donnée à certains vieillards de partir pour Lourdes où l’hospice de Colmar s’est replié. Achille Weill précise au préfet de Mâcon que ceux-ci préfèrent rester en Saône-et-Loire avec leurs coreligionnaires.

En novembre 1941, la décision est prise de garder certains réfugiés à La Charité[11], tandis que d’autres seront placés à l’asile[12] ou à l’hôpital[13]. Achille Weill et son épouse Juliette trouvent un appartement et vivent au 1 de la rue Saint-Pierre selon le recensement effectué par la brigade de gendarmerie à la date du 1er janvier 1943.

Placement d’Adèle Leuenberger à l’hospice départemental

Loin de sa terre d’Alsace Marx Picard, père de Marthe, est décédé le 4 août 1941 à l’hospice.

Fautes de sources, il est impossible de savoir ce que tous deviennent. Seuls Emma Adler, René Alexandre, Elise Bernheim, Joséphine Bloch, Lina Blum, Hermine Dreyfus, Fanny Gintzburger, Léon Grumbach et sa sœur Mathilde, Félicie Keim et sa fille Hélène, Léopold Levy, Sareth Levy, Marthe Picard, René Risser, Arthur Rueff, Berthe Stein, Palmyre See et Maurice Wiener apparaissent encore sur une liste de recensement des Juifs français établie par la brigade de gendarmerie en date du 1er janvier 1943. Pour tous il est noté qu’ils résident à « l’hospice départemental ». Car, pour les services de police, il est bien sûr indispensable de savoir où logent aussi les vieux, les impotents, les infirmes…

Placés à l’hospice, les Juifs alsaciens de Pfastatt ont survécu à la guerre. À la Libération, ils regagnent l’Alsace avec leur directeur qui ne les a pas quittés. Avec son épouse Juliette, Achille Weill reprendra en 1950 la direction de l’hospice de Pfastatt rénové. Il décédera en 1955.


[1] http://judaisme.sdv.fr/synagog/hautrhin/g-p/pfast/hospice.htm

[2] https://archive.org/details/juifs-alsaciens-accueillis-dans-le-jura-1940-1945/page/308/mode/2up

[3] http://judaisme.sdv.fr/histoire/shh/expuls/exp2.htm Le courrier est adressé à Emmanuel Schwab, président de la maison de Pfastatt jusqu’en 1940 et président de la Communauté Israélite de Mulhouse avant-guerre.

[4] https://archive.org/details/juifs-alsaciens-accueillis-dans-le-jura-1940-1945/page/318/mode/2up

[5] https://archive.org/details/juifs-alsaciens-accueillis-dans-le-jura-1940-1945/page/318/mode/2up

[6] Claustre Vincent. Juifs Alsaciens Accueillis Dans Le Jura 1940 1945, 2014, https://archive.org/details/juifs-alsaciens-accueillis-dans-le-jura-1940-1945/page/320/mode/2up

[7] AD Saône-et-Loire W116/716/3 : Israélites réfugiés hospitalisés à Mâcon venant de Bletterans le 28 décembre 1940 et Israélites de Mâcon fiches de renseignements noms (novembre 1941).

[8] Dont Berthold (ou Bernard), le père né le 16 11 1904 à Odenheim, arrêté en septembre 1943. Peut-être envoyé à Marseille, opération TODT, avant d’être déporté. Il n’a pas survécu. 

[9] Erna Cohn née le 24 sept. 1907 à Mihau et Pierre né le 28 juin 1933 à Heldenberg.

[10] On lit sur internet que la Mère supérieure a accueilli également à l’hospice de la Charité des enfants qu’elle aurait « cachés ». Aucune source ne vient corroborer ces faits.

[11] Emma Adler, René Alexandre, Joséphine Bloch, Lina Rosa Blum, Salwa Caron, Emile et Hermine Dreyfus, Fanny Gintzburger, Léon Grumbach, Samuel Kahn, Félicie et Hélène Keim, Lazare Levy, Léopold Levy, Maurice Levy, Sareth Levy, Marthe Picard, Arthur Rueff, Berthe Stein, Palmyre See, Maurice Wiener. 

[12] Elie Brunschwig, Adèle Leuenberger.

[13] Amélie Alexandre.