Jacques Semelin a publié différents ouvrages sur la question de la survie des Juifs en France :

Persécutions et entraides dans la France occupée. Comment 75 % des Juifs en France ont échappé à la mort, Paris, Le Seuil, 2013.

La survie des juifs en France (1940-1944), Paris, CNRS Editions, 2018.

Avec Laurent Larcher, Une énigme française. Pourquoi les trois quarts des Juifs en France n’ont pas été déportés, Paris, Albin Michel, 12 janvier 2022, 224 p.

Nous les avons tous lus. Pour finalement s’apercevoir aujourd’hui que « l’énigme » avait déjà fait date. En 1991, André Kaspi s’était déjà penché sur la question.  Professeur émérite à La Sorbonne, il publiait alors : « Les Juifs pendant l’Occupation. » Et le mensuel L’Histoire, la même année, publiait cet excellent article du même auteur.

En bref, la question de savoir si Vichy a sauvé les Juifs a été traitée il y a déjà trente ans. Et la conclusion d’André Kaspi était déjà sans équivoque, à l’appui de sources archivistiques. Mais alors… si on savait déjà tout ou presque de la question en 1991, pourquoi donc Jacques Semelin se voit confier -dit-il- la mission par Simone Veil de résoudre à nouveau cette enquête des années plus tard ? C’est ce qui est écrit dans la 4e de couverture de son dernier ouvrage et cette mission devient « un vrai défi pour cet historien », l’oeuvre de sa vie en quelque sorte. On attend la livraison de l’ouvrage de Kaspi. Après lecture, nous verrons si Semelin a apporté de nouvelles réponses à la question de la survie des Juifs en France ou s’il fallait conseiller à Simone Veil de tout simplement lire Kaspi. Nous en reparlerons.

Vichy a-t-il sauvé les Juifs ?

André Kaspi dans dans Lhistoire mensuel 148 daté octobre 1991. 

Dès octobre 1940, le régime de Vichy a adopté, de sa propre initiative, des mesures discriminatoires à l’encontre des Juifs de France. En même temps, les trois quarts d’entre eux ont échappé à la déportation. Le gouvernement de Vichy aurait-il été un moindre mal ?

Mardi 14 août 1945. Le procès du maréchal Pétain touche à sa fin. Maître Jacques Isorni, l’avocat de la défense, prononce sa plaidoirie : « Quelles que soient les souffrances des Juifs français – je ne parle pas des souffrances individuelles mais des souffrances collectives -, est-ce que la proportion de leurs malheurs est aussi grande que pour les Juifs de Pologne ? Je ne le pense pas. Eux-mêmes ne le prétendent pas. C’est seule l’action du gouvernement du Maréchal qui les a protégés, peut-être faiblement, mais protégés quand même[1]. »

Le ton est donné. La mémoire collective prend forme. Vichy a été pour les Juifs, plus précisément pour les Juifs français, un moindre mal. Au cours de l’instruction de son procès, Pétain s’est déjà expliqué : « J’ai toujours, et de la façon la plus véhémente, défendu les Juifs ; j’avais des amis parmi eux. Ces persécutions se sont faites en dehors de moi, et pour vous donner des exemples de mes protestations, je me suis opposé au port de l’étoile jaune et j’ai dit à Darquier de Pellepoix : « C’est vous le tortionnaire[2] ».

Un demi-siècle plus tard, les historiens confirment-ils les propos de la défense ou établissent-ils, au contraire, un acte d’accusation plus lourd encore que le ministère public en 1945 ? Il est impossible d’avancer une réponse manichéenne. Il faut dresser un bilan nuancé et aussi serein que possible.

Les charges contre le gouvernement de Vichy sont graves. Le 18 octobre 1940, le Journal officiel publie deux lois datées du 3 et du 4. La première définit le statut des Juifs, français et étrangers. Elle est signée par Philippe Pétain, Pierre Laval, vice-président du Conseil, Raphaël Alibert, garde des Sceaux, ministre secrétaire d’État à la Justice, Marcel Peyrouton, son collègue de l’Intérieur, et les autres ministres du gouvernement. « Est regardé comme juif, dispose le premier article du texte, […] toute personne issue de trois grands-parents de race juive ou de deux grands-parents de la même race, si son conjoint lui-même est juif. » Les articles suivants excluent les Juifs des principales fonctions politiques, de l’administration, de la presse, du cinéma, du théâtre, de la radio. Des exemptions sont prévues pour « services exceptionnels » rendus à l’État. La loi du 4 octobre « sur les ressortissants étrangers de race juive » prévoit leur internement. Enfin, la loi du 7 octobre abroge le décret Crémieux 24 octobre 1870, qui accordait la nationalité française aux Juifs d’Algérie.

Le statut du 3 octobre entraîne la révocation des fonctionnaires juifs qui, dans les deux mois, sont contraints de quitter leurs emplois. Mais son application est difficile, pour la bonne raison que rien dans le droit français ne définit la race et que rien dans la nouvelle législation ne permet de régler le problème des « demi-Juifs », ceux dont un parent est juif et l’autre pas. D’où le deuxième statut, daté du 2 juin 1941, qui fait référence non plus à la race mais à la religion des grands-parents. Ce qui dissipe une équivoque mais en crée bien d’autres concernant les athées, les convertis et, une fois de plus, les mariages mixtes.

Ce n’est pas tout. Le 29 mars 1941, le gouvernement de Vichy crée un Commissariat général aux questions juives CGQJ qu’il confie à Xavier Vallat, un militant de l’extrême droite qui, avant le déclenchement de la guerre, avait fait carrière dans l’antisémitisme le plus virulent. Vallat met sur pied l’Union générale des Israélites de France UGIF qui a pour fonction, selon la loi du 29 novembre 1941, « d’assurer la représentation des Juifs auprès des pouvoirs publics, notamment pour les questions de prévoyance et de reclassement social ». Tous les Juifs résidant en France doivent y être affiliés. Les associations juives sont dissoutes à l’exception du Consistoire central et des consistoires régionaux et cèdent leurs biens à l’UGIF. L’adverbe « notamment » laisse supposer que l’UGIF pourrait, le moment venu, remplir d’autres fonctions que l’assistance sociale, par exemple la représentation politique ou le maintien de l’ordre. Bref, les Juifs sont exclus de la nation.

Voici qu’un nouveau mot entre dans le vocabulaire : « aryanisation* ». Aryaniser, c’est annuler l’influence juive, interdire aux Juifs de remplir des fonctions qu’on estime capitales pour la société. Ainsi, l’enseignement, puis les autres administrations sont aryanisés. Et la liste des interdits ne cesse de s’allonger. A partir de juin 1941 promulgation du deuxième statut, elle comprend aussi la profession de banquier, d’agent de publicité, d’agent immobilier et de marchand de biens, de courtier et de commissionnaire, d’exploitant de forêts, d’antiquaire, etc., étant entendu que les Juifs pourront néanmoins travailler dans ces secteurs d’activités s’il s’agit d’emplois « subalternes ou manuels ».

L’aryanisation vaut également pour les biens juifs. La loi du 22 juillet 1941, « relative aux entreprises, biens et valeurs appartenant aux Juifs », s’applique à toute entreprise industrielle, commerciale, immobilière ou artisanale, à tout immeuble, droit immobilier ou droit au bail quelconque, à tout bien meuble, valeur mobilière ou droit mobilier quelconque. Le CGQJ dispose de la possibilité de nommer des administrateurs provisoires – on dit aussi des commissaires-gérants -, qui procéderont à la liquidation amiable ou judiciaire, verseront le montant de la transaction sur un compte de la Caisse des dépôts et consignations au nom du propriétaire juif. L’administrateur provisoire recevra 10 % de ce montant en rémunération des services rendus.

Quant aux propriétaires spoliés, ils peuvent bénéficier d’acomptes, en fait des subsides que leur accorderont les administrateurs provisoires ou la Caisse des dépôts – si leur situation pécuniaire le justifie et dans la limite des 10 %. Au 30 avril 1944, 29 831 entreprises commerciales étaient contrôlées, c’est-à-dire placées sous administration provisoire par le CGQJ pour l’ensemble de la zone nord, plus 12 396 immeubles. 9 680 aryanisations ont été prononcées ; 7 340 liquidations achevées, soit une moyenne de 24 % à 25 % qui passe à 50 % dans la confection et l’artisanat du cuir.

Comment survivre dès lors qu’on est chassé de son emploi, de son magasin, de son atelier ? Il faut puiser dans ses économies, si l’on en possède, trouver des « petits boulots », se livrer à des trafics illicites d’autant plus dangereux que les dénonciateurs sont aux aguets et les forces de police prêtes à intervenir. Les plus chanceux utilisent des prête-noms pour vendre des scénarios et signer les paroles de chansons, ou parviennent à s’entendre discrètement avec leurs administrateurs provisoires. D’autres continuent leurs activités professionnelles sous le couvert de collègues compatissants. Max Heilbronn, ancien directeur des Galeries Lafayette, est d’abord ingénieur du génie rural puis, contraint de quitter l’administration, retrouve du travail aux Textiles artificiels du Sud-Est, avant d’obtenir un poste de professeur à l’Institut supérieur d’apprentissage où il donne des cours de machines-outils, de résistance des matériaux, de français, d’histoire et d’histoire sainte[3].

Beaucoup sont réduits à la misère et survivent, tant bien que mal, grâce aux secours qu’ils reçoivent d’organisations juives. Mais le dénuement attire l’attention des autorités administratives – elles sont autorisées à interner les étrangers et les citoyens français de « race juive », qui seraient à la charge de la communauté nationale. C’est la face cachée du régime de Vichy. La zone libre est parsemée, dès octobre 1940, de camps d’internement dans lesquels sont enfermés des Juifs étrangers. Des Milles, près d’Aix-en-Provence, à Gurs, en passant par Le Vernet-d’Ariège, Saint-Cyprien, Rieucros, Noë et Récébédou, Brens, Rivesaltes et quelque 80 autres camps, la France des barbelés compte jusqu’à 40 000 internés, parmi lesquels 5 000 enfants. Ils sont là parce qu’ils sont juifs et étrangers, et non pour avoir commis un délit. Certes, leurs conditions d’existence ne sont pas celles d’Auschwitz. Il n’empêche que la faim, l’insuffisance des soins médicaux, la nature des abris font des milliers de morts. En août 1942, le gouvernement de Vichy les livrera aux Allemands pour remplir les trains de déportation.

On conviendra, dans ces conditions, qu’il faut beaucoup de mauvaise foi, ou d’ignorance, pour soutenir que le gouvernement de Vichy a sauvé les Juifs de France. En promulguant une législation d’exclusion, en privant les Juifs des droits fondamentaux des citoyens, de leurs emplois et de leurs biens, en internant les Juifs étrangers, l’État français a facilité le travail des Allemands. La police et la gendarmerie françaises ont servi de supplétifs aux autorités d’occupation et ont opéré, seules ou aux côtés des Allemands, les rafles de Juifs étrangers en mai, août et décembre 1941 à Paris. Elles ont tenu un rôle capital dans la grande rafle des 16 et 17 juillet 1942 la rafle du Vel’d’Hiv’, et dans les rafles de la zone libre d’août 1942. Elles ont également assuré la garde et la gestion des camps de part et d’autre de la ligne de démarcation. Elles ont appliqué minutieusement les instructions des occupants. Vichy a bien été complice, un complice actif, indispensable. Et pourtant…

Régénérer le pays vaincu

Sur les 330 000 Juifs français et étrangers qui vivaient en France au lendemain de l’armistice, 76 000 ont été déportés, soit un sur quatre. A peine 2 500 sont revenus des camps d’extermination* – rappelons qu’en Pologne 3 millions de Juifs ont disparu sur un total de 3 millions et demi, qu’en Belgique la proportion s’élève à 55 %, en Hongrie à 50 %. L’antisémitisme à la française aurait-il été moins meurtrier que l’antisémitisme à l’allemande, à la polonaise, à la roumaine ? La présence d’un gouvernement français, fût-il partisan de la Collaboration, aurait-elle eu des effets positifs qu’on ne constate pas dans des pays totalement occupés et sous administration militaire comme la Belgique et les Pays-Bas ?

Les hommes de Vichy ont pour objectif d’instaurer la Révolution nationale, d’en revenir aux valeurs traditionnelles de la France, d’effacer les conséquences néfastes du Front populaire, de régénérer un pays vaincu, d’exclure tout ce qui l’a perverti et tous ceux qui « lui ont fait tant de mal ». Les Juifs sont de ceux-là. Xavier Vallat soutient ainsi – il s’en est expliqué lors de son procès devant la Haute Cour de justice en 1947 – que, partout où ils s’établissent, les Juifs constituent un État dans l’État, qu’ils sont inassimilables et qu’il faut limiter leur influence. Mais il n’y a pas de race juive. En conséquence, il convient d’exclure et non de tuer ; de protéger l’État et la nation, pas de purifier « le sang français ». C’est pourquoi, rappelle-t-il, Vichy a refusé de dépasser certaines limites, n’a pas imposé l’étoile jaune dans la zone libre, pas interdit aux Juifs de fréquenter les lieux publics, pas prohibé les mariages mixtes, pas ordonné la création de ghettos*, pas prononcé d’expulsion collective. Vichy a, selon lui, pris soin de distinguer entre « les bons vieux Juifs français » et les autres, à l’encontre desquels il fallait, suivant le mot de Pierre Laval, recourir à « la prophylaxie ».

Voilà qui explique que, jusqu’en novembre 1942 date de l’occupation de la zone libre, les Juifs éprouvent le sentiment d’être plus en sécurité au sud de la ligne de démarcation qu’au nord. La conséquence la plus spectaculaire c’est que prend forme une nouvelle géographie de la population juive. Les organisations choisissent de se fixer ailleurs qu’à Paris. Dans le Puy-de-Dôme, la population juive double. A Montpellier vivaient 150 familles juives en 1940 ; deux ans plus tard, pour l’ensemble du département de l’Hérault, le nombre des Juifs est nettement supérieur à 4 000… Sur la Côte d’Azur, à Nice et à Cannes en particulier, l’on croise des célébrités comme Jean-Pierre Aumont avant qu’il ne prenne le chemin de l’exil en Amérique, Mireille, Ray Ventura, Tristan Bernard qui continue à faire de bons mots et déclare aux amis qu’il rencontre : « En 1914, on disait « On les aura ! » Eh bien ! maintenant on les a ! »

Sans doute arrive-t-il que l’antisémitisme ressuscite ou naisse devant cet afflux soudain. Souvent on fait connaissance avec des Juifs en chair et en os, alors que jusqu’à présent on n’en connaissait aucun. Plus souvent encore, on ne sait même pas qui est juif et qui ne l’est pas. N’y a-t-il pas beaucoup de réfugiés dans la zone libre ? En fait, la question ne préoccupe guère ; moins en tout cas que le ravitaillement, le sort des prisonniers, les misères de la vie quotidienne. La zone libre ressemble à un refuge, à un havre de paix où l’on peut enfin respirer.

Au nord, au contraire, le danger menace à tout instant. Les autorités d’occupation multiplient les mesures discriminatoires. Dès le 27 septembre 1940, les Allemands obligent les commerçants juifs à placer dans leur vitrine une affichette avec la mention « Affaire juive » et ordonnent que les Juifs viennent se déclarer auprès des commissariats de police. Le recensement est mené à bien dans le courant du mois d’octobre 1940. Un tampon « Juif » est apposé sur les papiers d’identité[4]. Les arrestations collectives de Juifs étrangers commencent en mai 1941 ; nouvelle rafle en août, avec cette fois transfert à Drancy, un camp de la banlieue parisienne ; troisième rafle, qui frappe surtout des Juifs français, en décembre. Entre-temps, une exposition au palais Berlitz, sur les grands boulevards, attire l’attention sur le danger que « le Juif » fait courir à la France. L’ordonnance allemande du 13 août 1941 interdit aux Juifs de posséder des postes récepteurs de TSF ; celle du 7 février 1942, de sortir de chez eux entre 20 heures et 6 heures.

Une collaboration active

A partir du 8 juillet, « les Juifs ne pourront entrer dans les grands magasins, les magasins de détail et artisanals [sic] ou y faire leurs achats ou les faire faire par d’autres personnes que de 15 heures à 16 heures ». Ce qui revient à dire que les Juifs n’entreront dans les magasins d’alimentation qu’après tous les autres, lorsque les rayons auront été vidés. Les marchés leur sont fermés à toute heure, comme les théâtres, les expositions, les concerts, les musées, les bibliothèques, les stades, les terrains de sport, les piscines, les jardins publics, le bois de Vincennes et le bois de Boulogne, les restaurants et les salons de thé. Ils ne peuvent voyager dans le métro qu’en empruntant le dernier wagon de la rame. Ils n’ont plus le droit de posséder un vélo, d’être abonnés au téléphone. Et surtout, le 29 mai 1942, la huitième ordonnance allemande contraint les Juifs de plus de six ans à porter une étoile jaune à six branches avec l’inscription « Juif ».

Tant que la zone libre n’est pas occupée, on y respire donc mieux que dans la zone nord. De là cette conclusion : Vichy a sacrifié les Juifs étrangers pour mieux protéger les Juifs français mais, sans Pétain, les Juifs de France auraient subi le même sort que ceux de Belgique, des Pays-Bas ou de Pologne. Dès novembre 1942 en revanche, avec l’occupation de la zone libre, ils sont pourchassés sur l’ensemble du territoire national. Ce seront les années les plus noires. Difficile, dans ces conditions, d’établir un bilan global de la responsabilité de Vichy vis-à-vis des Juifs.

Si l’on hésite au moment de porter un jugement, c’est que plusieurs questions se posent, auxquelles il n’est pas aisé de donner des réponses. Ainsi, est-ce la même politique qui, de 1940 à 1944, est appliquée à Vichy ? Certainement non. A l’automne 1940, Vichy ne subit aucune pression des Allemands. Rien ne contraint le gouvernement à élaborer un statut des Juifs. Aucune autorité allemande ne lui demande d’abroger le décret Crémieux pour l’Algérie. Vichy agit de sa propre initiative – en puisant son inspiration dans la législation antijuive de l’Allemagne et de l’Italie – et dans la hâte, parce que les occupants ont promulgué l’ordonnance du 27 septembre et qu’à Vichy on tient à rappeler que tout le territoire français, zone libre comme zone occupée, relève de l’autorité de l’État français. Sur plusieurs points, les clauses qui définissent le Juif sont plus restrictives que celles de l’ordonnance allemande. Il s’agit alors de préparer le terrain à une collaboration qui semble utile et urgente aux responsables français, et n’intéresse guère les Allemands.

Les occupants profitent de cet enthousiasme pour aggraver les dispositions de leurs ordonnances en zone nord. Mais la pression allemande prend toute son ampleur en 1942, après que la Solution finale* a été décidée : il est désormais prévu de déporter « vers l’Est » tous les Juifs de France. Enfin, à la suite de l’accord du 2 juillet 1942 entre Laval et Oberg chef des SS* et de la police pour la France, Vichy accepte de jouer un rôle déterminant dans les rafles d’août. Parce que ces rafles déclenchent à la fois la protestation d’une partie du clergé et des réactions défavorables dans l’opinion publique, le régime exprime dès lors, de plus en plus fort, ses réticences qui s’accentuent en 1943. Certains, parfois Pétain lui-même, souhaitent placer des bornes à leur concours. Dans des circonstances précises, ils le refusent, par exemple lorsqu’il est question de dénaturaliser les Juifs devenus français après 1927. La périodisation, on le voit, conduit à nuancer le jugement. Elle permet de mieux comprendre, mais elle fixe aussi les responsabilités de Vichy.

Autre question : si les trois quarts des Juifs de France ont échappé à la déportation, le doivent-ils au gouvernement de Vichy ? Cette fois-ci, la réponse est négative, sans réserve. Bien sûr, il y eut, même dans l’entourage du Maréchal, des responsables politiques, des administrateurs, des hommes de bonne volonté qui ont fait le nécessaire pour sauver des Juifs. A mesure que la fin de la guerre approche, il est recommandé d’avoir « son » Juif qui équivaut à un certificat de Résistance.

Mais ce qui a permis aux Juifs de survivre, c’est avant tout qu’ils ont pris conscience, peu à peu, moins vite qu’il n’aurait été souhaitable, du danger qui les menaçait. Les uns ont alors choisi de vivre dans la clandestinité, de changer d’identité, de dépendre de la bienveillance des curés qui délivraient de faux certificats de baptême ou des religieux qui ouvraient les portes des couvents, de se réfugier auprès des paysans ou des citadins qui, sachant ou non qu’ils sauvaient des Juifs, ont accompli leur devoir. Des filières protestantes ont conduit vers des villages-refuges comme Le Chambon-sur-Lignon. Somme toute, il ne faut pas sous-estimer les aides actives, souvent obscures, toujours efficaces – sans pour autant passer sous silence les dénonciations, les spoliations et les lâchetés.

Certains encore ont bénéficié, de novembre 1942 à septembre 1943, des avantages de la zone d’occupation italienne, où ils ont pu échapper à la législation nazie et vichyssoise[5]. D’autres, beaucoup moins nombreux, sont parvenus à quitter la France pour la Suisse, l’Amérique du Nord et du Sud, voire l’Espagne, l’Afrique du Nord ou Shanghai. D’autres, enfin, sont entrés dans les mouvements de résistance, gaullistes, socialistes, communistes ou sionistes. Les Juifs n’ont pas subi leur sort dans la passivité. Ils ont, dans la mesure de leurs moyens et des occasions, participé à leur propre sauvetage. Cette fois-ci sans aucune aide de Vichy.

La conclusion tient en deux phrases. Le gouvernement de Vichy n’a pas eu la vocation et n’a guère éprouvé la tentation de sauver les Juifs de France. S’il avait joué plus encore le jeu des Allemands, son action aurait été plus nuisible. Tout compte fait, ce qu’il a fait, c’est à la fois beaucoup et peu.


[1] Haute Cour de justice, Procès du maréchal Pétain, Paris, Imprimerie des journaux officiels, 1945.

[2] Cf. F. Kupferman, Le Procès de Vichy, Pucheu, Pétain, Laval, Bruxelles, Complexe, 1980, p. 78. Darquier de Pellepoix fut commissaire général aux questions juives de 1942 à 1944.

[3] Cf. M. Heilbronn, Galeries Lafayette-Buchenwald-Galeries Lafayette, Paris, Economica, 1989.

[4] Dans la zone libre, le recensement suit la promulgation du deuxième statut des Juifs 2 juin 1941 et le tampon « Juif » n’est apposé qu’à partir de la mi-décembre 1942, plus d’un mois après l’occupation de cette zone par les troupes allemandes.

[5] La zone d’occupation italienne s’étendait aux départements des Alpes-Maritimes, du Var, des Hautes et Basses-Alpes, de la Savoie et Haute-Savoie, de la Drôme et à une partie de l’Isère et du Vaucluse. Après la signature d’un armistice entre l’Italie et les Alliés en septembre 1943, la Wehrmacht l’a occupée à partir de novembre.