Entrer au P.P.F. pour partir faire du camping !

L’inspecteur Léon Pohl va interroger Langlade le 7 novembre 1944 et son copain Raque deux jours plus tard. Ils habitent le même palier (28 rue Baraban), ils ont le même âge et ils ne se quittent pas, surtout pour faire des mauvais coups.

Les deux jeunes Villeurbannais reconnaîtront être entrés aux « jeunes » du P.P.F. en mars 1944.

Léon Pohl pose les bonnes questions. Pourquoi avoir fait ce choix ? Et les réponses sont pour le moins surprenantes.

Langlade se moque-t-il de l’inspecteur ? On peut le penser, puisqu’il serait entré au P.P.F. pensant que cela lui permettrait « de faire des sorties et du camping » ! « Je déclare n’avoir pas été au courant, à ce moment-là, de l’activité réelle de celui-ci. », souligne-t-il encore. Selon lui, il n’aurait alors pas fait grand-chose, si ce n’est vendre trois ou quatre fois le journal « l’Emancipation nationale », assister à une réunion de propagande vers le 12 avril, dans les locaux du PPF, rue de la République à Lyon.

Quant à Raque, il dira à Pohl qu’à force de passer devant le siège du P.P.F. rue de la République avec son copain, ils n’ont -en quelque sorte- pas résisté à l’envie d’y entrer. Il pensait, dit-il à l’inspecteur Pohl, qu’il allait simplement monter la garde « ou des choses de ce genre. »

Des proies faciles pour les agents recruteurs

Pour l’agent recruteur de Krekler -Lucien Revillard[1]– les jeunes sont des proies faciles. Que leur fait-il miroiter, si ce n’est l’argent facile à gagner ? Raque avoue : ces jeunes issus de milieu modeste savaient qu’ils allaient gagner du pognon.

Autre argument de poids déployé par les agents recruteurs de Krekler : éviter aux jeunes le S.T.O. Cela ne concerne pas Raque et Langlade, trop jeunes, mais d’autres GA, comme Georges Pigeon[2], par exemple. Le jeune est parti pour la relève en mars 1943. Revenu en permission en janvier 1944 à Pont-de-Cheruy, il décide de ne pas retourner en Allemagne[3]. Pigeon cherche, dit-il, de faux papiers auprès de la résistance mais cela n’aboutit pas. Il se cache. Dès lors, c’est du pain béni pour Doithier[4], l’agent recruteur du coin. Il engage Pigeon à entrer à l’Office de Placement Allemand pour être à l’abri des poursuites. Puis, c’est l’enchaînement : l’adhésion au P.P.F. suivie par une entrée au GA de Krekler[5].

Mais revenons à Raque et Langlade, pour lesquels les choses se précipitent. Revillard, chef des jeunes du P.P.F. leur présente le groupe d’action, « comme un organisme de service d’ordre au sein du parti, soit pour des défilés éventuels, soit pour des réunions. » Langlade et Raque signent un contrat les engageant « à servir le P.P.F. et à obéir aux ordres de [leurs] chefs. » Quelques jours après, leur engagement au GA du docteur Krekler est acté et ils partent pour un stage d’une douzaine de jours à la caserne Mortier à Paris avec une quarantaine de recrues, dont Simplet, Reynaud, Nallet, Touati, Geronimi, Revillard, Paravis, Monteil, etc.

La caserne Mortier

Langlade dira à l’inspecteur Pohl que leur stage consistait à apprendre « pendant trois ou quatre jours, le maniement d’armes, la théorie politique et la théorie policière. (…) On nous enseignait de la propagande pour la collaboration avec les Allemands. Pohl insiste : « Cette théorie ne vous a pas parue suspecte ? Non, réponde Langlade, « car cette propagande n’était pas trop exagérée[6]. »

Cette école dirigée par des militaires allemands (sous-lieutenant Voglier, adjudants Munch et Mans…) avait pour but d’apprendre à lutter contre le maquis et les organisations de résistance. Leur stage accompli, les élèves retournaient dans leur région d’origine, où ils exerçaient leur activité. Ils recevaient la carte officielle de « Sûreté allemande », étaient armés, percevaient une solde et des titres de rationnement spéciaux[7]. »

Revenus à Lyon et vêtus de leur uniforme, les GA sont dès lors opérationnels.

Les locaux primitifs du GA sont situés à l’hôtel Edelweiss au 118 rue Masséna. Mais les effectifs augmentent : de 80 hommes, l’équipe du docteur Krekler passe à 110, voire plus.  Il leur faut déménager au 85 de l’avenue de Saxe et annexer parfois le local du P.P.F. de Francis André, rue de Bonnel, pour les interrogatoires. Ils occupent également un petit local à la gare Perrache où ils interpellent régulièrement des jeunes gens[8]. Le docteur Krekler, qui occupe avec sa maîtresse un appartement au 89 de la rue de Créqui, prend soin de ses GA célibataires :  ils peuvent loger à l’hôtel Edelweiss. C’est le cas par exemple de Routin, d’Emery et de Louis Cuisinier[9], ce dernier étant GA du secteur de Cours-la-Ville mais devant loger parfois à Lyon.

Mais l’hôtel n’est pas uniquement un lieu de repos pour les célibataires du GA. Le 22 juillet 1944, c’est là qu’Antoine Szpejewski -alias Léon Katz- est assassiné[10].

À suivre…


[1] Lucien Auguste Revillard (1921-1995), secrétaire, domicilié 19 rue du Bon Pasteur à Lyon. Membre du groupe Krekler pour Lyon centre. Recherché à la Libération et considéré en fuite en octobre 1949.

[2] Georges Claudius Pigeon, né à Loyette le 4 avril 1921, profession de mécanicien. Décédé en 1991. Adjoint de Comte au GA.

[3] Les jeunes de la Relève avaient droit à une permission au bout de six mois.

[4] Louis Benoît Doithier, né le 4 février 1911 à Pont-de-Cheruy. Décédé en 1991. Recherché à la Libération, considéré « en fuite ».

[5] AD Rhône : 394 W57. Déposition de Georges Pigeon par l’inspecteur Pierre Proton, le 10 septembre 1944.

[6] AD Rhône : 394 W78. Dossier Langlade et Raque. Déposition Langlade auprès de l’inspecteur Pohl, 7 novembre 1944.

[7] AD Rhône : 394 W260. Rapport de l’inspecteur Henri Valette au commissaire divisionnaire, chef de la brigade de surveillance du territoire.

[8] AD Rhône : 394 W259. Géposition d’Arthur Sarkissian auprès de l’adjudant de gendarmerie S. Coissard, 29 juin 1946.

[9] Cuisinier Louis Jean Marie né le 7 octobre 1921 à Cours-La-Ville, décédé en 2002.

[10] Voir sa notice sur https://fusilles-40-44.maitron.fr/spip.php?article196502