Novembre, ce mois de vents contraires qui tournent les pages de notre histoire et déposent sur les feuilles dorées des sous-bois, la rosée du souvenir… Un mois de cérémonies donc et de prix littéraires aussi…


Le 22 septembre 1914, un tout jeune lieutenant du 288 e régiment d’infanterie de Mirande trouve la mort dans les bois de la Meuse aux côtés d’une vingtaine d’autres compagnons d’armes. Un jeune officier « instruit, énergique et bien élevé » (1) en pantalon garance. Garance ou la couleur de la confiance en une guerre qui devait passer comme ces milliers de lettres à la poste qu’adressaient à leur famille, en ce début d’automne, les si tôt disparus.
« Garance, c’est joli ! » chantonnait plus tard, en 1946, Pierre Brasseur à Arletty sur le Boulevard du crime dans les Enfants du Paradis de Marcel Carné. « C’est le nom d’une fleur, une fleur rouge. » lui répliquait-elle alors dans cette scène de rencontre amoureuse et légère devenue célèbre.


Des sous-bois des Hauts de Meuse, aux boulevards populaires de Paris. De la tragédie à la comédie. Le vent de novembre rapporte en tourbillonnant les espoirs d’écrivain de ce jeune soldat et le scénario de Prévert. Les feuilles ne meurent pas en littérature.
Ce jeune lieutenant, c’est Alain-Fournier. De son vrai nom, Henri Alban Fournier, né le 03 octobre 1886 à La Chapelle d’Angillon dans le Cher. Fils d’instituteur, il poursuit ses études au lycée Lakanal de Sceaux où il présentera à deux reprises le concours de l’ENS et où par deux fois il échouera à l’oral, comme son ami et futur beau-frère Jacques Rivière rencontré à cette époque.

 Henri Alban Fournier dit Alain-Fournier, ici en 1905. Rue des Archives/©Rue des Archives/RDA

En 1914, il a alors 27 ans, et vient de manquer de peu le prix Goncourt pour son roman Le Grand Meaulnes, paru en octobre 1913. L’histoire du Grand Meaulnes est souvent présentée comme une histoire d’adolescents faite de jeux et de serments sacrés. C’est avant tout celle dans laquelle s’entremêlent avec flamboyance la vie de l’auteur et la fiction. Un lieu mystérieux, comme une chambre de résonnance où entreraient en écho, passé et avenir. Parfois même, une prémonition que seul le présent de l’écriture serait capable de retranscrire. Augustin Meaulnes parcourt les forêts de Sologne à la recherche d’un sentier perdu, d’un amour à peine entrevu aussitôt disparu. Le lieutenant Fournier va rencontrer son destin au détour d’un autre sentier en cette fin d’après-midi du 22 septembre 1914.

Il est à la tête de la 23e compagnie de RI partie en reconnaissance près de St Rémy-la-Calonne dans la Meuse, une vingtaine d’hommes, en majorité des Gascons, dont il aime à mettre en avant le « bon sens paysan » comme il l’écrit à sa sœur, Isabelle Rivière (2) , lorsqu’il tombe sur une ambulance allemande, un poste de secours. Fournier et ses hommes sont très vite pris à revers par une compagnie prussienne. Peu de survivants pourront témoigner par la suite de cet événement (3), et la plupart du temps, dans une confusion que l’on peut imaginer. L’armée allemande va quant à elle va très vite fournir un rapport, à usage évident de propagande, mais qui va néanmoins jeter le trouble et le déshonneur sur l’auteur du Grand Meaulnes. Il est accusé de crime de guerre, s’en étant pris à des brancardiers, et aurait été exécuté sur le champ.

Il faudra attendre 1991, et l’extraordinaire travail entrepris par Michel Algrain, grand admirateur de l’écrivain, pour que le doute soit enfin levé et la vérité rétablie autour de la mort de l’écrivain.

En 1975, M. Algrain est principal du collège Molière à Paris et adhère à la première association des amis d’Alain-Fournier sous l’égide de la famille Rivière-Fournier. En 1977, une fois à la retraite, il débute ses recherches de terrain, étudie le cadastre, parle aux propriétaires, consulte les archives de l’armée. Mais Fournier et ses hommes sont visiblement tombés du côté des lignes allemandes. C’est là qu’entre en scène, un ami d’Algrain, Claude Régnault, professeur d’allemand à la retraite près de Blois et qui va entreprendre à son tour un travail minutieux de recherches du côté des archives militaires allemandes. Ils mettront quatorze ans avant de localiser précisément le charnier présumé. Nos deux amis blésois rentrent alors en contact avec le maire de leur ville, un certain Jack Lang alors ministre de la culture qui s’empare immédiatement du sujet. Les premières fouilles démarrent en novembre 1991 (4).

Outre le fait qu’elle va permettre de rendre justice à Alain-Fournier et à ses hommes, l’étude des corps établit en effet de façon formelle qu’ils ont été tués au combat et non pas exécutés comme le stipulait le rapport allemand, la découverte de cette fosse commune marquera la « naissance de l’archéologie de la grande guerre comme discipline à part entière ».

Extrait de l’Est Républicain

En 2014, lors du centenaire de la grande guerre, Michel Algrain a rendu un dernier hommage à Alain-Fournier devant le monument érigé en sa mémoire sur les lieux des fouilles. Il disparaît en 2017.

Le lieutenant Henri Alban Fournier a donc fini par croiser son destin dans les bois de Calonne, mais son destin d’écrivain, celui d’Alain-Fournier inhumé par un de ses plus fervents lecteurs.

                                                                                              Nathalie Petit Gallet      


[i] https://www.servicehistorique.sga.defense.gouv.fr/sites/default/files/2019-04/Fournier.pdf

[ii] Lettres d’Alain-Fournier à sa famille 1905 – 1914, avant-propos d’Isabelle Rivière 1930, Le Roseau d’or œuvres et chroniques, Librairie Plon.

Isabelle Fournier a été l’épouse de Jacques Rivière, ami de longue date d’Alain Fournier et avec lequel il a entretenu une longue correspondance.

Il dirige la NRF de 1919 à 1925, année de sa mort.

[iii] « Je n’entends plus les coups de revolver que tirait à trois mètres de moi le lieutenant Fournier, je cherche mon chef : il gît à terre sans bouger », témoignage du sergent Baqué, rescapé de la 23e compagnie.

[iv] https://archeologie.culture.fr/archeologie1418/fr/alain-fournier-1886-1914