C’est ma part de vérité…

Un an après la sortie du livre de Roger Gouze, deux événements ont lieu à Cluny, alors qu’enfle la polémique autour du passé vichyste du président.

On inaugure tout d’abord une plaque en mémoire de Berty Albrecht. Elle sera posée sur la façade de la maison Gouze. Nous sommes le lundi 23 mai 1983, soit le lundi de Pentecôte.

On peut y lire que Berty est partie de Cluny pour Mâcon le 28 mai. On s’arrange avec l’Histoire : peu importe la chronologie des événements. Nous avons retracé précédemment son parcours : Berty est en effet partie de Cluny non pas le 28 au matin mais la veille.

Sont présents pour l’inauguration à Cluny en 1983 : Mireille Albrecht, Henri Frenay et Bénouville.

Tiré de l’ouvrage « La mémoire volée » par Charles Benfredj

P. Brusson, Compagnon de la Libération, déposera une gerbe devant la plaque. Quelques mois plus tard, il se désolidarisera de la seconde manifestation à Cluny lors de l’inauguration de la rue B. Albrecht.

Dans la foulée, Frenay sera élevé par le président Mitterrand à la dignité de Grand officier de la Légion d’honneur en septembre de la même année. Mitterrand lui remet ensuite les insignes de grand-croix quelques mois avant son décès, en août 1988.

Tiré de l’ouvrage « La mémoire volée » par Charles Benfredj

Février 1984 : Mitterrand à Cluny

Puis, en février 1984, Mitterrand préside à Cluny la cérémonie du souvenir en mémoire des déportés arrêtés le 14 février 1944. Sont présents à ses côtés, les anciens ministres du général De Gaulle : André Bettencourt et Philippe Dechartre. La petite fille de Berty est également présente à la cérémonie.

Des Compagnons de la Libération dissidents

C’est l’occasion pour le président d’inaugurer également les rues Berty Albrecht et Jacques Guéritaine, ainsi nommées par décision du conseil municipal du 18 mars 1983. La cérémonie connaît des couacs et semble très tendue : d’une part d’anciens résistants ont refusé d’y participer[1], et de surcroît les compagnons de la Libération André Jarrot, ancien ministre, Pierre Brusson et Pierre Guilhermon, choisissent d’orchestrer une manifestation parallèle officieuse en déposant leur propre gerbe. Berty étant elle-même Compagnon de la Libération, Jarrot, Brusson et Guilhermon sont bel et bien présents pour honorer une des leurs, tout en tournant le dos à un président de la République. Et ça, c’est pas rien.

En signe également de désapprobation, la veille de la cérémonie, A. Jarrot revient chercher aux Ecuries St-Hugues la moto qu’il avait installée pour l’exposition. Voir l’article : « Les Welbike tombées du ciel. »

Ch. Pleindoux : Mitterrand, « un ancien du maquis de Cluny » !

Dans son discours, Gérard Galantucci, premier magistrat de la ville, rappellera avec sobriété la « rafle » du 14 février et honorera la mémoire de B. Albrecht et de celles et ceux partis en déportation, dont le maire J. Gueritaine. Quant à l’ancien maire de Cluny -le docteur Pleindoux– il ne devait pas intervenir. Il tempête et on lui laissera finalement prendre la parole. Et alors là, surprise : il s’adresse à F. Mitterrand comme « un ancien du maquis de Cluny », de quoi faire parler dans les chaumières le soir. Or Mitterrand -et le docteur Pleindoux le sait très bien puisqu’il a oeuvré pendant les années de guerre- n’a jamais appartenu à un quelconque maquis dans le Clunisois. Dans une envolée lyrique, l’ancien maire termine ainsi : Cluny, qui a accueilli jadis « des grands abbés, des papes, des rois, des empereurs, le général De Lattre de Tassigny, pourra ajouter [le nom] d’un Président de la République. »

C’est le moins que l’on puisse dire : dans la cité abbatiale, tous ce jour-là ne partagent pas la même vision de l’Histoire et les coeurs ne battent pas à l’unisson.

Bénouville : « Mitterrand fut l’un des nôtres »

D’autre part, un tract circule, signé par Bénouville, le colonel Passy, André Bettencourt, Philippe Dechartre et d’autres. Les signataires désapprouvent les « propos et commentaires oraux ou écrits tenus à l’encontre de M. François Mitterrand, président de la République, à l’occasion de la dernière session parlementaire, tendant par des sous-entendus ou des amalgames à mettre en cause le patriotisme du Chef de l’État et à faire oublier qu’il fut un des responsables de la résistance. »

F. Mitterrand est médaillé de la résistance (avec rosette) le 31 mars 1947. Pourquoi faut-il attendre aussi longtemps (sept. 1948) pour que le décret paraisse au Journal officiel ? Procédure officielle, simple oubli ?

Précédemment, Bénouville -alors qu’il était absent à la Chambre, avait même téléphoné pour interrompre la séance, le temps d’arriver afin de prendre la défense de son ami Mitterrand. À l’Assemblée, Bénouville n’y était pas allé par quatre chemins : « François Mitterrand fut l’un des nôtres[2]. » Mais n’avait-il pas dit la même chose au sujet du traître René Hardy quelques années auparavant ?

« Il y a quarante ans, nous avons gagné ensemble. »

Dans son discours prononcé devant le monument, Mitterrand n’ira pas jusqu’à dire qu’il était un « ancien du maquis de Cluny » en 1944. Mais il rappelera à la foule présente qu’il avait assisté à un parachutage de jour. Celui de l’opération Cadillac le 14 juillet 1944 auquel Danielle et Simone Besson assistent depuis la terrasse du château de Boutavent ? Pierre Péan, dans son ouvrage « Une jeunesse française » note pourtant que Mitterrand « [comptait] rester à Paris jusqu’à la Libération » parce qu’il avait du pain sur la planche pour contrer Michel Cailliau. Pendant l’été 1944, il s’agit, écrit Mitterrand à Védrine, de créer et [d’] installer des organismes administratifs et des groupements de combat. » Alors, Mitterrand a-t-il pris le temps -comme il le dit en 1984- de faire un aller retour en Bourgogne le 14 juillet 1944 ? C’est peu probable.

14 juillet 1944 : opération Cadillac

Puis, lorsqu’il visite l’exposition installée aux Écuries Saint-Hugues, le président est ému à la lecture d’un document qui relate sa présence à Cluny.

F. Mitterrand est bien passé par Cluny, mais en novembre 1944.

« L’effort est toujours là, si nécessaire, pour mieux comprendre ce qui nous rassemble plutôt que ce qui nous déchire », furent les mots prononcés par Mitterrand le 14 février 1984.

Après la rose pour J. Moulin, le village martyr de Duns-les-Places et la plage bretonne de Beg-an-Fry, l’histoire de Berty sert une fois de plus celle du président. Mais -quoi qu’il fasse- peut-il gommer d’un trait son passé aux côtés de ses amis cagoulards, sa francisque, ses dépôts de gerbe sur la tombe de Pétain, ses interventions pour que René Bousquet et consorts échappent à la Justice…

Bénouville, poisson-pilote jusqu’à la fin

Mitterrand-celui qui avait toujours eu l’ambition de devenir président de la République- décédera à Paris le 8 janvier 1996. Jusqu’à sa mort, Bénouville aura veillé sur lui, tout en se gardant bien d’être sur le devant de la scène. Bénouville, c’est plutôt un poisson-pilote, voire plus, tant son influence auprès de Mitterrand reste importante.

Écoutons Bénouville répondre à cette question de Laure Adler : « Comment l’avez-vous aidé au cours de sa campagne présidentielle de 1965 ? »

-De toutes les manières. C’est à dire ? Toutes les manières, toutes.

-Vous avez été voir vos amis de droite ? Oui, bien sûr. Et d’extrême droite ? Bien sûr. Tous, en leur disant que c’était quelqu’un comme nous. J’ai d’ailleurs été bien accueilli. Je crois qu’il incarnait beaucoup d’espoir parmi les gens de la droite. Ils croyaient à son succès. »

-Et il vous suivait ? Dans beaucoup de cas, oui. (…)

François me consultait souvent avant des nominations importantes dans le monde industriel et politique. »

« Après tout, Le Pen n’est pas le diable ».

Prenons quelques exemples relatés par Bénouville :

Il intervient en 1981 pour éviter la nationalisation de l’entreprise Dassault[3]. C’est à lui qu’on doit la nomination de Chevènement à l’Éducation nationale. Aux législatives de 1986, il arrête son choix sur Chirac comme premier ministre[4]. En 1988, « entre les deux tours de la présidentielle », il organise chez lui une rencontre entre Chirac et Le Pen. Il s’agit alors pour Bénouville de « rapprocher les électeurs de Le Pen de la droite traditionnelle[5] ». Ne lâche-t-il pas alors la petite phrase qui fait scandale : « Après tout, Le Pen n’est pas le diable[6] » ?

La liste pourrait être bien plus longue. On s’arrêtera là. Bénouville était un homme de pouvoir. Bénouville n’était pas un second couteau. Et c’est à se demander, finalement, quels rôles l’ancien cagoulard a réellement joués, et pas seulement pendant la guerre.

« La France est un roman ».

Nous voici arrivés au terme de cette longue série d’articles consacrés à Berty, une vraie femme de Combat. Son pseudo était « Victoire ». Il lui convenait bien. Mais on a sacrifié « Victoire » -comme d’autres- sur l’autel de la résistance.

La France de la résistance est parfois un roman. Et quel triste roman !


[1] Dont Joseph Alix, alors président des CVR.

[2] Perrier Guy. Le Général de Bénouville. Le dernier des paladins. Monaco : Editions du Rocher, 2005, 297 p., pp. 236-237.

[3] Idem., pp. 224-225.

[4] Ibidem., pp. 218-219.

[5] Ibid., p. 222.

[6] Ibid., p. 222.