Pour faire suite à l’article publié le 4 octobre sur l’ouvrage de D. Missika, intéressons-nous aujourd’hui aux résistantes nées en Saône-et-Loire et plus particulièrement aux médaillées de la résistance. Le site « Mémoire des hommes » en recense 58[1] dont deux qui ont reçu la rosette : Cécile Bergerot et Monique Arcelin.

Voici quelques portraits de ces « femmes de l’ombre », nées dans notre département, au destin incroyable.

Une fille de Montceau-les-Mines

Jeanne Elizabeth Ricol dite « Lise » est née en 1916 à Montceau-les-Mines. Son père, nous dit la notice du Maitron, est un immigré aragonais qui se déplace beaucoup « à la recherche d’emplois de mineur ou de carrier » avec son épouse Francisqueta. C’est ainsi que sa sœur Fernande naît dans le Var en 1913 et son frère Frédéric à Ternand dans le Rhône en 1914. La famille vit également à Saint-Etienne puis à Vénissieux.

« La famille était très modeste mais très unie. Le père, pourvu d’un grand charisme mais quasi illettré, s’engagea au Parti communiste, la mère était croyante mais soutint l’engagement de son mari. Aussi, très naturellement, les trois enfants adhérèrent aux Jeunesses communistes puis au Parti communiste, dans la région lyonnaise où la famille s’était ensuite fixée[2]. »

Titulaire du certificat d’études, Lise « fréquenta quelque temps une école de secrétariat et travailla comme dactylo, notamment aux usines Berliet. »

En décembre 1933, Lise épouse Auguste Delaune mais ils divorceront rapidement. Alors qu’il dirigeait la région Bretagne du Parti Communiste français clandestin, Delaune tomba en juillet 1943 dans les mains de la Gestapo. Torturé, il décédera le 12 septembre 1943[3]. Lise partagera ensuite la vie d’Artur London (1915-1986)[4], militant du parti communiste tchécoslovaque. Pendant la guerre, London -de confession israélite- sera l’un des trois responsables nationaux de la MOI (groupe de résistance de la Main-d’œuvre-Immigrée).

1936 : les Brigades Internationales avec Artur London

Puis, selon la notice que lui consacre Le Maitron, « Lise Ricol fut dès juillet 1940 l’instructeur du PC auprès des Jeunesses Communistes dont Jean Compagnon était responsable pour la Fédération Seine-sud. Une de leurs premières actions fut de lutter contre les Chantiers de jeunesse jusqu’au moment où son frère, qui s’était évadé, ait repris le flambeau. Elle créa ensuite des comités féminins dans la banlieue sud (UFF) dont l’objectif était de mobiliser les femmes contre le gouvernement de Vichy et l’occupant à partir de problèmes de la vie quotidienne. Elle organisa, dès octobre 1940, plusieurs manifestations notamment avec des femmes de prisonniers exigeant leur retour et le versement d’indemnités puis avec des ménagères réclamant du charbon, du lait… et fit paraître un petit journal clandestin Femmes dont la trame servait de support aux éditions locales et prenait alors le nom de la commune : Femmes d’IvryFemmes de Choisy

« 1942 sera l’année de la victoire »

Le 1er août 1942, Lise devait prendre la parole devant le magasin Félix Potin rue Daguerre dans le XIVe arrondissement. (…) Dans un square non loin de la rue Daguerre, « Geneviève » remettait à Lise London un ciré noir, un béret et une paire de lunettes de soleil. Lise était vêtue d’une robe rouge, à motifs blancs qu’elle recouvrit du ciré noir, posa le béret sur sa tête, elle monta sur un étal et prenait la parole, Simone Mage était à côté d’elle. Elle n’eut juste le temps d’improviser et de s’adresser aux ménagères. Deux tracts furent jetés à la volée par des militants.

« Ménagères de Paris ! »

« Laval nous a menti il a promis d’améliorer le ravitaillement pour essayer de se rendre populaire.

Rien n’a changé depuis qu’il est au pouvoir ; au contraire, jamais le ravitaillement n’a été aussi défectueux.

plus que jamais tout part pour l’Allemagne.

Pour sauver SON Führer Laval presse les paysans de livrer le blé à peine la moisson terminée.

Pour sauver SON Führer Laval donne nos légumes, nos bœufs, nos moutons, nos porcs, notre beurre, nos tissus, nos machines.

Pour sauver SON Führer Laval veut envoyer les Ouvriers Français mourir dans les bagnes allemands en promettant le retour des prisonniers. Laval sait bien que, seuls reviendrons nos prisonniers malades, exténués, à bout de force.

Assez de souffrances les français ne veulent pas sauver HITLER mais, sauver la France femmes participons au grand combat de libération de la Patrie.

hors de France les Boches cause de tous nos malheurs.

Vive la France libre.

Nos enfants ont faim et les actions des POTIN et des DAMOY augmentent tous les jours, parce que POTIN et DAMOY sont plus empressés de servir les boches que de ravitailler les Français. 1/3 de leurs marchandises vont aux Français et les 2 autres tiers engraissent les assassins des meilleurs fils de notre peuple comme Gabriel PERI et Pierre SEMART.

À bas les affameurs du peuple

Ménagères ! Ne nous laissons plus affamer

IL FAUT REPRENDRE AUX BOCHES CE QU’ILS NOUS ONT VOLÉ

Se servir nous-mêmes dans les grands magasins collaborateurs comme POTIN et DAMOY c’est montrer notre volonté bien arrêtée d’en finir avec les mensonges et la trahison.

Rien pour les Boches tout pour les Français. »

Un second tract en appelait au patriotisme des femmes :

« En avant les femmes de Paris

POUR ARRACHER AUX BOCHES ET AUX COLLABORATEURS DES PRODUITS QU’ILS NOUS VOLENT, ET POUR BOUTER L’ENNEMI HORS DE France

1942 sera l’année de la libération de notre Patrie.

Voilà plus de deux ans que les hordes barbares ont déferlé sur notre Douce France semant ruines, mort et désolation.

Alors que nous connaissons les affres de la faim, alors que nos enfants dépérissent et réclament sans cesse à manger, les boches font ripailles et s’approprient de toutes les vivres. Non content de transporter en Allemagne les 2/3 de nos récoltes et de notre cheptel, voilà qu’ils nous envoient leurs « frauleins » qui viennent sur les marchés faire main sur tout ce qu’il y a de meilleur.

En voilà assez ! L’avenir de nos enfants est compromis par la sous-alimentation, par toutes les privations qu’ils endurent et nous permettrions, nous, leurs mères, de voir les femmes des bourreaux de notre Peuple leur arracher le pain de la bouche ! Dans plusieurs localités parisiennes les ménagères, outrées, ont flanqué une bonne correction à ces mégères arrogantes et sans grâce. Bravo !… voilà le chemin que toutes nous devons suivre ; montrons aux occupants nazis que les Françaises sont restées dignes de leur passé héroïques et comme les tricoteuses de 1789 et de 1792, comme les femmes de la commune, elles seront les premières dans la lutte pour assurer le pain quotidien de leurs enfants et pour chasser les boches hors de nos frontières._Mères de famille, Femmes de Paris, n’hésitez plus, si on ne nous donne pas à manger, prenons les vivres là où il y en a : Dans les CENTRES DE REPARTITIONS, dans les DEPOTS DE VIVRES ALLEMANDS et dans les GRANDS MAGASINS de RAVITAILLEMENT qui trafiquent avec l’ennemi, leur livrant au prix du marché noir une partie des vivres qui nous sont destinées._

1942 sera l’année de la Victoire_

Mais ces actions pour sauver de la faim nos familles ne constituent qu’une première étape sur le chemin de la libération. De grands évènements se préparent, les Alliés vont débarquer incessamment et les mouvements des troupes hitlériennes en direction des côtes prouvent que les boches, bien qu’ils font semblant d’en rire, s’attendent à la création rapide du deuxième front. Et ils veulent nous arracher nos maris, nos fils, nos frères, les expédier à toute vitesse dans les zones dangereuses d’Allemagne car ils ont peur, ils ont peur de notre peuple qui, déjà, par le canal des Francs-Tireurs et nos partisans leur ont infligé de lourdes pertes ; ils ont peur et ils appliquent des mesures de terreurs inouïes pour essayer de nous annihiler (odieux pogromes contre les juifs, avis concernant les familles des partisans, avis sur les suspects)._

Mais Hitler s’est trompé dans ses calculs, jamais la haine contre les boches et les traîtres Laval, Pétain et consorts qui le soutiennent n’a été plus fortes qu’aujourd’hui et les Français sont bien décidés à combattre pour la liberté et l’indépendance de leur patrie et à profiter du débarquement imminent des Alliés pour en finir avec les barbares nazis et les collaborateurs à leur solde.

Femmes, Mères de famille ! EMPECHONS NOS MARIS, FILS OU FRERES DE PARTIR POUR L’Allemagne. Mieux vaut les voir partir à la CAMPAGNE ou faire de coup de feu avec les FRANCS-TIREURS que les savoir dans le bagne hitlérien exposé aux bombardements et à la mort.

« Le moment est venu de libérer la Patrie, faites votre devoir »

Car comme me disait la noble et grande « PASIONARIA » :

« Mieux vaut être la veuve d’un héros que la femme d’un lâche. »

Vive la lutte libératrice contre les envahisseurs assassins et pillards.

Vive la France »

Les femmes de Paris

Deux cents personnes environ attendaient l’ouverture du magasin. Le chef de rayon intervint, fit descendre Lise Ricol et Simone Mage de l’étal, des militants envoyèrent des tracts en l’air… Puis pour une raison inconnue des coups de feu furent tirés… cinq civils ont été blessés, un soldat allemand a été touché de deux balles, un gardien de la paix a été atteint par sept balles, un autre de trois balles à l’abdomen.
Marguerite F. 63 ans, une ménagère qui habitait le quartier, déposa au commissariat du XIVe arrondissement. Elle déclara : « Je me trouvais dans la file d’attente. […] Une femme est survenue. Elle paraissait être seule. Elle est montée sur une table qui était libre de marchandises […] à trois mètres de moi. […] Elle a harangué la foule :

« Vous savez messieurs mesdames… Si vous voulez de la marchandise, il faut vous servir… il ne faut pas vous laisser gruger… entrez… »

« Des ménagères se sont mises à l’insulter et à la tirer par le bas de sa robe. Elle tenait à la main un cabas en genre raphia. […] Elle a sorti […] de ce cabas des tracts qu’elle a lancés à la ronde, au-dessus de la foule. »
« Mais elle était tellement tirée par les ménagères qu’elle a dû descendre de la table et toutes les femmes la pressait tellement qu’elle est presque tombée. […] Un jeune gardien de la paix […] qui se tenait en surveillance avenue d’Orléans, à la file pour les tomates […] est survenu et a voulu écarter la foule pour arriver jusqu’à la femme. C’est alors que des coups de feu ont été tirés. […] Le jeune gardien est tombé, puis a été ramassé par des passants et conduit à la pharmacie de l’autre côté de l’avenue. Je n’ai pas vu ce jeune gardien tirer mais je ne suis pas affirmative sur ce point. »
Elle donna son signalement, elle était « vêtue d’une grande robe très voyante, avec du blanc et du rouge, à fleurettes ou rayée, chapeau rond en paille clair. »

L’arrestation

Lise Ricol a été interpellée le 12 août 1942 au 22 rue Copernic à Paris (XVIe arr.) où elle vivait avec Artur London, elle tenta de s’enfuir sans succès. Emmenée dans les locaux des Brigades spéciales à la Préfecture de police, interrogée, un policier lui demanda de relater son emploi du temps le samedi 1er août. Elle répondit « Je suis restée toute l’après-midi rue Copernic, j’ai quitté mon logement pour faire quelques courses mais celles-ci ne m’ont pas entraînées hors du quartier. »
Scepticisme des policiers, elle poursuivit « Je n’ai appris qu’un attentat avait été commis rue Daguerre, que par la lecture des journaux. Je n’ai en aucune façon, participé de près ou de loin à cet attentat. » (…)

Le 11 août 1942 août la photographie et la robe que Lise London portait ont été présentées à deux gardiens de la paix et à quatre personnes présentes rue Daguerre. Ils reconnaissaient la robe.
Artur London fut interpellé en même temps que Lise, il était alors responsable national du TA (Travail à l’intérieur de l’armée allemande) que la police spéciale ne réussit pas à identifier et qui, condamné à dix ans de travaux forcés, fut déporté à Mauthausen où il fut l’un des artisans de la formation du Comité international de solidarité et de résistance. Le fils de Lise Ricol Gérard naquit à la prison de la Petite Roquette en mars 1943.
Le 16 juillet 1943 comparaissaient devant le Tribunal d’État sept résistantes et résistants impliqués dans l’initiative de la rue Daguerre [dont] :
Ricol Élisabeth, Jeanne née le 13 février 1916 à Montceau-les-Mines (Saône-et-Loire), sténo dactylographe, demeurant 40 rue Parmentier à Ivry-sur-Seine (Seine, Val-de-Marne) qui harangua la foule, travaux forcés à perpétuité. (…)

La déportation à Ravensbrück

Transférée à Fresnes puis à la centrale de Rennes, elle fut déportée à Ravensbrück le 30 mai 1944 où elle créa un groupe du Front national puis fit partie avec environ 250 Françaises du Komando Hasag-Leipzig, dépendant de Buchenwald, où elle continua d’animer la résistance intérieure.
Revenue à Paris le 25 mai 1945, Lise Ricol épousa Artur London et devint secrétaire nationale de l’UFF à l’issue de son Ier congrès. Elle fut aussi élue aux Xe et XIe congrès du PCF à la commission centrale de contrôle. Elle était alors directrice de Femmes françaises et créa Heures claires des femmes françaises.
Lise Ricol épouse London Elisabeth fut homologuée au titre de la Résistance intérieure française (RIF), et Déportée internée résistante (DIR)[5]. »

Après la guerre

Après la guerre, Lise London s’installe en Tchécoslovaquie où son mari devient vice-ministre des Affaires étrangères dans le gouvernement communiste installé par l’URSS. Mais dans le cadre des purges staliniennes, Artur London tombe en disgrâce. Il est arrêté en 1951. Artur London, finalement libéré en 1956 et réfugié en France, relatera les interrogatoires, tortures et procès qu’il a endurés, dans le livre « L’Aveu », publié en 1968 et porté deux ans plus tard au cinéma par Constantin Costa-Gavras, avec Yves Montand dans le rôle d’Arthur et Simone Signoret dans celui de Lise. Artur London est mort en 1986. De son côté, Lise London est restée adhérente au PCF, en dénonçant « le dévoiement du socialisme par Staline[6]. »

Médaillée de la résistance en 1947, « l’ancienne des Brigades internationales, capitaine dans la Résistance, ancienne déportée, sera faite bien plus tard officier de la Légion d’honneur. Elle, elle mérite cet honneur[7]. »


[1] Le recensement comporte des erreurs. Lucie Weber, par exemple, n’est pas née en Saône-et-Loire.

[2] https://maitron.fr/spip.php?article76167

[3] https://fr-academic.com/dic.nsf/frwiki/155059

[4] https://maitron.fr/spip.php?article140465

[5] https://maitron.fr/spip.php?article74677

[6] https://www.francetvinfo.fr/culture/livres/mort-de-lise-london-resistante-et-veuve-d-039-artur-london-le-heros-de-quot-l-039-aveuquot_3297235.html

[7] https://www.humanite.fr/lise-london-combattante-depuis-son-enfance