Après le 28 mai : Frenay et Bénouville en danger ?

Berty arrêtée, Frenay change de logement par mesure de sécurité : il ira loger quai Saint-Vincent. Tous les membres de Combat plient également bagage et déménagent, c’est ce que confirme Jacques Baumel, hormis étrangement un seul : Bénouville reste en effet habiter rue Tronchet avec sa fiancée.

Pourtant les consignes à ce sujet sont claires. Yvette Baumann le raconte : « Or nous avions pour consigne de quitter notre domicile pendant quinze jours chaque fois qu’un camarade était arrêté. Après ce délai, nous revenions chez nous[1]. »

Bénouville ne redoute-t-il pas que Moog ait trouvé dans les papiers de Frenay un détail qui puisse mettre le S.D. ou l’Abwehr sur la piste des membres de Combat à Lyon ? Ne redoute-t-il pas que Berty ait pu parler sous la torture ?

De surcroît, Bénouville sait ce que les arrestations peuvent engendrer comme conséquences : « Ainsi, c’était toute l’organisation qui était menacée par un péril que nous ne pouvions localiser. (…) nous pensions qu’un immense coup de filet pouvait, d’un instant à l’autre, anéantir tous les efforts de ces dernières années[2]. »

« On pouvait douter de soi, mais pas d’elle. »

Comment Bénouville explique-t-il qu’il soit resté vivre rue Tronchet alors que Berty est arrêtée ? C’est simple. Il avait foi en elle. En 1985, devant les caméras de la télévision, il affirmera : « On pouvait peut-être douter de soi, mais pas d’elle[3]. » Et pourtant, sous la torture, on sait que n’importe quel agent, même le plus fort, peut parler.

Puis, dix jours plus tard, son grand ami le « très beau et très lumineux[4] » René Hardy est arrêté dans le train le conduisant à Paris. Hardy est ramené à Lyon par Klaus Barbie alors que le général Delestraint est arrêté à Paris le 9 juin par Moog et Multon. Barbie procède à l’interrogatoire de Hardy à Lyon. Puis il le relâche bien rapidement. Toutes ces informations, Hardy les confie à Bénouville le 11 juin qui n’en fait rien et qui ne donne surtout pas l’alerte.

Hardy rencontre à Lyon Bénouville, René La Combe et Max Heilbronn. Ce dernier est arrêté dans la foulée, soit le 12 juin[5].

La réunion de Caluire se profile et le 21 juin, Bénouville part tranquillement se marier à Pessan avec Georgie Thimonier. Son secrétaire, ancien membre de l’Action française -Alain de Camaret- l’accompagne et c’est le président de la section locale de la Légion des combattants qui officie[6]. Bénouville fait fi des règles de sécurité une fois encore : il voyage et se marie sous sa vraie identité. Le film « Jean Moulin, une affaire française » relate ce moment de joie. La fête à Pessan bat son plein. Pendant ce temps, à Lyon, la résistance est décapitée.

Bénouville protégé ?

Hardy, dans ses « Derniers mots », écrira en décembre 1983 qu’un pacte avait été signé entre Bénouville et lui. Un « pacte du silence ».  En retour, Bénouville le traitera « de menteur et de lâche ». La conclusion de Pierre Péan est sans appel : « Bénouville savait donc que Hardy avait été interrogé par les Allemands. Il a prévenu Frenay et la direction de Combat comme l’attestent plusieurs télégrammes, probablement dans l’après-midi du 11 juin, quai Saint-Vincent[7]. »

Quant à Barbie, dans une lettre du 29 janvier 1983 adressée au producteur de cinéma Claude Bal, il racontera les négociations : il avait relâché Hardy pour avoir Jean Moulin. Bénouville aurait donné son accord à condition que les responsables de Combat (Frenay et lui-même) ne soient pas inquiétés[8].

Moulin, victime de certains cagoulards ?

Jacques Gelin, auteur de  » L’affaire Jean Moulin, trahison ou complot ? » commentait ainsi sur le site Agoravox en 2013 l’affaire Moulin ainsi :  » Le colonel Georges Groussard avait été envoyé au contact de la Cagoule en 1936 par le Maréchal Franchet d’Esperey. Il est répertorié comme Cagoulard dans la liste Corre des adhérents de cette société secrète qui complotait contre le Front Populaire, Pierre Cot le ministre de l’air et son chef de cabinet Jean Moulin. Le chef de cabinet organisait alors des transferts illégaux d’armes soviétiques vers les républicains espagnols. Le Colonel Groussard surveillait de très près Jean Moulin – qu’il connaissait par des liens « familiaux » indirects – en 1936. Il a constitué par différentes voies un dossier sur lui.

À la fin de 1942, informé sur le fait que Max, le représentant du général De Gaulle en France, était Jean Moulin, il a adressé un rapport au général à Londres dans lequel il dénonçait Jean Moulin comme beaucoup trop proche des communistes français – et même comme un probable agent soviétique – pour occuper ce poste stratégique pour la Résistance intérieure. Il était ami avec le général de Galle pour avoir occupé plusieurs années le même bureau au Secrétariat général de la défense nationale, de part et d’autre d’un même grand meuble… Il a également prévenu Pierre de Benouville, son ami, qu’il voyait en Suisse régulièrement, sur le fait que Moulin était probablement un agent soviétique. Benouville était au minimum très proche de la Cagoule.

Il se vantait d’avoir participé à l’assassinat des frères Rosselli, antifascistes italiens, en 1937, un acte imputé à La Cagoule. Il admettait avoir été leur idéologue et ses plus proches amis étaient cagoulards. Sans entrer dans le détail, Hardy ayant informé Benouville de son arrestation par les allemands et Benouville l’ayant envoyé à Caluire malgré tout, on peut se poser la question suivante : l’élimination de Moulin n’a t-elle pas été voulue et décidée par un cagoulard, sur information d’un autre cagoulard et pour des raisons politiques ? Benouville et Groussard étaient très amis avec Allen Dulles, en poste à Berne, un anticommuniste forcené qui est devenu directeur de la CIA plus tard. Ces gens se rencontraient chez Groussard. En mai-juin 1943, les services américains avaient de bonnes raisons de vouloir éliminer Moulin, pour affaiblir de Gaulle à qui ils préféraient Giraud. On peut imaginer un complot, mais ce n’est pas nécessaire. La décision peut avoir été prise quasi individuellement. Même s’il y avait complot, ce qui n’est pas démontrable en l’état actuel des connaissances sur ce point, on ne pourrait parler de complot de la Cagoule. En revanche deux cagoulards au moins pourraient y avoir été impliqués.  » 

Une hypothèse : Berty victime de certains cagoulards ?

Alors que Bénouville savait la région de Mâcon surveillée, il n’a mis aucune stratégie en place pour protéger l’hôtel de Bourgogne et il ne prévient pas Berty. De surcroît, il empêche par deux fois Frenay de repartir à Cluny. Pour lui, l’arrestation de « Victoire » n’a pas de conséquences majeurs sur la résistance. Ipso facto, il ne change pas de domicile, ce qui est contraire à toutes les règles de sécurité.

Bénouville se sent-il invincible ? Ou l’ancien cagoulard a-t-il été protégé ?

Si Barbie dit vrai au sujet de l’arrestation de Jean Moulin, on peut se demander si, en échange de l’arrestation de Berty, la contrepartie n’était déjà pas la même : la liberté pour Bénouville et Frenay.

À suivre…


[1] https://www.tharva.fr/1939-1945/l-affaire-baumann

[2] Bénouville Guillain De. Le sacrifice du matin. Paris : Robert Laffont, 1946, 607 p., p. 390.

[3] https://www.ina.fr/video/I07197722/danielle-mitterrand-a-propos-de-bertie-albrecht-video.html

[4] C’est ainsi que Bénouville décrit Hardy à Laure Adler.

[5] Baumel Jacques. Résister. Histoire secrète des années d’Occupation. Paris : Albin Michel, 1999, 457 p., p. 335 et p. 346. Heilbronn (1902-1998) est ingénieur de l’École Centrale. Il a mis au point avec Hardy le plan de sabotage général du réseau ferré français.

[6] Péan Pierre. Vies et morts de Jean Moulin. Paris : Fayard, 1998, 715 p., p. 557.

[7] Idem., p. 546.

[8] Ibidem., p. 545. Comme le souligne Pierre Péan, il faut -quant aux déclarations de Barbie- « prendre chacune d’elles avec la plus grande méfiance ». Néanmoins, Hardy connaît l’adresse de Bénouville rue Tronchet et ce dernier ne sera nullement inquiété après le 21 juin.