Bénouville : 28 mai, rue Tronchet

Berty écrivait à son mari Frédéric un courrier que Frenay déposera à Londres en juin 1943 : « J’ai été longtemps sa seule, puis sa principale collaboratrice, jusqu’à ce que des gens importants, influents et intelligents rentrent peu à peu dans le Mouvement, et je suis à présent un modeste rouage d’une grande entreprise, à côté de centaines d’autres rouages qui font marcher toute l’usine[1]. »

Qui sont ces gens « importants, influents et intelligents » qui ont remplacé Berty aux côtés de Frenay ? Parmi eux, il y a Pierre « Guillain de Bénouville ».

Bénouville, membre de La Cagoule

Pierre Bénouville est né le 8 août 1914 à Amsterdam. Il poursuit ses études dans un établissement privé. C’est de là que date son amitié avec François Mitterrand. Durant sa jeunesse, il milite à la 17e équipe des Camelots du Roi, branche de l’Action française, dirigés par Jean Filliol. On y retrouve Magescas, Jehan de Castellane, Jacques Renouvin et Camaret, « tous disciples de Maurice Barrès[2] ». Le 6 février 1934, sa position est claire : « Moi, j’étais pour que le coup d’Etat réussisse, je n’étais pas le seul, mais de cet échec de l’Action Française est venue une autre révolte plus profonde, et qui a été la Cagoule. »

Il adhère en effet à la Cagoule, confie-t-il à Laure Adler. Selon Pierre Cot, cité dans un article sur Agoravox « Pierre Cot et Jean Moulin, cibles de la Cagoule ? » : La liste des hommes politiques à faire disparaître en premier, en cas de succès du fascisme, avait été dressée par les auteurs de ce fameux complot des Cagoulards sur lequel nous aurons l’occasion de revenir. La liste comprenait les noms de ceux qu’on tenait pour spécialement dangereux, c’est-à-dire pour capables d’organiser la résistance populaire contre le fascisme, ceux dont on avait juré – je dis bien juré – de tirer vengeance, parce qu’ils avaient été les plus ardents dans la bataille contre le fascisme. »

En 1937-1938, Bénouville devient « collaborateur du journal violemment antisémite Le pays libre[3]. À la débâcle, on le retrouve journaliste à Nice. Il rédige des articles dans l’Alerte, dont le slogan est : « Avec Pétain ou contre la France ». Notons bien que son dernier article date de… mars 1943 ! Pour Pierre Péan, ce journal est « évidemment antimaçonnique, antijuif, antigaulliste, antirépublicain, anticommuniste[4] ».

Bénouville gardera des liens indéfectibles avec ses amis de la Cagoule, mais, tandis que certains comme Deloncle s’enfonce dans la collaboration, lui choisit la voie de la résistance. Il s’agit de se battre pour la France « et rejoindre, pour ce faire, un de Gaulle « mal entouré[5] ». Après avoir appartenu au réseau Carte[6], Bénouville -grâce à son ami Renouvin- rencontre Frenay. Nous sommes le 4 décembre 1942. À la même époque, il créée son propre service le « Service des relations extérieures » en Suisse, dirigé par l’ancien cagoulard le général Davet.

Berty a rencontré Frenay en août 1934. Un an plus tard, ils deviennent inséparables et malgré leur différence d’âge, vivent une histoire d’amour. Pourtant, tout les différencie. Leur éducation, leur religion, leurs idées politiques[7]. C’est ainsi qu’au contact de Berty, Frenay, confie Bénouville à Laure Adler, adhère au Front populaire. Mais, poursuit-il, Frenay ne partageait les idées de Berty que « par amour » et il se contraignait « par dévouement ».

En deux coups de cuillère à pot, Bénouville renversera la tendance et prendra auprès de Frenay la place de Berty. Il s’agira de faire revenir Frenay sur terre : « Rien ne sera clair tant que tu n’auras pas consenti à dire que tu es un homme de droite ».

P. Péan le note : Bénouville « sait comment pénétrer un mouvement et le manipuler. » C’est ainsi qu’il s’entoure de gens inconnus de Frenay, des hommes « qui lui sont entièrement dévoués et qui partagent les mêmes idées que lui. Non seulement ses nouvelles recrues n’étaient pas jusqu’alors engagées dans la résistance, mais quelques-unes d’entre elles étaient impliquées des mouvements collaborationnistes[8]. »

En à peine trois mois, Bénouville supplante Berty aux côtés de Frenay. Quoi qu’il en dise, cette femme de gauche qui a entraîné Frenay sur la mauvaise pente, féministe de surcroît, il ne la supporte pas. D’ailleurs, la place de la femme n’est-elle pas aux fourneaux ? Lorsqu’il se marie à Pessan le 22 juin 1943, voilà le rôle qu’elles doivent tenir : « Toutes ces femmes, sauf celle qui depuis quelques instants étaient la mienne, avaient regagné la cuisine et, comme cela se fait à la campagne, travaillaient et servaient, soucieuses du confort des hommes[9]. »

De surcroît, Bénouville entretient avec Frenay une relation qui semblent dépasser le stade des liens amicaux. Un après-midi où Bénouville tarde à revenir à l’appartement qu’ils partagent rue Tronchet, Frenay l’attend « le visage blanc et décomposé, les mains moites. (…) Il ne me fit pas un reproche, me regarda longuement dans les yeux. Nous nous embrassâmes. De nous sentir ainsi fraternellement dans les bras l’un de l’autre nous faisait oublier que nous étions l’un et l’autre à la dérive[10]. » À Laure Adler, Bénouville confiera à deux reprises qu’il trouvait Frenay « beau » et qu’il « avait fière allure ». Puis : « On partageait non seulement la même chambre, mais aussi pendant deux ans le même lit[11]. »

En ce mois de mai 1943, Bénouville s’attelle à une tâche : celle de protéger Frenay parce que le chef de Combat sera utile à Londres auprès de De Gaulle pour contrer Jean Moulin.

Si Frenay s’emmêle les pinceaux avec les dates et certains faits, Bénouville n’est pas quelqu’un qui a la mémoire courte, loin de là. En 1941, il a rédigé en prison, écrit Pierre Péan, un « Saint-Louis ou le printemps de France », sans aucune documentation, preuve de sa très grande culture et de son infaillible mémoire[12]. » Alors pourquoi arrange-t-il lui l’histoire à sa sauce qui n’est d’ailleurs pas la même que celle de Frenay ?

Combat : un service de renseignements efficace ?

Le mouvement Combat a un service de renseignements efficace, géré par Jean Gemälhing[13]. Chaque jour les agents de Combat trouvent, dans leur courrier, « de petits avis sur papier cert » donnant l’alerte[14].

Après la vague d’arrestations qui se produisent à Marseille puis à Lyon en ce printemps 1943, la prudence aurait voulu -comme c’est le cas généralement- de changer les boîtes aux lettres et les lieux de réunion. De surcroît, Bénouville savait que quelque chose se préparait dans la région mâconnaise : « Là 26.18.23.22.11.18.16.18. [Allemand ?] opéraient (ce que d’ailleurs je prévoyais depuis très longtemps) à 20.12.25.26.17. [Mâcon][15]. »

La région est devenue si peu sûre que Frenay a ordre d’attendre son avion pour Londres en restant bien au chaud à Lyon. C’est ce que lui fait savoir Monod qui organise avec les Américains son voyage : « Tout est maintenant arrangé pour le voyage de Xaintrailles [Frenay] aller-retour. Toutefois, le départ ne se fera que de la ville où « l’on préfère les camels aux gaulloises[16]. »

Si le fameux avion s’annonçait sur le terrain Marguerite à Feillens -ce qui sera le cas- Frenay prendrait moins de risques en l’attendant à proximité puisque Cluny se situe à 30 km de Feillens alors qu’il y a plus de 80 km entre Lyon et le terrain Marguerite[17].

Malgré l’avertissement, on peut se demander pour quelles raisons Bénouville ne déprogramme pas la réunion à laquelle devait assister Frenay et pourquoi il ne déplace pas la boîte aux lettres située à l’hôtel de Bourgogne.

Mais, notons bien qu’à deux reprises, il empêche Frenay de repartir pour Cluny et Mâcon :

« L’autre soir, [Frenay] devait regagner 4.1.7.1.6. [Cluny] par 20.12.25.26.17. [Mâcon]. Un rendez-vous que j’avais et dont le résultat l’intéressait lui a fait différer son départ. Le lendemain encore, pour une raison d’ultime importance, il différait encore une fois son départ. Grâce en soit rendue au Ciel ! (…) Xaintrailles [Frenay] n’a échappé à tout cela que par miracle[18]. »

Ce « miracle », explique Bénouville, il faut l’attribuer à un réveil qui n’aurait pas sonné. Frenay est ainsi sain et sauf, voilà ce qui est essentiel[19].

Berty ? un détail…

Si Frenay est hanté par le sort que l’Abwehr réserve à Berty, Bénouville, lui, n’en fait pas grand cas. L’arrestation de Berty, c’est pour la résistance, un fait mineur : « Pendant que nous étions ainsi à attendre et à travailler dans la solitude, des drames qui n’ont certes pas une extrême répercussion sur la résistance, mais qui nous ont profondément bouleversés se produisaient[20]. »

L’indication n’est pas anodine : l’arrestation de Berty n’a pas « une extrême répercussion sur la résistance. »

Frenay n’est pas touché, c’est là la principale préoccupation de Bénouville. Il se fait du souci également pour Claude Bourdet et dont il est sans nouvelles le 30 mai[21].

Claude Bourdet, membre du comité directeur de Combat, est resté à Paris après la réunion du CNR à laquelle Frenay l’a envoyé le 27 mai. Quelle chance, écrit C. Bourdet, que lui soit à Paris et Frenay à Lyon le 28 mai 1943[22]. Chance ou étrange coïncidence ? Tandis que Berty est arrêtée, Frenay est empêché par Bénouville de revenir sur le Mâconnais et Claude Bourdet reste à Paris après la réunion du CNR avec Moulin.

Alea jacta est.

À suivre…


[1] Albrecht Mireille. La grande figure féminine de la résistance. Berty. Paris : Robert Laffont, 1986, 347 p., p. 329. Lettre à son mari Frédéric, 15 mai 1943.

[2] Péan Pierre. Vies et morts de Jean Moulin. Paris : Fayard, 1998, 715 p., p. 9.

[3][3] Idem., p. 176.

[4] Ibidem., p. 264 À la tête de ce journal, on retrouve Georges Soulès « Raymond Abellio » qui se réfugiera en Suisse à la Libération mais qui sera soutenu par Bénouville lors de son procès pour « collaboration. » Il avait rendu, lit-on dans l’Aurore du 18 octobre 1952 « d’éminents services à la Résistance ». 

[5] Péan Pierre. Vies et morts…, op.cit., p. 265.

[6] Idem., p. 421 et suivantes.

[7] Ibidem., pp. 345-346.

[8] Ibid., p. 427. C’est le cas de Pierre Mussetta et du frère de Michel de Camaret.

[9] Ibid., p. 557.

[10] Bénouville Guillain De. Le sacrifice du matin. Paris : Robert Laffont, 1946, 607 p., p. 391.

[11] Adler Laure. Avant que la nuit ne vienne. Ebook emplacement 3113-3130.

[12] Péan Pierre, Ducastel Laurent. Jean Moulin, l’ultime mystère. Paris : Albin-Michel, 2015, 480 p., p. 160.

[13] Assure, après son arrestation en janvier 1943 puis son évasion de la prison de Marseille, depuis Lyon la direction du service de renseignements des MUR, puis du Mouvement de libération nationale (MLN). Il met en place dans ce cadre une branche spécialisée dans le renseignement militaire, un service de renseignement « Sécurité » et un autre de renseignement politique.

[14] Bénouville Guillain De. Le sacrifice…, op.cit., p. 380.

[15] Baynac Jacques. Les secrets de l’affaire Jean Moulin. Paris : Seuil, 1998, 511 p., p. 218. Message transmis à l’antenne suisse par Bénouville.

[16] Belot Robert et Karpman Gilbert. L’affaire suisse. La résistance a-t-elle trahi De Gaulle ? Paris : Armand Colin, 2009, 425 p., p. 173.

[17] Il faut, quand on part, se présenter sur le terrain Marguerite, deux heures en avance. En 1942, Frenay raconte son départ raté pour Londres. Il est à cette époque chez de Roujoux à Charnay-les-Mâcon. Il ne lui faut qu’une demi-heure à vélo pour rejoindre l’auberge « le goujon friand » puis passer en barque pour atteindre le terrain Marguerite.

[18] Baynac Jacques. Les secrets…, op.cit., p. 218.

[19] Bénouville Guillain De. Le sacrifice du matin. Paris : Robert Laffont, 1946, 607 p., p. 390.

[20] Baynac Jacques. Les secrets…, op.cit., p. 218.

[21] Il semble que Bourdet soit même resté quelques jours à Paris après la réunion du CNR.

[22] Bourdet Claude. L’aventure incertaine. De la résistance à la restauration. Paris : Éditions du Félin, 1998, 478 p., p. 224.