Robert Moog, agent K30

Recruté par Moog, agent de l’Abwehrstelle de Dijon (AST-Dijon), Lucien Doussot intègre en 1943 une des sections IVE[1] à Lyon, toutes chargées de rechercher les agents de renseignements alliés ou les résistants et de procéder à leur arrestation. Si c’est là la tâche principale de la section IVE, un autre Gestapiste célèbre -Max Payot- soulignera que « cela ne [les] empêchait pas de participer aux autres opérations, si besoin[2] », comprenons la chasse aux Communistes, aux Juifs et aux Francs-maçons.

Arrivé à Lyon en 1942, Barbie se souviendra qu’il ne travaillait, au début, qu’avec vingt-cinq officiers. Puis, « tous les jours ou presque des hommes nouveaux arrivaient de Paris et du Reich et rejoignaient la section[3]. » Dans ces équipes lyonnaises, on retrouve les noms de : Karl Krull alias « Charles », SS Hauptscharführer qui vient de la Kripo de Berlin[4], Rolland Schmidt (alias Willy, successeur de Krull), Fritz Hollert SS Hauptsturmführer[5] et l’interprète Stahl. Gérard Chauvy prévient ainsi ses lecteurs dans son « Lyon 40-44 » : « Nous sommes loin de tracer des portraits d’enfants de choeur[6]. » 

La participation indigène

Cette équipe d’officiers allemands est bien vite rejointe par des Gestapistes tricolores.

Selon G. Chauvy et P. Valode, on comptait à Lyon 500 agents « rémunérés bénéficiant d’un enregistrement, d’un port d’arme, d’une carte, d’une voiture, de pouvoirs clairs d’enquête, de perquisition, d’arrestation, de torture et même d’exécution[7]. » Et c’est sans compter les indicateurs et les dénonciateurs. Avec une telle aide -c’est ce que Hitler appellera dans Mein Kampf la « participation indigène », on comprend mieux comment la Gestapo a pu réaliser autant de ravages dans les rangs de la résistance.

G. Chauvy et P. Valode annoncent les chiffres. En France, les pertes sont évaluées à « environ 80 000 résistants : 27 000 décès en déportation, 40 000 fusillés et morts sous la torture et 13 000 au combat, sans compter les déportés revenus épuisés des camps (et le plus souvent rapidement disparus)[8]. »

Plusieurs historiens se sont intéressés à la Gestapo française et ont dressé des portraits des agents les plus connus et qui ont souvent fait la Une des journaux après-guerre :  Roger Bardet, Jean Multon, Mathilde Bélard dite « La chatte », Albert Gaveau[9], etc. Plongeons-nous d’un peu plus près, avec le présent article, dans l’entourage de Lucien Doussot entre 1943 et 1944. Qui étaient ces agents, femmes et hommes, qui ont rejoint en 1943, les rangs du SD ?

Robert Moog, un « Titi parisien »

Robert Auguste Moog, agent de l’Abwehrstelle de Dijon (AST-Dijon) auprès du capitaine Eugen Kramer, a commencé à travailler pour l’occupant en 1942. Tantôt présenté à tort comme étant Allemand alors qu’il ne connaît pas pour un sou la langue de Goethe[10], ou Alsacien[11], voire Belge[12], force est de constater que Moog est bel et bien Français, né à la maison d’accouchement sise au 123 de l’avenue Port-Royal (Paris 14e arr.) le 28 février 1915.

Sa mère -Alice Schneider (1897-1971)- n’a alors que dix-sept ans. Elle reconnaît son enfant le 11 mars et elle épouse Auguste Moog le 24 juillet de la même année. Son père est alors soldat : il combattra du 2 août 1914 au 21 juillet 1919 et il sera blessé au Chemin des Dames en 1917.

Du côté de la branche maternelle, l’arrière-grand père Otto Schneider était hollandais et il a émigré en France. Il décède à Paris en 1887. Du côté paternel, les Moog sont originaires du Bas-Rhin : Jean, Jacques -le grand-père- est né à Wasselonne en 1853 et il s’installe ultérieurement à Paris.

Les deux parents de Moog sont donc nés à Paris. En 1915, son père est tailleur d’habits ou plus exactement « culottier ». Sa mère est blanchisseuse. Ils n’auront qu’un seul enfant et l’enfance de Moog est chaotique : ses parents divorcent rapidement, en 1919. Son père se remarie en 1922 et sa mère deux fois, en 1933 et 1939.

Le jeune homme semble livré à lui-même. Pas encore majeur au moment de son mariage en 1936, Moog vit seul au 53 de la rue Richer à Paris. Il perdra son père en 1937. Toujours en 1936, il semble avoir rompu alors tout contact avec Alice, sa mère, signalée comme absente au mariage de son fils depuis un an. Père et fils sont dans l’incapacité de dire où celle-ci habite.   

On ne retrouve la trace de Moog qu’en 1933, mais sans certitude. À cette date, il est possible qu’il soit à Chamonix puis à Troyes[13]. En effet, un article de presse fait état d’un Robert Moog, dix-huit ans, qui a volé un vélo à Chamonix et qui travaille ensuite à Troyes « Au Buffet », comme garçon de café. Pour ce vol de vélo, ce Robert Moog écope d’une peine d’emprisonnement.

En 1936, Moog épouse à Paris Andrée Augustine Marie Juhel. À cette époque, il exerce la profession d’employé de commerce, comme l’indique leur acte de mariage.

Les Moog à Toulouse

Arrive la guerre. Pour l’historien Dominique Lormier, Moog « combat vaillamment dans un escadron de l’armée française en 1940 », tout en étant « fasciné par la puissance militaire allemande[14] ».

En 1941, on retrouve le couple installé à Toulouse. Après la défaite, Robert Moog travaille comme chauffeur à la commission toulousaine d’armistice. Par l’intermédiaire de son épouse, il fait la connaissance de celle qui devient sa maîtresse dès janvier 1941 : Mauricette Eychenne (1911-2005)[15], divorcée en 1938 d’un premier mariage avec Marcel Le Hénaff. Cet ex-mari s’engagera dans la résistance, comme en témoigne son dossier au SHD à Vincennes, tandis que son amant toulousain opte pour la Gestapo.

Mauricette et l’épouse de Moog, sûrement amies, travaillent ensemble au « Bon Marché »[16]. Après avoir quitté sa femme, Moog vit avec la dite Mauricette rue Taupin. Elle lui pose des questions sur ses fréquents déplacements. Il se dérobe avec adresse mais « il lui confia entretenir des rapports étroits avec l’Intelligence service[17] » et il lui dira ultérieurement de se mêler de ses affaires… Sa « femme » n’a qu’un rôle à jouer, celui de se cantonner derrière ses fourneaux. Pour traiter ses « affaires », il aura son lot de Gestapistes et indicatrices attitrés.

En novembre 1942, Mauricette donne naissance à des jumeaux. Moog ne reconnaîtra pas ses fils et ils porteront le nom de leur mère.

Moog aimera collectionner les femmes et René Saumande, son collègue l’agent K4, lui prêtera même une aventure avec Edmée Deletraz[18]. Selon Mauricette Eychenne, Moog aurait également entretenu une relation avec Antoinette Curat, épouse Mefret à la Libération[19]. « K30 » est un homme orgueilleux, imbu de sa personne. Ces conquêtes féminines, tout comme ses exploits, il n’arrête pas de s’en vanter, se souviendra le résistant Robert Nollet[20].

Auprès des femmes, il sait qu’il peut jouer le joli cœur. « D’un physique avantageux, [il] s’en sert auprès des femmes susceptibles de devenir ses collaboratrices ou indicatrices. N’a aucun scrupule pour s’en débarrasser ensuite[21]. » Un physique à la Johnny Weissmuller, Moog peut en effet séduire : « 1.77m, blond très pâle, yeux bleus, nez retroussé, lèvres minces, oreilles légèrement décollées. »

Robert Auguste Moog, alias Steinbach, Bob, Bobby, Pierre, Pierre Bulard, Robert Meyer…

Lorsqu’on en a les moyens financiers -et Moog sans conteste les aura- on soigne sa personne si on veut jouer dans la cour des grands au SD de Lyon.   

Il porte une grosse chevalière en or à l’auriculaire gauche avec ses initiales entrelacées. Il sort toujours armé, souvent accompagné d’un Malinois, extrêmement bien dressé. Moog est toujours élégamment vêtu : complet gris rayure blanche, marron ou veste pied de poule, tweed beige et pantalon gris. Souliers en daim marron, chapeau bleu.

Le parfait portrait d’un Gestapiste tricolore !

À suivre…


[1] Le SD, à Lyon, comprend 6 sections. La section IV comprend la section IVE (elle-même subdivisée en trois sous-sections) et la section IVF qui se charge de la tenue des fichiers.

[2] AD Rhône, 394 W 204 : Dossier Thérèse Gerbet, interrogatoire de Max Payot, non daté.

[3] Hammerschmidt, Peter. Klaus Barbie. Nom de code Adler. Les Arènes, 2016, 463 p., p. 40.

[4] Krull a été tué en décembre 1944 en Belgique lors de l’offensive Von Runstedt.

[5] Chauvy, Gérard. Lyon, 40-44. Paris : Plon, 1985, 424 p., p. 241. Le capitaine Hollert aurait été, avant la guerre, entrepreneur de peinture à Berlin. « Il ne possède pas la langue française et s’en remet souvent aux auxiliaires français qu’il ne tarde pas à recruter. »

[6] Idem., p. 244.

[7] Chauvy Gérard et Valode Philippe. La Gestapo française. Acropole, 2018, 480 p.

[8] Idem.

[9] Lormier Dominique. La Gestapo et les Français. Paris : Pygmalion, 2013, 301 p., pp. 269-292. Voir également Chauvy Gérard et Valode Philippe. La Gestapo française…, op.cit.

[10] Péan Pierre et Ducastel Laurent. Jean Moulin, l’ultime mystère. Paris : Albin-Michel, 2015, 469 p. SHD Vincennes, GR 28P P 9 14 155 : dossier Moog. Une note de la D.G.S.S du 3 février 1944 précise bien que Moog, pas plus que Saumande, ne parlent l’allemand.

[11] Moog est encore présenté comme Alsacien dans l’ouvrage récent de Kauffer Rémi. Les maîtres de l’espionnage. Paris : éditions Perrin, 2017, 500 p.

[12] Berlière Jean-Marc, « Abwehr », dans : Polices des temps noirs. France 1939-1945, sous la direction de Berlière Jean-Marc. Paris, Perrin, « Hors collection », 2018, pp. 41-49. C’est G. Chauvy, sans nul doute, qui connaît le mieux le personnage de Moog.

[13] Le Petit Troyen, 15 septembre 1933.

[14] Lormier Dominique. La Gestapo…, op.cit., p. 287. D’où l’historien tire-t-il cette indication ?

[15] Née à Bordeaux en 1911, M. Eychenne a épousé en 1933 Marcel Le Hennaf. Le couple aurait eu une fille.

[16] Chauvy Gérard. Histoire secrète de l’occupation. Paris : Éditions Payot, 1991, 349 p., p. 92.

[17] Idem.

[18] Jacques Baynac, Les secrets de l’affaire Jean Moulin. Paris : Seuil, 1998, p. 217. L’historien s’appuie sur une déclaration de René Saumande : « Je ne l’ai vue [Delettraz] que dans la chambre de Moog. »

[19] Chauvy Gérard. Histoire secrète de l’occupation…, op.cit., p. 149. « C’est, dit Mauricette Eychenne (…) pendant mon séjour à Lyon, que j’ai compris qu’il y avait une femme entre lui et moi. » A. Curat (épouse Drigeart puis Mefret) est née en 1905 et elle est décédée en 1988. Son compagnon Jean Mefret (NAP Police) ayant été arrêté, elle se serait mise au service de Moog. Sans que l’on sache pourquoi, elle sera arrêtée le 30 juillet 1944 et déportée le 11 août 1944. 

[20] Gelin Jacques. L’affaire Jean Moulin. Trahison ou complot. Paris : Gallimard, 2013, 595 p., p. 72. L’auteur a rencontré Robert Nollet une première fois en 1988.

[21] SHD Vincennes, GR 28 P 9 14155 : dossier Robert Moog. Note en date du 31 octobre 1943.