Jean Alix est né le 28 avril 1920 à Charlieu, dans la Loire. Son père -Benoît Alix- s’installe rue Prudhon à Cluny comme menuisier-ébéniste.

Joseph, frère de Jean, a suivi les cours de l’École pratique de 1928 à 1930. Le 1er octobre 1932, c’est au tour de Jean de faire sa rentrée à La Prat’s. Il y restera deux ans avant de rejoindre l’atelier familial.

Nous reproduisons ici le témoignage de son épouse, Henriette Alix, 15 décembre 2015.

Avoir 20 ans en 1940

« Avoir vingt ans en 1940, ça n’avait vraiment rien de réjouissant dans un pays traumatisé par la défaite.

Jean Alix, qui devait devenir mon mari, était né en 1920. Il est mort le 21 août 1982, des suites de sa déportation à Mauthausen.

C’est pour mes enfants que je veux raconter nos souvenirs communs de la triste période de l’occupation, l’engagement de patriote du « père », comme on l’appelait à la maison, et les souffrances qu’il a endurées dans les camps.

Au début de la guerre, Jean n’était pas mobilisable. C’est plus tard qu’il a passé le conseil de révision, en novembre 1940. Ce jour-là, ses copains de la classe 40 et lui, ont montré aux clunisois encore abasourdis, qu’ils n’acceptaient pas le déshonneur. Ils ont fait un grand monôme dans les rues, en s’attardant devant le domicile de ceux qui s’apprêtaient à servir docilement le Maréchal. A ma connaissance, c’est le premier acte de rébellion de jeunes clunisois. Dans le maquis par la suite, ils allaient montrer qu’ils avaient de la fierté.

En 41, mon Jean a connu les Chantiers de Jeunesse, à Aix-les-Bains. Il a même monté la garde pour Pétain à Vichy, pendant trois mois.

Il s’est même fait rappeler à l’ordre par Darnand (futur chef de la Milice), pour ne pas avoir salué. Quand il est revenu, l’idée de faire quelque chose était ancrée dans sa tête. Il répétait souvent ces paroles d’un de ses lieutenants de Chantier de Jeunesse qu’il aimait bien :

– On ne va quand même pas se laisser faire ! On les aura !

Ce lieutenant allait être tué plus tard dans les combats du Vercors.

En tout cas, le « on les aura » allait devenir l’expression préférée de mon futur, dans toutes les situations.

Jean` s’est lancé dans la résistance – mais c’est un mot qu’on n’employait même pas – au début sans se poser de questions. Au départ, pour des petites choses. C’est avec Jean Renaud, un confrère et ami menuisier, qu’il a eu des contacts sérieux et suivis.

Moi, sa fiancée, je le savais et mes parents aussi. Ils ne voyaient pas du tout cela d’un mauvais œil. Ils aimaient beaucoup Nanot. Mon père, un cheminot, s’accordait bien avec lui pour dire que le Maréchal n’était rien d’autre qu’un « vieux s… »

Bien sûr, il me cachait beaucoup de choses par mesure de sécurité. Pourtant, je savais qu’il planquait deux motos Monet Goyon, neuves, récupérées à l’usine de Mâcon, dans la remise à bois de l’atelier de menuiserie. (Elles ont servi quand Cluny s’est libéré).

Sur sa recommandation, j’avais caché des revolvers à crosse quadrillée, rangés dans une boîte de cacao, chez mes parents, mais à leur insu, dans le poulailler, sous les nids des pondeuses. Une fois, Nanot m’a confié une mission facile : livrer un paquet, (des tracts ?) dans un bureau de tabac, avenue Berthelot à Lyon.

Deux noms revenaient souvent sur ses lèvres, celui d’Arthur (Note du rédacteur : Commandant Marchand, responsable régional du réseau Buckmaster) qui devait être le chef, et celui de Toto, un dieu pour Jean.( Note du rédacteur : l’agent anglais Tiburce.)

Les réunions se tenaient le plus souvent au café Nigay et, dans les derniers mois avant son arrestation, Jean ne sortait jamais sans sa matraque et son revolver. Il redoutait une arrestation surprise.

Et les parachutages ? C’était le grand événement ! Entre nous, nous avons parlé longtemps de celui de La Vineuse. Un container s’était perdu. L’équipe de réception l’a cherché des heures et des heures, mais en vain :

– Pas perdu pour tout le monde ! répétait Jean.

Toujours est-il que si mon fiancé me disait : « Je ne viens pas ce soir ! », je savais parfaitement de quoi il retournait.

Mais c’est longtemps après que j’ai appris en feuilletant les certificats de l’État-major anglais je les ai précieusement gardés – qu’il avait été au réseau Ditcher, puis à celui de Tiburce-Buckmaster. Je me souviens aussi qu’à son retour de déportation, les services britanniques lui ont expédié de Londres, en remerciement, un superbe costume civil marron et des cigarettes. La descente de la Kommandantur chez Alix ne devait donc rien au hasard.

Au maquis

Au début de l’année 43, le Service du Travail Obligatoire (STO) a appelé tous les jeunes à travailler en Allemagne. Pour Jean, pas question ! Il a fallu trouver une planque et ce n’était pas facile. Après avoir cherché dans le Charolais puis dans le Beaujolais (dans le secteur de la Sibérie), il a trouvé à se cacher dans une ferme à Montepinet sur Blanot, la nuit du 9 au 10 mars.

Il y avait avec lui : Théophile Chevillon, François Dargaud, François Boilly, Robert Bonin. Antoine Moreau les a montés là-haut, en Cru. Ils ont été rejoints le lendemain par une dizaine d’autres, dont son frère Joseph, désigné chef pendant quelques semaines. Assez vite, ils ont été 90 ravitaillés par les résistants de Cluny, mais peu armés.

Ce maquis a été dénoncé et les garçons ont dû se replier ailleurs à Mont, sur Cortevaix.

Avec la mauvaise saison, la vie est devenue difficile dans les bois. Vers le mois de décembre 43, le secteur paraissant calme, Jean a pris l’habitude de redescendre chez ses parents à Cluny. Il se cachait dans le grenier ayant une grande méfiance des miliciens qu’il savait nombreux dans la ville. Notre projet de mariage était en route. Au début de 1944, on a fait publier les bans : le grand jour était fixé au 5 mars.

14 février 1944

Le 14 février 44, jour des arrestations, j’étais à Saint Fons chez Lisa, ma tante de Lyon. Je devais confectionner la robe qu’elle porterait à notre cérémonie. J’étais de retour le 15. Déjà, à Mâcon, au changement de train, on avait entendu les employés qui parlaient d’une rafle à Cluny, la veille. Mais c’était vague et j’étais loin de me douter du pire. A Cluny, sur le quai de la gare, le Père Rouquet l’attendait, décomposé :

– Ma pauvre Henriette, Nanot a été arrêté hier…

Quelle nouvelle pour une future épouse ! Les Allemands avaient embarqué non seulement mon fiancé mais aussi son père, un invalide qui se déplaçait avec difficultés à cause d’une hanche déboîtée. Pourtant, personne n’a perdu confiance. On les voyait, au pire, en prison pour quelques temps. On imaginait même une libération rapide pour le père, à cause de son infirmité. On croyait qu’ils seraient traités comme des prisonniers de guerre. Comment imaginer le calvaire qu’on leur ferait subir

La stupeur passée, les recommandations de mon promis me sont revenues en mémoire :

– S’il m’arrive quelque chose, garde ton sang-froid. Sans attendre, récupère la boîte de cacao qui contient les revolvers et emporte-la chez Gobet qui la cachera sous les copeaux. Mon premier souci a été de le faire.

Est-ce qu’il fallait s’étonner de ces arrestations soudaines ? Le maquis avait rassemblé des garçons qui circulaient beaucoup et parlaient sans s’entourer de précautions. Dans les cafés, les murs avaient des oreilles. Certains jouaient sur deux tableaux : la gestapo et le maquis. Les résistants, quant à eux, la police allemande en avait la liste complète, fournie par les collabos.

Là-bas, il a croisé le boucher de Cormatin, Delorieux, complètement défiguré. Il l’a appelé doucement :

-Loulou, Loulou…mais Delorieux n’a pas réagi. Trop sonné ? Ou peut-être n’a-t-il pas voulu compromettre son ami ?

Lui, n’a pas été cajolé, bien sûr, mais n’a pas vraiment été brutalisé. Sa fausse identité lui a probablement sauvé la vie.

Ensuite, prison de Montluc. Il s’est porté volontaire pour porter la soupe des détenus et a pu retrouver son père quelques instants pour le rassurer.

Quelques jours après, direction Compiègne. Dans le convoi qui l’y emmenait, il a croisé un compagnon du maquis, originaire de Villefranche/Saône, bien amoché, qui a juste eu le temps de lui glisser :

– Méfie-toi Jean, voilà quinze jours qu’ils me cuisinent pour savoir quelles armes tu portes au maquis. Fais bien attention…

La conversation n’est pas allée plus loin car les coups des gardiens se sont mis à pleuvoir.

Dans les jours qui ont suivi on n’a pas su ce que son père et lui étaient devenus. Je suis allée voir la responsable de la Croix Rouge, au château, route de Mâcon. Elle ne savait rien. Elle m’a expliqué ce qu’on pouvait mettre dans les colis. Ça m’a fait une belle jambe puisqu’on ne savait pas où les envoyer !

Le camp de Compiègne

Son premier message, daté du 25 février 1944, est posté au Fronstalag 122 (camp de Royalieu) à Compiègne où il a été transféré. Il réclame ses souliers de ski, car il était parti avec des sabots cassés, rafistolés avec du fil de fer, et des brodequins pour son père, aussi en sabots, son pantalon de golf, un bleu pour son père, un sac tyrolien, du tabac… Il s’agissait d’une carte officielle pas du tout destinée à exprimer des sentiments pour une fiancée.

Une autre lettre, toujours par poste spéciale, accuse réception de ma réponse (comme elle était attendue !) et fait allusion au 5 mars qui aurait dû être un grand jour de fête pour nous. On comprend vite qu’au camp ça ne doit pas être tout rose. Jean réclame du pain ou des biscottes du fromage, du sucre, du sel, du ravitaillement qui se conserve, du fil, des aiguilles, de la laine, des bouillons Kub, un couteau de poche…

Enfin, le 22 du même mois, il me fait parvenir un long courrier au crayon, en fraude. Comment ? Par qui ? On lit en encadré « Remets cette lettre à Mlle Henriette Rouquet, chemin de la digue à Cluny ».

Elle a été jetée du train ? Merci à l’ami qui a pu me la faire parvenir, avec de grands risques sans doute.

Pour une destination inconnue

Enfin une lettre personnelle, pleine de mots tendres que je garde au fond de mon cœur. Il annonce son départ, un convoi de 1500 prisonniers, avec son père et la moitié des Clunisois, pour une destination inconnue.

– On m’a tout pris, porte-feuille et argent, écrit-il.

Il me réclame une photo pour mieux penser à moi. Sur quatre colis, il n’en a reçu que trois, deux de linge et un de ravitaillement.

– Remercie les amis pour ce qu’ils ont donné pour nous dans les colis : Suzanne Besse, la maison Gobet, Mr et Mme Renaud, cordiale poignée de main à Dus (Gobet), Henri (professeur à Lyon), Jaillet (copain d’école), Nénesse (Gandrez).

Confiance, courage ! On les aura !

Ce sont les derniers mots tracés de sa main que j’allais recevoir.

Des treize mois de cauchemar qui ont suivi pour Jean, je ne connais que des bribes glanées au hasard des conversations. Il parlait peu de sa déportation mais après-guerre, nous nous sommes retrouvés régulièrement avec un Luxembourgeois, Jean Pierre Even, son copain de misère. Nous passions une quinzaine de jours ensemble, tantôt en France, tantôt au Luxembourg et le scénario était invariablement le même. Tous deux ne se quittaient pas d’une semelle : ils s’isolaient en fumant d’énormes cigares (alors que Jean n’était pas fumeur), et, pendant d’interminables moments, évoquaient leurs douloureux souvenirs.

Sur le chemin de l’Allemagne, à Bar-le-Duc, comme il y avait eu des tentatives d’évasion, déshabillage et fouille méticuleuse. Jean se réjouit d’avoir conservé sa montre. Pas pour longtemps. Les gardiens s’en aperçoivent, le jettent au sol et lui administrent une formidable tabassée.

Quatre jours et autant de nuits de voyage, sans vivres, sans boisson, dans un entassement effrayant. Certains deviennent fous… Et c’est Mauthausen. Débarquement à coups de schlague, hurlements, pénible montée à la forteresse. Ça cogne de tous les côtés. Certains n’iront pas plus loin. L’entrée se fait non pas par le portail, mais par la petite porte de sorte que les gardes peuvent distribuer la bonne mesure de coups de trique pour chacun. Dans une bousculade insensée, Jean est séparé de son père qu’il ne reverra jamais. C’est la loi du tri, effectué par les SS, comme pour du bétail et même avec moins de ménagements.

Après un isolement en quarantaine, départ pour Gusen I puis clans la foulée, pour Gusen II où plusieurs Clunisois se sont retrouvés dans le même « block » avant d’être dispersés dans les kommandos de travail. Les corvées se déroulent dans un climat d’enfer : à la carrière, il faut récupérer des pierres pour édifier d’autres blocs ; à la mine, il faut creuser des galeries qui accueilleront les ateliers d’aviation Messerschmidt. Marteau-piqueur, tri au tapis roulant… toujours sous les coups des kapos.

Un espagnol, surnommé Asturia (sans doute venait-il des Asturies ?) ou encore le « Dieu de la mine », en avait contre les Français à qui il voulait faire payer son séjour au Camp d’Argelès, à la fin de la Guerre d’Espagne. C’était un sadique. Un jour, il a tabassé Jean au point de lui fêler cinq côtes et de provoquer plusieurs abcès purulents. Pas d’autre solution que de souffrir en silence ; les abcès seront percés à l’aide d’un couteau, par un toubib du camp et pressés avec le papier de sacs de ciment.

– Tu as eu une chance invraisemblable, de t’en tirer, lui dira le professeur Dessoil qu’il reverra à la libération du camp.

Cela n’a pas porté bonheur au féroce Asturia. Lorsque le camp a été évacué, il a été littéralement dépecé par des prisonniers russes qui avaient souffert de ses brutalités.

A la mine, Jean a effectué des boulots différents faisant appel à des compétences techniques, toujours dans le voisinage d’ingénieurs civils yougoslaves, encadrés par le luxembourgeois Even qui deviendra un ami à la vie à la mort. Ces derniers, de temps à autre, lui glissaient une tranche de pain ou quelques patates, qui ont assuré sa survie.

Lorsque la nouvelle du débarquement a été connue, un vent de folie a soufflé sur l’équipe des gardiens. Ils se sont mis à tuer pour un oui pour un non ! La peur a gagné à Gusen. Un matin, direction Linz pour une soi-disant désinfection : 8000 prisonniers au départ 4000 au retour. C’est ce que les nazis appelaient « la sélection », autrement dit l’élimination pure et simple des moins costauds.

Un kapo choisissait lui-même, tous les soirs, trois ou quatre malheureux pour les battre à mort ou les assassiner dans la nuit. II les noyait en leur plongeant la tête dans un seau d’eau. C’est ainsi que Jean a perdu un de ses copains, l’italien Odino de Turin. Certains déportés ont été crucifiés, les bras tirés en arrière.

Les tortures de la faim sont devenues intenables avec les rations qui diminuaient de semaine en semaine. Un jour qu’il ramenait une cantine de soupe, avec son compagnon Nicolas, des russes affamés leur sont tombés dessus pour les voler. Le récipient s’étant renversé dans la bagarre, les estomacs n’ont plus eu qu’à se serrer un peu plus.

En avril 44, Jean a refusé de remonter à la forteresse. Bien lui en a pris, sinon il ne serait jamais revenu, comme son excellent copain Georges Col de Lyon, gazé avec tous les autres. Quant aux amis clunisois, ils sont tous morts de privations ou de typhus. À l’exception de François Dargaud, le pauvre a été tué sauvagement. Jamais Jean n’a dit comment à ses parents. Moi, je le sais mais j’ai juré de ne pas le révéler.

La libération du camp

Au fil des semaines, l’espoir de survivre au régime du camp s’est amenuisé. Jean sentait ses forces l’abandonner. Il était plus que temps, lorsque les Américains sont arrivés, le 6 mai 45. Il les a vus, mais à bout de ressources, il ne s’est pas approché, de peur d’être piétiné par les autres. Enfin libre, il a erré quinze jours sur l’aérodrome de Linz, épuisé, croyant ne jamais revoir la France.

N’empêche qu’il refusait de laisser sa vie en Allemagne.

– Je veux passer le Rhin avant de mourir, a-t-il expliqué à des aviateurs anglais (il baragouinait un peu la langue, apprise à la Prat’s).

Ces derniers qui l’avaient pris en pitié l’ont habillé d’une grande capote et un beau matin, ils l’ont logé dans la bulle en plexiglass du mitrailleur, à l’avant d’une forteresse volante. Quelques minutes après, à sa grande joie, il voyait le Rhin avant de se poser à Beaumont-sur-Oise (la veille de Pentecôte).

– Tu peux mourir maintenant, lui ont dit les aviateurs en rigolant. Mais il n’en avait plus du tout envie !

Etape suivante, l’hôtel Lutetia à Paris, centre de transit. Et moi, au même moment on m’apporte le télégramme annonçant son retour.

Sur le quai de la gare à Mâcon

Nous nous sommes retrouvés en gare de Mâcon. Face à face ! le destin a voulu qu’il descende du wagon exactement devant moi. Perdu clans une capote démesurée enfilée sur sa tenue rayée, chaussé de souliers rouges, il était pitoyable avec ses trente kilos tout mouillés ! Il a refusé le vin offert par les dames la Croix Rouge et réclamé du lait, il en rêvait depuis longtemps. On a fini par lui en trouver chez des amis de la résistance, les Duranton, au café de la Perdrix, place de la Barre (Note du rédacteur : le Baron et la Baronne, siège du réseau Marco Polo).

Il y a eu ensuite des moments déchirants au retour à Cluny. D’abord, il a voulu remonter la rue à pied. Puis faire une halte chez Gobet et enfin voir sa maison, l’atelier… Qu’en restait-il ? Tout avait été détruit par le bombardement du 11 août 44 et sa mère logeait alors près de l’Ecole des Arts. Mais il était devenu fataliste après tant de misères

– Tant pis ! a-t-il dit, comme si ça le laissait indifférent.

Pourtant, quelque chose lui a fait plus de mal que la vue de ruines. L’idée de la disparition irrémédiable de son père, sur la tombe duquel il ne pourrait même pas se recueillir, s’est imposée à lui mais ? Il l’avouera plus tard, il n’a pas voulu en parler non plus.

Eh ! bien, c’était sans compter sur la volonté de fer de Jean. Son appétit de vivre était aussi grand que celui de manger. En quelques semaines, il s’est retapé.

Rapidement le Docteur Pleindoux l’a emmené chez lui, d’autorité, pour lui faire prendre un bain, décaper les croûtes et soigner les plaies.

– Il n’y a vraiment guère d’espoir qu’il vive, confiait-il en aparté. Il est vraiment usé.

– Et notre mariage, Docteur ?

– Pas question de ça ! Il se mariera quand je lui en aurai accordé la permission.

On en a ri souvent : le lendemain de son retour, Mme X… l’épicière plutôt pétainiste, qui avait observé son passage, cachée derrière les rideaux de sa fenêtre, lui a fait passer une boîte de Phoscao. Elle réalisait, enfin…

Des braves gens l’ont gâté : Mme Tarlet, la fermière du quartier Saint Marcel, lui faisait passer trois fromages tous les jours. Ensuite, les Emorine, cultivateurs à Loumand, l’ont pris en pension pendant une quinzaine et il leur a dévoré un jambon sec en entier.

Dans le courant de juin et juillet 45, nous avons été appelés plusieurs fois à Paris. Un officier anglais, le Commandant Hazzeline nous recevait dans son bureau. Il proposait à Jean un « travail » en Birmanie. On devine quel genre de boulot, puis il ajoutait toujours :

– Nous aurons du travail pour vous aussi, Madame.

S’il serrait la main de Jean avec insistance, devant moi, il s’inclinait respectueusement, en grand gentleman. Nanot était prêt à accepter mais pas moi. En Birmanie, la guerre continuait avec les Japonais (note du rédacteur : il aurait rejoint l’agent anglais Tiburce, en mission là-bas après la Libération ) et moi, je voulais fonder une famille.

La vie après

Le 22 septembre 45, nous nous sommes mariés. L’avions-nous attendue cette lune de miel ? Malheureusement un peu plus d’un mois après, une attaque de pleurésie a terrassé Nanot. On a découvert que la tuberculose, contractée au camp, avait creusé des cavernes dans ses poumons.

Au sana de la Guiche, toujours à force de volonté, il s’est refait une santé. Il a pu retrouver l’atelier de menuiserie avec un entrain tout neuf.

C’était les vaches maigres : les déportés avaient tout perdu et c’est pourtant eux qui organisaient des bals et des tombolas pour venir en aide aux veuves et aux orphelins. Il y en avait cinq chez Belot, cinq chez Moreau etc… Les gens avaient vite oublié ceux qui en avaient bavé pour eux. C’était fini, le passé ne comptait pas.

En l961, rechute et séjour à Hauteville. La maladie faisait son chemin. Comment ne pas maudire le sort qui s’acharnait ? La déportation avait laissé des traces indélébiles.

Je suis retournée à Gusen plusieurs fois. Ma première visite en* m’a laissé une impression terrible : il y avait encore des « crames » devant le four crématoire. Pour la dernière en 83, que de changements : du gazon, des dalles bien jointées, des allées de la verdure comme dans un jardin d’agrément !

En tout cas s’il y en a qui s’interrogent sur l’existence des fours crématoires, qu’ils y aillent. Celui du camp est conservé au beau milieu d’un lotissement (mais oui !) sur une parcelle achetée par les italiens.

Que de bonheurs perdus.

Que de souvenirs ! Si je dois en évoquer un, plus particulièrement, ce sera celui du clocher de Saint Marcel.

– Ce clocher, je ne pourrais jamais me passer de le contempler, disait Jean. C’est mon point de repère.

Tout le temps de sa déportation, il a eu son image présente à l’esprit :

– Là-bas je regardais celui de Gusen et c’était comme si je voyais Saint Marcel. Au retour, son premier regard est allé à la belle flèche romane, au-dessus des toits.

Pour moi aussi, ce clocher a symbolisé l’espérance pendant quinze mois. Aujourd’hui encore, je le regarde avec les mêmes yeux qu’il y a soixante ans. »