Léon Klajman est né le 16 février 1925 à Epernay-sur-Marne et son frère Maurice le 19 mars 1927 à Lens.

Comme de nombreux Juifs polonais, pour fuir l’antisémitisme et la misère, leurs parents Ephraïm Klajman[1] et Tauba Weitz[2] sont venus s’installer dans le Nord de la France en 1925. Le père exerce la profession de marchand en bonneterie à Épernay en 1925 et la famille vit au 1 du Passage Fourché. Deux ans plus tard, on retrouve la famille Klajman à Lens. Ils habitent au 13 rue du Stade.

Pourquoi choisir Lens ? Le patronyme Klajman est courant mais peut-être ont-ils de la famille dans cette ville. Hersz Klajman, son épouse Lipka et leurs enfants Rachel (1930- et Bernard (1933-) sont recensés également à Lens. Toute cette famille sera déportée et exterminée à Auschwitz.

Entre le 1er septembre 1939 et le 25 juin 1940, Ephraïm Klajman s’engage, comme de nombreux étrangers -Républicains espagnols et ressortissants de l’Europe centrale et orientale-, comme volontaire pour servir la France. Il est incorporé dans le dépôt des régiments de marche de volontaires étrangers (DRMVE)[3].

Grâce au travail de recensement des Juifs de Lens réalisé par les historiens Nicolas Mariot et Claire Zalc[4], nous savons qu’Ephraïm Klajman quitte Lens en mai 1940. Cela correspond au moment où l’Allemagne nazie envahit la France, la Belgique, le Luxembourg et les Pays-Bas le 10 mai 1940. La ville de Lens est déclarée « zone interdite ».

Suite à l’ordonnance du 18 novembre 1940, les Juifs ont obligation de se déclarer à la mairie ou à la sous-préfecture, c’est ce qu’on lit dans la presse ou sur les affiches placardées en ville. Tauba Klajman s’auto-déclare (avec ses deux fils) comme « Juifs » à Lens, en décembre 1940. Puis la mère et les garçons fuient la ville pour rejoindre Ephraïm. C’est ce qui va les sauver. En effet, sur les 991 Juifs recensés par C. Zalc et N. Mariot, 487 sont arrêtés entre 1941 et 1944.  47% sont déportés.

Le 11 septembre 1942, la rafle de Lens décime la communauté[5].

https://dai.ly/xthnz7

De Lens à Nice, Aurillac et Bort-les-Orgues

Pour retracer le parcours de la famille Klajman, nous avons consulté le registre des inscriptions de La Prat’s, les listes des cartes d’alimentation de Cluny ainsi que les recensements des Juifs à Aurillac, les archives départementales du Cantal ayant mis en ligne ce fonds. Mais nous avons surtout eu la chance de retrouver un témoin de l’époque et de surcroît ami de Maurice. Il s’agit de Léonard Brouet qui est entré à La Prat’s en octobre 1943. L. Brouet va sur ses 94 ans. Nous l’avons interviewé le 6 février 2020 et nous le remercions chaleureusement pour toutes les indications qu’il nous a livrées.

En 1941, selon Léonard Brouet, les Klajman partent tout d’abord à Nice. Puis la famille arrive à Aurillac, après le 21 juin 1941 puisqu’un recensement des Juifs résidant dans cette ville ne fait pas mention de leur présence à cette date. Puis le couple est recensé comme « Juifs étrangers » avec deux enfants nés Français. Ils habitent place de l’hôtel de ville où Tauba tient un commerce de lingerie. Le 20 janvier 1942, il est noté que le couple Klajman reste à Aurillac.

À cette date, ils ont déménagé et vivent alors au 65, avenue Aristide Briand. Il est noté que le père est « sans profession ». Ce n’est qu’en février 1943 qu’il indiquera exercer la profession de camionneur tandis que son épouse ne travaille plus.

Sur le registre des inscriptions de l’École pratique de Cluny, le directeur note que Léon Klayman arrive le 2 octobre 1941 de l’EPCI de Bort-les-Orgues en Corrèze. Maurice, frère de Léon, arrive à La Prat’s en octobre 1943. Il était également scolarisé à Bort-les-Orgues et ses parents habitent toujours à Aurillac, même adresse.

Premières interrogations.

Pourquoi avoir scolarisé les garçons à Bort-les-Orgues ? Nous émettons l’hypothèse que le couple se sépare des garçons pour les mettre prioritairement à l’abri. Recensés comme Juifs à Aurillac, si les parents sont arrêtés, les enfants ne seront pas là.

En 1936, on dénombre dans le bourg de Bort 4031 habitants. Avant l’occupation de la zone Sud par les Allemands, certaines familles juives ont trouvé refuge à Bort. C’est le cas de Fenia et d’Hinda Rabinovitch qui quittent le bourg en 1942[6]. Situé en pleine campagne, Bort est peut-être un refuge sûr pour les garçons et il n’est situé qu’à 80 km d’Aurillac environ.

Il y a une École pratique et, pour les parents Klajman, il est important de ne pas déscolariser les enfants et de se préoccuper de leur réussite. Autre point fort de l’École de Bort, elle prépare aux Arts-et-Métiers.

Mais Léon et Maurice ne s’appellent pas « Martin » et avec un patronyme tel que Klajman, on ne passe pas inaperçu. Il faut que le directeur de l’École accepte de scolariser deux garçons avec des noms à consonance bien étrangère. Ce directeur, c’est Henri Stoll, qui a dirigé précédemment l’école pratique d’industrie et école de perfectionnement des industries techniques de Strasbourg. Il a remplacé, à l’École pratique de Bort-les-Orgues, Émile Peytavin.

Le chef des F.F.I. de Lozère : Émile Peytavin, gadz’art de la promotion 1916.

Joseph Émile Albert Peytavin est né le 25 avril 1898 au Bleymard (Lozère) où ses parents sont instituteurs. En 1916, il intègre l’École des Arts-et-Métiers de Cluny. Gazé pendant la Première Guerre, lorsqu’il revient à la vie civile, il choisit la voie de l’enseignement. En 1922, il dirige l’École pratique de Mende, en 1929 celle de Bort-les-Orgues et en 1942 le collège de Brive. « Socialiste et pacifiste, il milite activement et est candidat à la députation[7]. »

Émile Peytavin quitte son poste à Brive et rentre en Lozère. Dans la résistance, il devient « Ernest » et s’occupe du secteur de Mende. Passé dans la clandestinité, il est nommé en avril 1944 à la tête des Corps francs de la Libération qui regroupent tous les maquis, hormis les F.T.P.F. Il organise ensuite le maquis de Haute-Lozère. Il commandera les F.F.I de Lozère.

À la Libération, le lieutenant-colonel Émile Peytavin préside le Comité départemental de Libération.

Il a dirigé l’EPCI de Bort-les-Orgues pendant quatorze ans. Il connaît celle de Cluny et il sait sur quels soutiens il peut compter. Si les deux frères Klajman arrivent à La Prat’s (soit plus de 250 km d’Aurillac), l’un en 1941 et le deuxième en 1943, ce n’est pas un hasard. Ils ont forcément été recommandés par quelqu’un. Ce « quelqu’un », il est fort possible que ce soit Émile Peytavin, l’ancien directeur de Bort-les-Orgues qui n’a pas oublié la devise des gadzarts et qui a pu rester en contact avec l’École de Cluny et les collègues Prat’siens.  Il y a peut-être donc, dans les Écoles pratiques, un réseau qui permet de déplacer les jeunes dans toute la France.

AP, famille Sivilia.

Autre détail, le pseudo d’Émile Peytavin dans la résistance est « Ernest ». Est-ce « l’oncle Ernest » que connaissent en Lozère La Zim et sa sœur[8] ?


[1] Né à Bedzin le 16 octobre 1894. En 1956, le prénom Ephraïm est désormais orthographié Efraïm, suite à une ordonnance du tribunal civil d’Epernay.

[2] Née à Sosnowice le 7 juin 1902. En 1956, suite à la même ordonnance, l’état civil de Tauba Weiss est modifié ainsi : Tauba Wais.

[3] http://www.memoiredeshommes.sga.defense.gouv.fr/fr/ark:/40699/m0054ca4afc0804d

[4] Mariot Nicolas, Zalc Claire. Face à la persécution. 991 Juifs dans la guerre. Paris : Odile Jacob, 2010, 302 p.

[5] https://france3-regions.francetvinfo.fr/hauts-de-france/nord-pas-calais-il-y-75-ans-rafle-centaines-juifs-dont-nombreux-enfants-1325785.html

[6] Voir le site de Yad Vashem.

[7] http://www.lyceepeytavin.com/le-lycee/

[8] Voir l’article « les mots de la résistance (18).