La ville de Mâcon ensanglantée

Le 28 juin, vers midi, la Milice s’organise. Clavier établit une liste : ils paieront pour l’assassinat d’Henriot et pour le reste. En 1994, lors de son procès, Touvier se souviendra de l’opération de Mâcon : lorsque le Président Boulard lui dit : « (…) on a tué sept jeunes », accuse le magistrat. « Non, je crois que c’est six », ose rectifier Touvier[1]. »

À Mâcon, l’équipe du chef milicien Clavier est constituée d’une quinzaine d’hommes, qui, par groupe de trois ou quatre :

Groupe 1 : Tissier, Catier et Lorrain

Groupe 2 : Vial, Gruet, Beynet

Groupe 3 : Montrocher, Gonon, Marmol

Groupe 4 : Petit, Perrin, Gauthier

Groupe 5 : Terrel, Gruel, Davanne, Bonnefoy

Groupe 6 : Bouzereau, Beynet, et un autre milicien.

Ils exécuteront les Mâconnais :

André Bouquet (1899-1944)[2], Robert Sourieau (1916-1944)[3], Effinie Dick (1890-1944)[4], Jean Bouvet (1892-1944)[5].  Pour la Milice, Sourieau, dont le fils est exécuté, est un gros poisson puisqu’il figurait déjà sur une autre liste, établie par le trop célèbre Francis André « Gueule tordue », milicien à Lyon et membre du P.P.F.[6].

Point de quartier : Bouvet est tué devant son épouse et son fils, Dick en présence de sa femme enceinte de six mois et le jeune Sourieau devant sa mère. Raymond Papet, lui, est sorti brutalement de la Préfecture par quatre miliciens (François Terrel, Jacques Bouzereau, René Gruel, le 4e n’ayant pas été reconnu) sur la place de la Baille, montée des Trois-Têtes où il est abattu d’un coup de pistolet dans la nuque. Il laisse une veuve et cinq enfants âgés de deux à dix ans. Tous ces hommes paient parce qu’ils sont soupçonnés, par la Milice, d’être des sympathisants de la Résistance.

D’autres Mâconnais -dont les noms figurent sur la liste de Clavier- ont pu échapper à la tuerie :

Pierre Dalsace et son frère (industriels), Jean Saphard (gérant des chaussures Alix,) M. Guiraudet, Louis Médant, Louis Chartier[7]. Faute d’avoir pu exécuter Chartier et M. Guiraudet[8], les miliciens conduits par Roger Lorrain, « cassent, pillent et volent tout, de la cave au grenier, chez Guiraudet et Chartier[9]. »

Et pour finir, la route des miliciens croise par hasard celle de deux jeunes élèves scolarisés à La Prat’s de Cluny. Guy Josserand et Jean Rigolet, dont nous reparlerons, sont assassinés au lieu-dit « La levée », à Replonges. Ils avaient dix-neuf ans.

Les deux affaires : Clavier et Touvier

D’après Marcel Vitte, le massacre aurait pu faire d’autres victimes. Le commandant de gendarmerie Vial, interrogé par André Jeannet, évoque le chiffre de quarante-quatre personnes à éliminer. Selon lui, son nom figurait également sur cette liste[10].

Le lendemain, sept Juifs sont assassinés, fusillés par la Milice à Rillieux-la-Pape. Le chef des renseignements de la Milice à Lyon –Paul Touvier– est à l’origine du massacre. Pour se dédouaner, il dira qu’il répondait à un ordre donné par les Allemands. En 1994, Touvier sera jugé et condamné à la réclusion à perpétuité pour « complicité de crime contre l’Humanité ».

Massacre à Rillieux-La-Pape. source photo : Arch. Crédit photo : D.R.

Que se passe-t-il ensuite pour le milicien Clavier ?

En 1994, l’avocat général Hubert de Touzalin parlera longuement dans son réquisitoire des assassinats de Mâcon : selon lui, Clavier a été sanctionné par Vichy le soir-même du 28 juin[11], les « exécutions de Mâcon [étant] dépourvues de tout support allemand[12]. » On présente un Touvier qui bénéficie d’une impunité totale pour les meurtres des sept Juifs, parce qu’il était « très bien vu à Vichy[13]. » A contrario, dit l’avocat général, « (…)  constatation dernière essentielle-, de Bourmont et Touvier sanctionnent Clavier pour ces représailles faites à Mâcon. Ils le mettent en prison impasse Catelin le soir du 28 juin[14]. »

Pour la chronologie des faits à Mâcon, sur quelle source s’appuie-t-on ? Sur la seule déposition de Paul Touvier. Jeanne Gillot-Voisin relate ainsi :  le soir du 28 juin, « Laval téléphone à V. de Bourmont chef régional de la Milice de Lyon, lui ordonne de se rendre à Mâcon pour procéder à l’arrestation de Clavier. Ce dernier est acheminé à Lyon, réceptionné impasse Catelin, siège-prison de la Franc-garde milicienne, par Touvier en personne[15]. »

Impasse Catelin sous la protection de Touvier ?

Clavier a-t-il été réellement arrêté -et donc sanctionné- dans la soirée du 28 juin 1944 ?

Au sujet de cette « sanction » de la part de Vichy, nous aurions plutôt tendance à croire d’autres témoins de l’époque : Claude Rochat et le préfet de Saône-et-Loire, Thoumas.

Selon Claude Rochat, Clavier a été simplement « convoqué » au siège de la Milice le 3 juillet. Entre être « convoqué » et « arrêté », il y a de la marge[16].

Et voici la chronologie des faits selon le témoignage du préfet Thoumas[17].

28 juin 1944 : l’ordre donné par Lecussan

Le 28 juin, Thoumas informe tout d’abord André Boutemy (préfet régional) « que si les miliciens responsables et connus comme étant les auteurs de ces crimes n’étaient pas immédiatement arrêtés et jugés comme criminels de droit commun, [il se démettait de ses fonctions] de Préfet[18]. » Marcel Vitte signale également d’autres interventions visant à stopper la folie meurtrière de la Milice : celle du maire Poulachon ainsi que celle de Bruckner, colonel de réserve dans la Wehrmacht[19].

De facto, André Boutemy prend contact en fin d’après-midi avec Joseph Lécussan (chef régional de la Milice à Lyon). Celui-ci donne l’ordre à Clavier « très excité de cesser immédiatement ces actions de représailles[20]. »

Clavier se rend finalement -avec le milicien Terrel- impasse Catelin au siège de la Milice lyonnaise. Là, Clavier est entre de bonnes mains, celles de Touvier, qui le protège.

Comme le souligne Claude Rochat, ne soyons pas dupes. Si Clavier était resté à Mâcon, il était à craindre que la Résistance -qui avait déjà perpétré des actions violentes contre des miliciens- une Résistance portée par la colère de toute une ville, ne s’en prenne au milicien et à ses sbires.

10 juillet : Clavier de l’impasse Catelin à la prison Saint-Paul

Le préfet Thoumas sait pertinemment que Clavier ne risque rien impasse Catelin. Il s’active et intervient « auprès des Chefs régionaux de la Milice et du Chef régional du maintien de l’ordre, etc.[21]. » Le gouvernement de Vichy ne bouge pas non plus.

Preuve que Clavier est protégé, l’affaire va traîner pendant une huitaine de jours. Les meurtres des sept Mâconnais restent impunis.

Devant l’insuccès de son entreprise », le préfet décide alors de se rendre à Vichy (vers le 7 juillet) pour y rencontrer le président Laval et Darnand (secrétaire général au maintien de l’ordre). « Le Président (Laval) était accablé moralement par les douloureux événements que je lui rapportais (…) Les événements de Mâcon étaient considérés par lui comme les plus graves qui se fussent déroulés depuis l’occupation, sur le plan, « essentiellement français[22] ». Le préfet repart de Vichy avec l’assurance que Laval va convaincre Darnand de la nécessité d’une enquête menée par Boiron, (inspecteur de la milice de Lyon). Le président Laval remet même à Thoumas cent mille francs pour la veuve Papet[23].

De retour à Mâcon, Thoumas constate en effet la présence de l’inspecteur Boiron.

Clavier et Terrel passent alors de l’impasse Catelin à la prison Saint-Paul de Lyon vers le 10 juillet. Ils croupissent peut-être en prison mais ne sont toujours pas jugés.

Quoi de plus normal ? Jacques Delperrié de Bayac dans son Histoire de la Milice le souligne : Joseph Darnand (secrétaire général au maintien de l’ordre dans le gouvernement de Vichy) n’a jamais sanctionné ses miliciens : « Nous touchons ici à l’une des plus graves responsabilités de Darnand. Il est vrai que Darnand sanctionnera, légèrement, deux chefs de la Milice qui avaient outrageusement dépassé les bornes : Dagostini et Lécussan. Mais pour la majorité des cas, il ferme les yeux, quand il n’intervient pas, comme au temps du S.O.L., pour faire cesser les poursuites[24]. »

Comme Touvier, Clavier n’a pas été sanctionné par Vichy.

Laval, tout au plus, condamne les meurtres commis à Mâcon, parce que, « Trois semaines après le débarquement de Normandie, il craint les réactions d’une opinion déjà très largement acquise à la cause des Alliés et de la Résistance[25]. » Clavier a été protégé en étant exfiltré de la ville. Et puis on l’a quelque peu oublié à la prison Saint-Paul.

Le 21 août 1944, Clavier et son acolyte Terrel seront même libérés : c’est De Bernonville (directeur des opérations du Maintien de l’ordre) qui signe la levée d’écrou. Le 22 août, le Parquet de Lyon adresse au garde des Sceaux « une demande pour que soit saisi du cas de Clavier le Tribunal d’État[26]. » Trop tard. L’oiseau s’est envolé avec les troupes allemandes qui battent en retraite.

La fuite de Clavier et son procès

Joannès Clavier s’est engagé comme combattant en Italie où il sera arrêté. Il sera jugé en France en novembre 1945 et condamné à la peine de mort. Pour sa défense, il dira qu’il avait obéi, en juin 1944, à un ordre donné par son ex-chef Mathès : s’il arrivait quelque chose à Ph. Henriot « l’âme de la Milice », il était de son devoir de le venger.

Il ne regrettera aucun de ses actes : « Il [valait] mieux être le boucher que le veau » et « l’avenir dira quels étaient les vrais Français de ceux qui ont fait la France pourrie d’aujourd’hui. » Le journaliste du Courrier de Saône-et-Loire le dépeint comme un « halluciné de la haine » qui préfère mourir, ce sont ses propres mots « en criant Vive la France plutôt que de crier Vive Staline[27]. »

Clavier sera exécuté le 9 février 1946.

Que Clavier ait été protégé, à l’instar de Paul Touvier, c’est un fait évident. Mais que la Justice se soit quelque peu fourvoyée en parlant de « sanction de Vichy » à l’égard du milicien mâconnais, n’aurait pas changé la donne au moment du procès Touvier.

Au final, Vichy a protégé ses miliciens, tous ses miliciens, les chefs et les chefs de second ordre comme Clavier. Et peu importait qui étaient leurs victimes, résistants ou Juifs.

À la Préfecture, après juin 1944

À la préfecture, Pierre Bonnet travaillait avec Raymond Papet. Après l’arrestation de son chef, à la demande du capitaine Maurice Genevès, Bonnet continuera d’assurer « les liaisons. » Après avoir pris le maquis avec « Gérard » (Maurice Genevès), il assurera les fonctions de secrétaire du C.D.L. à la Libération.


[1] https://www.humanite.fr/node/76560

[2] Chef du centre démobilisateur de Mâcon, 45 ans. Abattu par une rafale de mitraillette à son bureau (caserne des Ursulines).

[3] Clerc de notaire, 28 ans. Abattu à la place de son père (notaire) absent de son domicile.

[4] Chaudronnier d’origine russe, naturalisé, il a le malheur d’être juif. Et un Juif, Terrel, l’adjoint de Clavier, en voulait un qui paie.

[5] Président de la Ligue des Droits de l’Homme et professeur au collège moderne de garçons de Mâcon, 52 ans.

[6] Aziz Philippe. Histoire secrète de la Gestapo française dans le Lyonnais. (Tome 2) Genève : éditions Famot, 1976, 252 p., p. 70. Dans le Mâconnais, la liste des condamnés à mort par Gueule Tordue comprend, hormis Sourieau, Feignier (notaire, 4 rue de la Paroisse à Mâcon), Roos (Au bon Pasteur, 9 quai Lamartine à Mâcon) et Conraud (chef du ravitaillement à Saint-Laurent-Les-Mâcon).

[7] Industriel, président de la Chambre syndicale de la Métallurgie et inspecteur régional de l’enseignement technique.

[8] Ingénieur aux Ponts-et-Chaussées de Mâcon. Son épouse tient un magasin de photographie.

[9] Vitte, Marcel. Chroniques de Thibon. Mâcon : Imprimerie Buguet-Comptour, 2000, 103 p., p. 70.

[10] Commandant de gendarmerie Vial. Relation de son séjour à Mâcon. Texte manuscrit,1973.

[11] Bédarida, François (sous la dir. de). Touvier, Vichy et le crime contre l’humanité. Paris : Éditions du Seuil, 1996, 375 p., p. 244 et suivantes.

[12] Idem., p. 246.

[13] Ibidem., p. 245. Réquisitoire de l’avocat général Hubert de Touzalin.

[14] Ibid.,

[15] Gillot-Voisin, Jeanne. La Saône-et-Loire sous Vichy. La Milice française, 1943-1944. Dijon : Éditions Clea, 2004, 232 p., pp. 119-120. L’impasse Catelin est l’annexe du Lycée Ampère réquisitionnée devenue aujourd’hui le collège Jean Monnet, 2e arr. de Lyon.

[16] Rochat, Claude. Les Compagnons de l’espoir. Mâcon : Mâcon imprimerie, 1987, 319 p. 156.  

[17] Hoover Institute. La vie de la France sous l’Occupation, 1940-1944. Tome I. Paris : Nouveau Monde Éditions, 2013,616 p., pp. 469-470 et suivantes. Témoignage du préfet en faveur de Laval. « L’Histoire, à n’en pas douter, dira tôt ou tard qu’il servit son pays avec toute la force d’une intelligence qui était particulièrement exceptionnelle, un courage et une passion qui ne l’étaient pas moins. » Le témoignage du préfet n’est pas daté.

[18] Idem., p. 472.

[19] Vitte, Marcel. Chroniques…, op.cit., p. 15.

[20] Idem., p. 71.

[21] Hoover Institute. La vie de la France…, op.cit., p. 472.

[22] Idem.

[23] Ibidem., p. 473.

[24] Delperrié de Bayac, Jacques. Histoire de la Milice, 1918-1945. Paris : Fayard, 1969, 685 p., p. 287.

[25] Conan, Eric, Rousso, Henri. Vichy, un passé qui ne passe pas. Paris : A. Fayard, 2013, 219 p., p. 69.

[26] Idem.

[27] Courrier de Saône-et-Loire, 22 novembre 1945.