De la Russie à l’Allemagne

Alfred ou « Fred » Marschallik est né le 22 mars 1925 à Sarrebruck, en Allemagne. La famille est originaire de la ville de Buzuli en Russie.

Le grand-père Nachman Israël et son épouse Léa ont eu cinq enfants : Manja (épouse Nissenbaum), Abraham, Salomon, Léon et Jacques.

Le père de Fred -Jacques Marschallik– est né à Nizhniye Buzuli le 28 août 1886. La famille Marschallik vit ensuite à Darmstadt (Allemagne) puis à Sarrebruck.

Fuir l’Allemagne pour la France, la Palestine, les Etats-Unis…

Les deux enfants de Jacques naissent à Sarrebruck : Lydia en 1914 et Fred en 1925. Puis la famille Marschallik quitte l’Allemagne pour la France.

En 1934, Jacques et ses enfants acquièrent la nationalité française. Ils vivent à Metz, au 12 de la rue Kellermann où Jacques exerce la profession de commerçant. Ils sont pratiquants puisque c’est dans cette ville que Fred reçoit le 31 juillet 1936 un prix dans le palmarès Talmud-Thora[1].

La sœur de Fred -Lydia- s’est mariée avec Emanuel Rubel, ingénieur d’origine polonaise[2]. En 1940, le couple est au Luxembourg. Or, « le 21 novembre 1940, la Commission administrative et le Service luxembourgeois de la Police des étrangers ont transmis une liste de 480 Juifs polonais « unabgemeldeten polnische Juden » (sic) au Chef der Zivilverwaltung (CdZ),leGauleiter Gustav Simon[3]. »

Les noms de Lydia et Emanuel Rubel figurent sur le fichier. Fred ne reverra pas sa sœur.

Quant aux oncles et tante de Fred, ils se sont dispersés. Léon a embarqué pour les États-Unis en 1941, Manja et Abraham ont pu rejoindre la Palestine tandis que Salomon est en Pologne.

De la Moselle à l’Allier

L’Alsace et la Moselle sont annexées au Troisième Reich. En septembre 1939 deux tiers des Juifs établis en Alsace sont évacués. Le 13 juillet 1940 Robert Wagner, Gouverneur d’Alsace, fait expulser les Juifs demeurés en Alsace. Les biens des Juifs sont confisqués. L’Alsace et la Moselle sont intégrées à l’Allemagne.

Jacques Marschallik quitte Metz en 1941 pour le département de l’Allier, dans le village du Donjon. Il s’installe rue du Moulin[4].

Bon point : la ligne de démarcation coupe en deux le département et Le Donjon se trouve en zone libre, à une cinquantaine de kilomètres de Vichy. « Porte d’entrée en Auvergne », c’est un bourg qui ne compte que 767 habitants en 1936[5]. Dans la rue du Moulin, il n’y a que dix maisons. Mauvais point : vivre dans l’Allier est un choix risqué puisque les Juifs ont interdiction d’y résider dès juillet 1940.

La Prat’s, École refuge

Précédemment scolarisé au lycée de Metz jusqu’en mai 1940, Fred Marschalik fait sa rentrée à La Prat’s le 22 mai 1941. Pourquoi Cluny, située à plus de 85 kilomètres du Donjon ? École refuge, la Prat’s accueille déjà d’autres élèves juifs, dont Léon Klajman (Kleiman) et Roger Herrmann[6].

En 1941, le directeur de l’époque est Henri Hude qui arrive de l’École pratique d’Alger. Il ne reste qu’un an à La Prat’s et prend sa retraite le 30 septembre 1942. Sans sourciller, il inscrit Léon Kleiman et Fred Marschalik. Se doute-il qu’ils sont Juifs ? Cela pose-t-il un problème ?

Comme pour Léon et Roger, le patronyme de Fred est quelque peu modifié à l’inscription : Marschallik devient Marschalik. En ville, on le connaît sous le prénom de Fred[7] et à l’école, c’est Alfred ou Freddy. Aucun de ces Prat’siens ne s’est fait recenser à la mairie de Cluny comme étant Juif.

Le directeur Henri Hude est remplacé par Jacques Manceau, réputé « pétainiste » pour certains. En octobre 1944, un vote unanime du syndicat prononcera son éviction. Qu’en penser ? Premièrement, ses convictions, comme celles de beaucoup de Français, ont pu évoluer avec le temps. Deuxièmement, les règlements de compte sont légions à la Libération. Ce que nous constatons, c’est que Jacques Manceau (1903-1963) a inscrit d’autres élèves juifs.

Léonard Brouet -élève en 1943 à La Prat’s- le confirme[9] : il y avait une dizaine d’élèves juifs et « le directeur ne les a jamais dénoncés, pas plus que les professeurs résistants. » En effet, Jacques Manceau ne pouvait pas ignorer les activités de Daget, Courbet, Tessarge et M-L. Zimberlin.

Vichy et l’école

Voilà une question que nous n’avions jamais véritablement creusée : comment se déroulait l’inscription d’un élève juif dans un établissement scolaire ?

Soit l’élève était inscrit sous une fausse identité.

Soit l’élève était inscrit sous sa véritable identité. C’est le cas des frères Klayman(n), d’Hermann, de Marschalik ou du jeune Levy.

Il n’y a qu’aux Arts-et-Métiers où nous trouvons trace de l’obligation d’appliquer la loi du 2 juin 1941 portant sur les statuts des Juifs. En effet, cette loi oblige les gadzarts de 2e année à attester qu’ils n’appartiennent pas « à la race israélite dans les conditions définies à l’article 1er de la loi du 2 juin 1941. » Quoi qu’il en soit, l’École des Arts-et-Métiers inscrira aussi des élèves juifs. Nous en reparlerons.

L’historien Pierre Albertini s’est penché sur l’histoire du lycée Condorcet à Paris et de ses élèves juifs[10]. Il le souligne : « (…) les autorités n’ont cependant pas mené de politique officielle d’exclusion des lycéens juifs en France métropolitaine. » Si les Allemands ont bien un « projet d’exclusion » des Juifs au sein des lycées, « Jérôme Carcopino, secrétaire d’État à l’Éducation nationale de Vichy en 1941-1942, semble avoir tenu bon sur ce point, contre les pressions en sens inverse des autorités allemandes. » Quant à son successeur en avril 1942, « le très collaborationniste Abel Bonnard », il « souhaitait exclure les lycéens juifs mais se rendit sans doute compte qu’il était inutile de prendre une mesure de droit puisque l’élimination se produisait en fait d’elle-même. »

Ainsi, à Condorcet, jusqu’à la fin de la guerre, « des Juifs reçoivent tableau d’honneur et félicitations, passent le baccalauréat, apparaissent dans les palmarès (…). Les Juifs ne sont pas non plus exclus du concours général : en juin 1942, un élève de Première A1 porteur de l’étoile jaune, Jean-Claude Herz, lui-même constamment prix d’excellence depuis son entrée au lycée en 1936, y remporte le troisième prix de version latine[11]. »

En cas d’inscription d’un élève juif dans un établissement scolaire, quels risques prenait un proviseur ou un directeur ? Pour répondre à cette question, nous avons interrogé André Panczer, président du Comité national pour la mémoire des enfants juifs déportés (COMEJD). Oui, les chefs d’établissement prenaient des risques. S’il y avait eu enquête à La Prat’s, comment nier ne pas les avoir protégés en les inscrivant ?

Fred, Léon et les autres : élèves de La Zim

Fred Marschallik est bon élève. À la session de juin 1942, il passe les examens du brevet d’enseignement industriel.

Marie Louise Clément l’écrit à Sophie Zimberlin le 19 avril 1945 : sa sœur « La Zim », n’a pas entraîné ses élèves de La Prat’s dans la résistance comme le fera son collègue Franck Sequestra au lycée Lamartine de Mâcon. En cours, elle reste un professeur irréprochable qui ne fait pas de « propagande ». Mais la littérature et la poésie sont pour elle autant d’occasions « d’exalter le patriotisme des élèves. »

Le sujet de français qu’elle prépare pour la session de juin 1942 n’est pas choisi au hasard :

« Ne t’attends qu’à toi seul », dit le proverbe, mais Sully Prudhomme écrit : « Nul ne peut se vanter de se passer des hommes ». Y a-t-il contradiction ?

Les vers du poète S. Prudhomme résonnent chez Fred, Léon et Roger. Juifs, radiés du genre humain. Mis à l’index. Frappés d’anathème. Ils ne peuvent compter que sur eux-mêmes pour survivre.  

« Et seul, abandonné de tout le genre humain

Dont je traînais partout l’implacable anathème,

Quand j’implorais du ciel une pitié suprême,

Je trouvais des lions debout dans mon chemin. »

Et ils doivent faire face contre les « lions debout » : nazis, miliciens et collabos.

Y a-t-il quand même en ce mois de juin 1942 une lueur d’espoir ?

N’oublions pas le verset de Saint-Jean inscrit sur le tombeau des Zimberlin au cimetière d’Avignon résumant toute l’action de la famille pendant la guerre :

« Il n’y a pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ses amis. »

La lutte contre l’occupant, l’entraide, la fraternité, voilà le bout du tunnel pour Fred, Léon et Roger. La Zim leur trace le chemin via la plume de Sully Prudhomme : on peut croire à un avenir meilleur, l’aube [est] « réelle » grâce à « de hardis compagnons [qui sifflent] sur leur échelle » Ces « hardis compagnons », ce sont celles et ceux qui oeuvrent depuis déjà deux ans à délivrer le pays.

La vie est là qui continue avec -au bout du chemin- un message d’espoir, une promesse de liberté car la graine de la résistance a été semée :

« Les métiers bourdonnaient, les champs étaient semés. »

Fred réussit son brevet haut la main. Inscrit en 3e année préparatoire aux Arts-et-Métiers, il est classé troisième sur une classe de 37 élèves.

Fred Marschallik aurait dû intégrer les Arts-et-Métiers.

Et après janvier 1943 ?

Que se passe-t-il en plein milieu de l’année scolaire ? La famille est-elle encore obligée de fuir ? Rejoint-il un maquis comme ses camarades Léon Kleiman (maquis de Crue ?) et Roger Herrmann (maquis C. Vaillant-Couturier) ?

Sans que l’on sache -en l’état actuel de nos recherches- comment et pourquoi, Fred quitte la Prat’s le 24 janvier 1943. Il est resté vingt mois à l’École pratique.

Son père Jacques a survécu. Mais après la guerre, un autre combat s’engage. Le temps est venu de chercher à retrouver les biens de la famille Marschallik à Sarrebruck. La liste des spoliateurs est longue[12].

Fred Marschallik est décédé en 2011.


[1] La Tribune juive : organe indépendant du judaïsme de l’Est de la France, 31 juillet 1936.

[2] Emanuel Rubel est né le 8 décembre 1900 à Przenyl en Pologne.

[3] Scuto, Denis. La Commission administrative et le fichier juif de la Gestapo. https://orbilu.uni.lu/bitstream/10993/24622/1/20151119_Tageblatt_Scuto_Liste.pdf

[4] Nous n’avons aucun renseignement sur son épouse.

[5] AD, Allier. Recensement de la population pour l’année 1936. 6 M 142 2.

[6] Fred et Roger sont nés tous les deux à Sarrebruck, mais c’est peut-être une simple coïncidence.

[7] Prénom utilisé pour l’enregistrement de la carte d’alimentation.

[8] André Allix, acteur important de la résistance universitaire à Lyon.

[9] Entretien téléphonique avec Léonard Brouet, février 2020.

[10] Albertini, Pierre. « Les juifs du lycée Condorcet dans la tourmente », In Vingtième Siècle. Revue d’histoire 2006/4 (no 92), pp. 81 à 100.

[11] Idem.

[12] http://www.hfrg.de/index.php?id=572 Restitutionsklage von Jacques Marschalik, Metz, gegen 1. a. Amtmann Adolf Vulhop, Saarbrücken, b. dessen Ehefrau Berta Kalweit, 2. a. Kaufmann Leo Strauch in Saarbrücken, b. Rechtsanwalt Dr. Richard Strauch, Saarbrücken, c. Kaufmann Rudolf Strauch, Saarbrücken, d. Kaufmann Alfred Strauch, Saarbrücken, wegen eines Hausgrundstücks Saarbrücken, Trierer Straße 34, und anderen Grundstücken.