Raymond Henri Langard est né le 12 mars 1916 à Champagny-sous-Uxelles. Victor (1876-1920), son père, est instituteur et après avoir enseigné à Branges et à Cussy-en-Morvan, il exerce à Champagny, petit village de Saône-et-Loire de 266 âmes en 1936.

Blessé pendant la Première Guerre, Victor Langard décède en 1920 à Devrouze. Son épouse Clarisse (née Sirugues) reste seule avec deux enfants : son aînée Lucienne, née en 1901 -elle deviendra modiste- et le tout jeune Raymond. Au décès de son mari, elle est obligée de travailler et tient le petit café-restaurant de Champagny pendant une dizaine d’années.

AP, M. Gautheron.

Les Langard changent ensuite de lieu de résidence puisqu’ils ne figurent ni dans les recensements de la population en 1931, ni en 1936. Peut-être vivent-ils alors à Sennecey-le-Grand (ou à proximité) puisque c’est à l’école primaire de ce bourg que Raymond obtient son « certif » le 21 juin 1930.

Raymond entre à La Prat’s en octobre de la même année, en même temps qu’un Clunisois qui s’engagera aussi dans la résistance : Marius Simonnet « Mayou ». Raymond sort de l’École pratique quatre ans plus tard. Orphelin de père, il lui faut gagner le monde du travail rapidement. Pas question d’envisager de poursuivre encore trois ans aux Arts-et-Métiers. Sur le registre des inscriptions de l’École pratique, le directeur Deloire note que Raymond se dirige dans les P.T.T.

Le réseau VAR en Bretagne

Raymond s’est-il marié ? A-t-il eu des enfants ? Sont-ce les compétences acquises dans le domaine des transmissions qui l’amène à devenir un radio-opérateur du S.O.E. ? Nous n’en savons rien car nous perdons la trace de Raymond, de sa sortie de l’École pratique jusqu’en 1943, date à laquelle nous le retrouvons en Bretagne, au service du réseau VAR.

À l’appui de l’ouvrage incontournable « Des Anglais dans la résistance. Le S.O.E. en France, 1940-1944[1] » et des sources conservées sur ce réseau aux Archives Nationales, voici le parcours de Raymond Langard.

VAR a été un réseau d’évasion qui a utilisé les plages de la côte Nord de la Bretagne pendant l’hiver et le printemps 43-44. Il comprend, côté français environ 150 membres et quelques 300 Anglais. À sa tête, P.J. Harrat (Peter) et Erwin Deman (1921-1998) « Paul ». Ce dernier était, écrit Michael R.D. Foot, un Juif cosmopolite né à Vienne en 1921. Deman servira en 1940 dans l’armée française, sera fait prisonnier, s’évade et il est recruté par le S.O.E. Avec Harrat, il se penche sur la question du « débarquement silencieux » et devient spécialiste du S-phone[2].

Deman arrive en France près de Tours par Hudson le 19 août 1943. Il s’installe à Rennes et monte son réseau. VAR fonctionne début décembre 1943. À chaque traversée, ce sont six passagers qui quittent la France pour l’Angleterre ou vice-versa. Le réseau a été, écrit R.D. Foot, d’une « remarquable efficacité[3] ». Pendant l’hiver 1943-1944, le réseau s’occupe ainsi de seize missions qui réussissent pleinement : soixante à soixante-dix hommes et femmes ont ainsi transité entre l’Angleterre et la France. En Bretagne, agents secrets, aviateurs alliés ou résistants embarquent depuis Saint-Cast, puis de la plage Beg-An-Fry près de Morlaix.

Le réseau n’a jamais perdu un seul « passager ».

Le pianiste Langard, formé en Angleterre

Notre gars de Champagny-sous-Uxelles se retrouve en Angleterre puis en Bretagne, sans que l’on sache comment. On sait qu’il fallait, pour former un « pianiste » trois à quatre mois[4]. Langard devait donc être en Angleterre à la fin de l’été 1943.

Selon Louis Lecorvaisier (liquidateur du réseau VAR), Raymond arrive d’Angleterre par mer vers le 25 novembre 1943 avec deux agents : un radio pour le réseau VIC et un agent qui s’occupera du réseau d’évasion Loyola. Être un combattant des ondes est risqué. Langard tiendra huit mois.

Raymond devient l’adjoint de Deman. Ses pseudonymes sont « Gilbert », parfois « Dinu » ou « Jules Dumas » et c’est « un excellent opérateur radio[5] ». Il émet soit de Rennes, soit de Bédée.

Puis il déménage de Rennes à Redon où il loge chez la famille Sillard[6], place St Sauveur. Le poste trouve place à Mil’ Oustal (maison Boudaliez à Redon) » où « Gilbert » commence les émissions le 14 décembre. Il émet tous les jours. Au début du mois d’avril, il reçoit toutes les nuits par « broadcast ». Entre les émissions, la radio est dissimulée dans une cache aménagée sous les ardoises du toit. Le 13 février, le poste est transféré chez Gaston Sebilleau, à Redon.

Les messages envoyés de Londres au réseau VAR :

Message pour la veuve joyeuse, message pour la vache qui rit, message du beau-père à la belle-mère, message pour le petit briquet.

Deman travaille aussi avec Aristide Sicot « Jeannette », son représentant sur les lieux de débarquement. Le 27 février 1944, Deman, Sicot et Langard partent en Angleterre depuis la Pointe de Beg-An-Fry. Un message envoyé de Londres « Bretagne et Bourgogne » annonce qu’ils sont arrivés à bon port.

Pendant l’absence de Deman, c’est un Breton, Louis Lecorvaisier, qui assure l’intérim. Deman et Langard sont de retour en France le 18 mars. En Angleterre, pour des raisons de sécurité, on a demandé à Deman de stopper le développement trop rapide de VAR qui échappe à tout contrôle. Il faut, selon les Anglais, transformer le réseau d’évasion en une filière terrestre par les Pyrénées. Deman est à bout. Fatigué, il repart en Angleterre. La transformation de la filière sera de la responsabilité de Lecorvaisier, Émile Minerault et de Raymond Langard. Ce réseau fonctionnera jusqu’à la Libération mais la filière terrestre ne connaîtra pas les mêmes succès que ceux de la voie maritime.

Le pianiste « Gilbert » à Paris

Raymond Langard avait recruté comme chauffeur Fernand Cadio, un jeune breton né en 1921. Cadio surveillait, transportait les postes et montait les antennes. En juin 1944, le réseau VAR est brûlé dans la région de Redon, suite à la trahison de Laukens et Beckmann, deux aviateurs alliés passés à la Gestapo. Langard et Cadio se replient alors à Paris. Langard a un énorme travail de codage et de décodage. Cadio s’occupe du transport et de la recharge des accumulateurs la nuit. Mais Langard émet trop longtemps depuis un appartement situé boulevard Suchet malgré les avertissements de Londres.

C’est la Funkabwehr – chargée de localiser les émetteurs radio ennemis- qui le repère le 26 juin. Les Allemands encerclent l’immeuble, menottent les deux hommes. Pendant la fouille, Langard réussit à se débarrasser de ses liens, délivre Cadio. Ils tentent de fuir mais les Allemands tirent. Langard est blessé.

Les deux hommes sont conduits à Fresnes. Raymond Langard est torturé. Il sait qu’il doit tenir quarante-huit heures. Il ne parlera pas.

Le dernier convoi

Le 15 août 1944, jour du débarquement allié en Provence, les Allemands vident les prisons de Romainville et de Fresnes et le camp de Compiègne. 2 400 Résistants, 1 654 hommes et 546 femmes, sont entassés dans 30 wagons. Sur 2200 déportés, 903 sont déclarés décédés en déportation, 143 sont disparus en déportation, pour 302 leur situation est inconnue. Parmi ces 302 déportés, la part des étrangers est importante. Car dans ce convoi il y a le cas particulier de 168 aviateurs alliés[7].

https://www.francebleu.fr/infos/societe/15-aout-1944-le-dernier-convoi-de-deportes-d-ile-de-france-quitte-pantin-1565857350

La libération de Paris commence quatre jours plus tard.

Les installations de la gare de l’Est ayant été détruites par la Résistance, le convoi de déportés s’ébranle de la gare de Pantin, direction Buchenwald où les hommes arrivent le 20 août. Les femmes sont dirigées vers Ravensbrück.

Raymond et Fernand sont transférés à Dora où Raymond Langard meurt le 3 février 1945, tandis que Fernand Cadio envoyé de Dora à Ellrich, y décède le 4 février 1945 : il avait 23 ans.

Raymond Langard n’a pas obtenu la mention « Mort pour la France ». Son nom figure seulement sur le monument aux morts de Champagny-sous-Uxelles. Il est orthographié LAMGARD. Aurait-on déjà oublié, après la Libération, l’enfant du pays devenu radio du Special Operations Executive décédé à Dora ?

Monument aux morts, Champagny-sous-Uxelles.

[1] Crémieux-Brilhac Jean-Louis , R.D. Foot Michael. Des Anglais dans la Résistance : Le SOE en France, 1940 – 1944. Paris : éditions Tallandier, 2008 et 2011, 799 p. Voir également : Brooks Richards. Secret Flotillas: Vol. I: Clandestine Sea Operations to Brittany, 1940-1944. Psychology Press. 2004, 416 p.

[2] Système radiotéléphonique duplex UHF pour les agents exécutifs des opérations spéciales travaillant derrière les lignes ennemies pour communiquer avec les avions amis et coordonner les atterrissages et le largage d’agents et de fournitures.

[3] Crémieux-Brilhac Jean-Louis , R.D. Foot Michael. Des Anglais dans la Résistance…, op.cit., p. 141.

[4] https://amicale2rima.fr/index.php/traditions/histoire-militaire/256-les-operateurs-radio

[5] Crémieux-Brilhac Jean-Louis , R.D. Foot Michael. Des Anglais dans la Résistance…, op.cit., p.142.

[6] Charles Sillard (réseau VAR et Arche de Noé) sera arrêté le 29 juin 1944 et déporté à Neuengamme. Il décède le 7 novembre 1944.

[7] https://dora-ellrich.fr/15-aout-1944/