Courrier de notre collègue Catherine Girbig au ministre de l’Éducation Nationale.

Cluny, le 5 février 2020

Monsieur le Ministre,

Je vous écris depuis un petit lycée de campagne, au Sud de la Bourgogne, dans une ville chargée d´histoire, Cluny. J´y enseigne l´allemand depuis 2010, après avoir passé 10 ans à enseigner à Calais, au lycée HQE Léonard de Vinci, et fait mon stage de jeune professeur au lycée Edouard Herriot, à Lyon. J’ai eu la chance de travailler dans des établissements bénéficiant d’une identité forte, à laquelle j’ai pu moi aussi m’identifier et, comme mes collègues, contribuer. J’ai eu la chance de tomber sur des équipes accueillantes, dynamiques, originales, humaines. J’ai eu une chance que bien de mes plus ou moins jeunes collègues n’auront peut-être jamais.

Je vous écris cette lettre en mon nom. Portée par ma colère, toute neuve, mon amertume, et par la colère et l´amertume de tout un lycée.

 Notre lycée, le lycée La Prat´s, est petit, nous accueillons environ 500 élèves et étudiants. Des lycéens, des BTS, des prépas scientifiques qui alimentent, entre autres, l´école des Arts et Métiers qui se situent à 500 mètres de nous environ, mais aussi bien d´autres formations plus ou moins prestigieuses. Après avoir dû refuser des élèves – ceux de la génération des nombreux bébés de l´an 2000-, nous enregistrons une légère baisse démographique, mais ne connaissons pas de chute spectaculaire.

Cet établissement a une tradition plutôt technique et scientifique, d´où son nom, qui vient du mot « pratique ». Néanmoins, traditionnellement, il n´attire pas seulement des élèves scientifiques mais aussi des élèves venus de loin et choisissant à Cluny plutôt qu´aller dans des lycées  privés aux alentours ou des lycées de plus grandes villes.  Sans parler de tous les jeunes pour qui nous sommes, tout simplement, lycée de secteur, et qui n´ont pas les moyens d´aller ailleurs. Notre offre est publique, elle s’adresse à tous les jeunes gens en âge de venir au lycée.

Nos élèves viennent et restent chez nous pour notre offre de projets variés, nos LV3 (espagnol et russe),  notre section équitation, nos clubs (le Bambara´s Club, tourné vers l´humanitaire, les Herbes folles, association de défense de l´environnement), notre section STIDD et ses projets en robotique, notre ouverture européenne (euro espagnol et euro anglais, Erasmus avec 6 pays différents, LLCE anglais, stages en Allemagne avec le projet Praxis, voyages à Berlin après le bac, voyage en Russie tous les deux ans, une association sportive dynamique et tous les échanges proposés dans les différentes langues), le projet « graine de reporters scientifiques » avec la fondation TARA et tous les projets culturels et citoyens proposés par nos CPE et notre professeur documentaliste.

 Nous sommes- nous étions- un lycée attractif, que fréquentaient les Clunysois et jeunes habitants des villages voisins, mais aussi des élèves venus de Paris ou de Suisse par exemple pour la section équitation, ou encore plus fréquemment des élèves venus de plus grandes villes autour – Mâcon, Chalon- pour la qualité de l´enseignement et des projets.  Notre internat accueille de nombreux jeunes et est pour beaucoup – du fait de sa taille et de la qualité de l´encadrement- une deuxième famille.

Tous nos invités le remarquent : de Côme Girschig, jeune ambassadeur pour le climat, représentant de la France au sommet de New York, venu à deux reprises au lycée et à l´ENSAM dans le cadre de nos journées du climat, à Simha Arom, ethno-musicologue de renommée mondiale que nous avons invité à l´occasion d´un large projet sur la résistance et la déportation à Cluny, en passant par l´artiste berlinois Gunter Demnig qui est venu poser des pierres de mémoire (Stolpersteine) pour une famille juive cachée à Cluny, ou encore le dessinateur –caricaturiste RED, tous soulignent l´air particulier qui souffle entre nos murs et sur les pelouses qui bordent nos bâtiments entourés de collines. Il y a quelque chose, à Cluny, qui est un peu différent d´ailleurs.  Une sorte de bon air. Une sorte d´air de liberté. Un air de résistance aussi peut-être, inspiré par de grandes figures du lycée comme Marie-Louise Zimberlin ou le lieutenant Albert Schmitt.

Comme nos collègues de tous les établissements scolaires du pays, nous avons tous toujours beaucoup travaillé, et, ce qui est plus exceptionnel, dans de très bonnes conditions, puisque notre internat est à taille humaine et animé par une équipe de CPE, de vie scolaire et de direction également portée par l´humanisme de notre ville et des convictions pédagogiques, écologiques et citoyennes.

Jusque là, nous pouvions faire notre métier – tous les collègues ne peuvent pas en dire autant quand ils travaillent dans des établissements difficiles -, ce métier que nous avons choisi par vocation, et ce de manière épanouissante et, d´après tous les retours, efficace. Nous accompagnons de notre mieux nos élèves vers le post-bac pour ceux qui le peuvent, et trouvons des solutions personnalisées pour ceux qui ont besoin de se réorienter. Nous les suivons. Nous les entourons. Nous les aidons à trouver leur voie.

Oui, au lycée de Cluny, nous sommes – nous étions- heureux. Les parents nous remercient régulièrement pour ce que nous apportons et permettons à leurs enfants, les anciens élèves reviennent pendant des années pour garder contact avec les personnalités du lycée qui les ont marqués.

Et nous, professeurs, personnels éducatifs, CPE, vie scolaire, professeur documentaliste, équipe de direction, infirmière, personnels en général du lycée la Prat´s, qui sommes-nous ? Nous sommes un corps enseignant semblable à tous les autres, animé par une certaine fougue – celle de transmettre et de contribuer à l´épanouissement de nos jeunes, l´envie de les « élever » et de les accompagner psychologiquement et didactiquement vers leur envol-, divisé, comme tout groupe social, sur des questions politiques et sur la pertinence de certaines réformes – retraites, réforme du bac-, et travailleur.

Certains parmi nous sont déjà dans des situations précaires- nos collègues contractuels qui se partagent entre plusieurs établissements, obligés de faire beaucoup de route et de perdre beaucoup de temps de travail. Mais pour la plupart, nous étions, pour l´instant, plutôt épargnés, conscients de notre chance et du sursis que nous offrait chaque année.

Cette année, comme tous leurs collègues de France et d´Outre-mer, les professeurs d´histoire- géographique du lycée La Prat´s ont planché jour et nuit ou presque sur des nouveaux programmes passionnants mais très denses, afin de les rendre accessibles à leurs classes et de mutualiser avec d´autres professeurs le fruit de leur travail.

Comme dans tous les lycées de France et d´Outre-mer,  les professeurs de langues du lycée La Prat´s, en particulier une collègue d´anglais ouvrant la spécialité LLCE, ont revu, retravaillé et changé tous leurs programmes, découvert des axes nouveaux  aussi, travaillé pendant toutes leurs journées de congé pour continuer de préparer les élèves de seconde à la certification, aux échanges, les terminales à l´ancien bac et les premières, bien sûr, aux épreuves d´E3C.

Cette année, comme tous les ans, la collègue de philosophie a sauvé des jeunes de l´ennui ou de la dépression grâce à ses cours vivifiants.

 Le professeur de latin s´est battu pour maintenir quelques heures de son enseignement et ouvrir aux jeunes les portes de la culture classique.

Les professeurs de mathématiques ont bataillé pour rendre accessibles  les nouveaux programmes, les professeurs de SVT, sciences -physiques et mathématiques pour travailler ensemble sur l´enseignement scientifique.

J’en oublie. Bref, nous sommes tous sur le pont, tout le temps, et nous essayons tous d´y croire même lorsque nous n´avons que quelques mois pour tout changer (je parle de la réforme du bac, à laquelle pour ma part je n´étais pas opposée). Parce que quelles que soient les nouvelles décisions prises, nous sommes à côté des élèves pour leur permettre de passer la scolarité la plus sereine et stimulante possible, même quand nous ne le sommes pas, sereins.

Il y a deux ans, nous avons perdu 70 heures. C´est énorme pour un petit lycée de campagne. L´an dernier, du fait de la mise en place de la réforme du baccalauréat, des collègues se sentaient en concurrence – dans différentes matières scientifiques et techniques-, pour savoir qui aurait quelle part du gâteau- en l´occurrence, simplement des heures pour faire leur travail. Cette année, alors que tout le monde travaille d´arrache-pied sur de nouveaux programmes et de nouvelles modalités, nous apprenons que nous en perdons 80.

80 heures.

Nous perdons 80 heures. C’est énorme pour un établissement de la taille du nôtre.

Sur l´ensemble des ces heures que nous perdons, il y a bien sûr quelques heures supplémentaires auxquelles nous voulons renoncer pour sauver des heures -poste. Mais des postes, nous en perdrons. 3, sans doute 4.   

Derrière ces 3 ou 4 postes qui seront supprimés du fait de la diminution du volume horaire qui nous est alloué par le rectorat de Dijon, il y a des gens. Nos collègues, d´âge et de situation variés.

Nous apprenons cela en pleine correction de nouvelles épreuves. En pleines épreuves de langues de terminale (version bac canal historique). En pleine préparation de nos projets, de la certification, du spectacle des lycéens, du reportage du dispositif graine de reporters scientifiques avec la fondation Tara.

Nous apprenons cela alors que nous organisons nos journées portes-ouvertes. Alors que deux collègues partent au Laos pour un projet humanitaire avec des élèves du Bambara´s Club pendant les vacances prochaines. Alors que la collègue de russe emmène ses élèves à Moscou, que la collègue d´espagnol et des collègues de SI reviennent avec leurs élèves de Granollers à côté de Barcelone pour un projet Erasmus avec des lycéens espagnols et italiens, que la professeur d´anglais prépare son voyage pour ses sections euros et LLCE, que les professeurs d´EPS préparent le voyage de l´association sportive vers le Sud de la France sur un week-end férié,  les collègues de SES réfléchissent au financement d´un week-end de travail pour leurs sections économiques, les professeurs de français sur des projets de prix littéraires et de théâtre, que moi-même je m´apprête à partir avec mes élèves en stage en Allemagne, sur nos vacances de février. Sans parler de nos collègues de classes préparatoires, en pleine dernière ligne droite de préparation du concours.

               Et cette lettre. Et toutes nos réunions. Et nos actions. Que de temps perdu. Que d´énergie perdue.

Les regards se fuient. Les tensions montent entre ceux qui pensent qu´il vaut mieux bloquer, et ceux qui préfèrent chercher des solutions – pour lesquelles nous n´avons malheureusement pas de visibilité. L´équipe de direction, qui fera tout son possible pour sauver « ses » profs, travaille de son côté dans les bureaux pour trouver la solution miracle qui fera le moins de mal. Et l’an prochain, qui faudra-il sacrifier ? Les collègues s´interrogent. Que faire ? Proposer des aménagements, pour limiter la casse, aider notre direction ? Alerter les parents ? Risquer de nous faire de la mauvaise publicité ? Alerter les élèves, qui à terme seront peut-être obligés de changer de lycée, parce que forcément, avec moins de professeurs à temps plein, nous serons contraints de réduire notre offre, nous serons moins performants, moins dynamiques, moins épanouis, moins solidaires, moins attractifs ? Est-ce pour cela que nous travaillons en équipe? Proposer de moins en moins bien avec de moins en moins de collègues et voir chaque année nos rangs fondre?

Et puis en plus du métier pour lequel nous nous battons, accessoirement, nous avons des familles. Des enfants, qu´il faut accompagner à l´école, aller chercher, aimer et nourrir,  des  parents à aimer et soigner, tellement de choses banales qui deviennent compliquées s´il faut se partager sur deux ou trois établissements de campagne et démultiplier le temps de route. Savez-vous combien d´heures au volant – ne parlons même pas de la dégradation de l´environnement occasionnée par ces déplacements  dignes du mythe de Sisyphe- passent certains collègues déjà dans ces situations-là ? Savez-vous combien certaines routes de campagne sont dangereuses, l´hiver, surtout lorsqu´on a une demi-heure pour faire trente kilomètres entre un collège et un lycée sur des routes glissantes et tortueuses, et même pas le temps de manger ?

Nous décidons de rester solidaires. Nous refusons de laisser des collègues se faire partiellement évincer du lycée après des années de très bons et très loyaux services. Nous refusons d´accepter une logique purement comptable qui n´imagine même pas que les élèves ont besoin de professeurs épanouis pour apprendre dans la joie et s´ouvrir au monde.

Nous en avons assez de passer tellement de temps à faire autre chose que notre travail, parce que cette DHG nous semble être un nouvel affront vis-à-vis de qui est essentiel à nos yeux : préparer nos cours, nos séquences, nos projets. Corriger nos copies. Répondre aux questions de nos jeunes. Les surprendre et les rassurer. Les ouvrir. Déstabilisés, en permanence remis en question, comment contribuer à ce que notre jeunesse grandisse sereinement ?

Les hôpitaux ont besoin de médecins et d´infirmières en forme physiquement et mentalement. Les écoles, les collèges et les lycées ont besoin de personnels – professeurs et autres- en forme physiquement et mentalement. Sinon, c´est la jeunesse et donc toute la société à venir qui en pâtiront, c´est évident.

Est-il normal que l´Education Nationale peine à ce point à recruter ? Nous l´apprenons régulièrement par nos IPR. Bientôt, il y aura moins de candidats que de postes à pourvoir. N´y a-t-il pas des questions à se poser sur ce point? Une école de contractuels, de cours à distance, de professeurs sans cesse obligés de changer d’affectation et dans l’incapacité de participer à l’identité d’un établissement, une école finalement d´économies frénétiques est-elle une école d´avenir? On nous demande une remise en question et des changements de pratique permanents, et nous avons à force acquis une certaine souplesse. Mais ne peut-on pas en attendre autant des instances qui ont le pouvoir de décider ou de retransmettre des décisions, des rectorats, des ministères ? N´est-il pas temps de changer de logique et de laisser les établissements scolaires faire leur travail sereinement, et de chercher peut-être d´autres domaines sur lesquels faire des économies que celui de l´éducation?

Notre lycée est vivant parce qu´il est petit. Il est vivable parce qu´il est petit. Il est menacé parce qu´il est petit.

Notre colère est grande.

Veuillez agréer, Monsieur le Ministre, l´expression de mes sentiments amers mais néanmoins respectueux.

Catherine Girbig