Octobre 1946 : la guerre est terminée et c’est la rentrée pour 103 nouveaux élèves sur la colline du Fouettin. On retrouve des noms connus : âgés de douze ou treize ans, Serge Moreau, Jacky Lardy et Jean Colin sont de jeunes enfants clunisois dont les parents ont été déportés.

Sans parler des conditions de vie extrêmement difficiles dans les établissements scolaires au lendemain de la guerre où l’on connaît encore le froid et la faim, pour certains, elle n’est pas joyeuse cette rentrée. C’est le cas de Jacky ou de Michel Baury, scolarisé lui depuis la rentrée d’octobre 1945. Leurs pères sont décédés à Mauthausen après avoir été arrêtés en février 1944 à Cluny.

Les Clunisois côtoient là des gars de la région, mais aussi des Lyonnais, des Stéphanois, un George Lafond qui arrive de Casablanca… La Prat’s, depuis sa création, continue de recruter des élèves arrivant de tous les horizons. Fils d’industriels ou de cultivateurs, nombreux sont ceux qui en sortiront diplômés en obtenant le BEI ou en intégrant les Arts-et-Métiers.

Mais pourquoi donc s’intéresser à cette promotion de 1946 ? Tout simplement parce que nous avons décidé de recenser tous les Prat’siens résistants, de proposer un fichier que nous déposerons ultérieurement sur le blog -cela peut intéresser des historiens ou des généalogistes- et de présenter quelques notices biographiques. Mais il y a encore un peu de travail avant de finaliser le tout !

Résistant et déporté à 16 ans.

Dans la promotion de 1946 qui compte des jeunes nés entre 1927 à 1934, il y avait peu de chances, vu leur âge, que nous trouvions dans les archives militaires conservées à Vincennes ou à Caen (site Mémoire des Hommes) le dossier d’un jeune résistant. 

Et pourtant. Dans cette promotion de 1946, section ajustage, il y a un « ancien résistant » de dix-huit ans mais, qui plus est, déporté à seize ans. Cette histoire peu banale avait de quoi nous interroger.

Lucien Peilloud, au « Front national » à Annecy

Né le 7 février 1928 à Annecy, Lucien Peilloud vit au 15 rue Ste-Claire. Son père Roger (1901-1976)[1] exerce à Annecy la profession d’ouvrier spécialisé dans la métallurgie. Selon la notice en ligne du Maitron, Roger Peilloud est un « syndicaliste CGT de la Haute-Savoie (…). En septembre 1946, [il est] trésorier de l’Union des syndicats CGT des métaux de la Haute-Savoie. En août 1948, il assumait toujours ce mandat[2]. »

Lucien devait être scolarisé au collège technique d’Annecy[3] lorsqu’il rejoint le Front National, comprenons bien le Parti Communiste clandestin. Michel Germain, dans son « Mémorial de la déportation : Haute-Savoie, 1940-1945[4] » raconte la suite :

Avec vingt-cinq camarades, le jeune Lucien distribue des tracts, des tickets de rationnement et des membres du groupe convoient parfois des personnes.

AP, famille Peilloud.

Tous doivent partir au maquis mais le 23 mars 1944, la milice se présente à leurs portes. Le groupe a été dénoncé par un camarade pour quelques centaines de francs.

Toute une jeunesse fauchée par la guerre

Après la prison Saint-Paul de Lyon, les vingt-quatre camarades partent fin avril en déportation. Le 29 juin 1944, ils sont embarqués dans un train, direction Dachau.

Dix ont moins de dix-huit ans comme -entre autres- Paul Arnaud[5], Guy Ceriatti[6], Émile Bijasson, André Ecuer[7], Raymond Fontaine[8], Henri Genève[9], Antoine et Louis Giaretta[10], Fernand Million[11]. Lucien Peilloud n’a que seize ans. Il a la chance d’être libéré de Dachau le 29 avril 1945 mais quels souvenirs longtemps le hanteront ? Sur vingt-trois camarades, ils sont seulement dix à revenir avec lui.

Pour Lucien, en Haute-Savoie, la vie reprend tout doucement son cours. Au collège technique d’Annecy tout d’abord. Puis, un an et demi après son retour de Dachau, il s’assied sur les bancs de « l’École Dameron ».

La Prat’s, octobre 1946

À La Prat’s, si l’on en croit les souvenirs de Serge Bavoux qui quitte l’école avec le BEI juste avant l’arrivée de Lucien, on revit presque normalement : les examens à passer, les copains… et quelques joyeusetés au programme : « Au mois de mai, je propose qu’un voyage soit organisé pour une visite de la foire de Lyon, événement important à l’époque. Ma proposition ayant été retenue c’est monsieur Chachuat qui nous y conduit. Au mois de Juin avec monsieur Chachuat, la 3ème N fait un repas en ville, au restaurant« les Marronniers. »

Cliquer pour accéder à sergebavoux.pdf

Aucune indication particulière ne figure sur le registre des inscriptions en face du nom de Lucien Peilloud. À Cluny, peut-être était-il pour beaucoup un élève « comme les autres ». Pas d’espace de parole, pas de prise en charge spécifique pour ces jeunes qui reviennent de l’enfer. Pour eux, il n’y a pas d’autre choix que de se réinsérer dans une société qui n’écoute pas celles et ceux qui ont vécu le pire.

Lucien sortira de La Prat’s le 10 juillet 1948 et retourne à Annecy.

Après La Prat’s

Selon son frère Jean-Claude qui a accepté de nous renseigner sur le devenir de Lucien (nous l’en remercions vivement encore), celui-ci  travaille à la société SNR (fabrication de roulements) pour la mise en place de moyens de fabrication.

AP, famille Peilloud.

Il se marie à Annecy en 1958 avec Simone et ils ont deux filles. À partir de 1968, la famille déménage à Gaillard près d’Annemasse et Lucien travaille dans l’entreprise Anselmino. Puis il est employé par la Société Progressa qui développe et installe des systèmes de filtration industriels. C’est à cette époque qu’il réussit son diplôme d’ingénieur.

A 55 ans , Lucien prend sa retraite et s’installe avec son épouse à Cuxac d’Aude.

Il décède en 1984 après une courte retraite.



[1] Originaire de Bellegarde-en-Valserine, Roger Peilloud épouse en 1924 Marie Lachavanne (1903-1979). Ils auront trois autres enfants : René, Fernand et Jean-Claude.

[2] http://maitron-en-ligne.univ-paris1.fr/spip.php?article171588

[3] Il est titulaire, en 1946, du certificat d’études primaires élémentaires (CEPE), le fameux « certif ».

[4] Germain, Michel. Mémorial de la déportation : Haute-Savoie, 1940-1945. Chambéry : La fontaine de Siloé, 1999, 351 p., pp. 42-43.

[5] Paul Arnaud, 17 ans, décédé à Flossenbürg le 11 janvier 1945.

[6] Guy Ceriatti (17 ans), décédé à Leitmeritz, Kommando de Flossenbürg, déc. 1944.

[7] André Ecuer (16 ans et demi) décédé à Leitmeritz, Kommando de Flossenbürg, déc. 1944

[8] Raymond Fontaine, décédé à Leitmeritz, Kommando de Flossenbürg, déc. 1944.

[9] Henri Geneve, (16 ans) décédé à Mauthausen.

[10] Tous les deux décédés.

[11] Fernand Million, (16 ans) décédé à Neuengamme le 14 janvier 1945.