Huyghé de Mahenge et le réseau Sabot-Reims

Il faut parfois des mois, voire des années, pour tenter de reconstruire une histoire. Pour celle du général Huyghé de Mahenge, il nous aura fallu presque trois ans pour apporter une réponse à la question : pourquoi a-t-il été déporté en 1943 ?

Si l’on se réfère au témoignage de Geneviève Schutz, il est possible que le général ait été dénoncé. Pour quelles activités ? Le seul historien de la résistance dans le Clunisois, Jean Martinerie, avait émis l’idée -mais sans plus de précisions- que le général faisait partie d’un réseau : « […] il faut signaler le réseau belge de Huyghé de Mahenge, à Cormatin, qui assure le passage de la ligne de démarcation puis les filières vers l’Espagne[1]. » Selon le petit fils du général, une importante cache d’armes fut découverte à « La Garenne » après la guerre. Le fait est confirmé par un témoin de l’époque, Alfred Lang, juif allemand réfugié à Cluny. Il rédige en 1948 « Je ne suis qu’un Boche » et écrit : « Un châtelain des environs fut arrêté par la Gestapo qui découvrit un dépôt d’armes dans son château. »

Une cache d’armes, un réseau ?

Hormis le fait que des armes aient été cachées à La Garenne, si l’on en croit Jean Martinerie, de quel réseau s’agissait-il ? Les réseaux belges en France étaient au nombre de cinq, regroupant environ 4 000 agents belges et français. Seuls deux de ces réseaux ont fait l’objet de recherches.

  • P.C.B-P.C.C (poste de commandement belge devenu le poste central des courriers)
  • Ali-France[2] : dirigé par Joseph Dubar et Paul Joly. Les Saône-et-Loiriens André Jarrot, Louis Durand, Auguste Laurin et Louis Gaudillère[3] en font partie ainsi que sept autres agents de Châlon-sur-Saône dont Jacques Pessaud[4] et Marcel Orset[5]. Pour Ali-France, il s’agit d’évacuer du courrier puis le réseau se spécialise dans le renseignement. Le réseau a contribué à l’évacuation d’une centaine d’agents britanniques en 1940-1941 et de 700 Belges durant l’Occupation.
  • Zéro-France : Le service de renseignement Zéro est un réseau de la résistance belge pendant la Seconde Guerre mondiale. Actif de 1940 à la libération du pays, il est notamment en contact avec le SOE britannique. Fondé en juillet 1940 par Fernand Kerkhofs, il s’entoure de Jean Moens, Paul Lescornez, Jules Lerot, Joseph Dehennin, Marcel Van Caester, René Dufrasnes, William Ugeux, Louise de Landsheere et d’autres résistants.
  • Delbo-Phoenix : D’abord limité à l’organisation de filières d’évasion, le réseau belge Delbo-Phénix supervisé par Walter Dewe, travaillera, en Saône-et-Loire, avec Zéro-France. Camille Chevalier, à Chalon-sur-Saône, assure ainsi le passage en zone libre. Le réseau élargit rapidement son action au renseignement.

Le réseau Sabot- Reims, Noé, Coty[6].

Le réseau SABOT a été créé par la Sécurité belge et Jacques Nemery (pseudo Reims). Il comporte plusieurs agences : MADELEINE – DELLY – GASTU – ALBERT et TOTY). Le département de la Saône-et-Loire appartient à l’agence « DELLY[7] ».

Le belge Pierre Bourriez en est le chef du renseignement.

Le 28 février 1943 est créé le réseau REIMS, composé des Agences BILL et JENNY ainsi que du réseau belge de la première heure : SABOT. Le réseau est connu sous deux appellations : Pierre-Reims puis Sabot-Reims. En 1943, il est contrôlé par le réseau GALLIA après un accord passé entre la Sûreté belge et le B.C.R.A.

Selon André Jeannet, « Sabot-Reims », actif en Saône-et-Loire, « était chargé de rechercher et de transmettre en un minimum de temps des renseignements et documents de toute mission. Une telle mission impliquait une pénétration aussi profonde que possible de tous les milieux, militaires, politiques, économiques, sociaux et une surveillance de tous les instants des occupants civils et militaires. Les agents, tant français que belges, étaient recrutés après un très sérieux temps d’essai[8]. »

À Mâcon, le responsable de l’agence DELLY était André Kelche (1914-1999).

A. Jeannet cite également les noms de quelques agents qui travaillaient avec lui :

  • Albert Cousin (pseudo Jeanne), pharmacien à Saint-Laurent-Les-Mâcon
  • Raymond Brachet (pseudo Jenny), maréchal des Logis
  • Marcel Vaillant (pseudo Henriette), transporteur à Saint-Laurent-Les-Mâcon
  • Michel Philibert et Francis Meynard, agents S.N.C.F à la gare de Mâcon
  • Paul et Josée Keyeux

C’est ce couple qui nous conduit à Armand Huyghé de Mahenge.

Les résistants Paul et Josée Keyeux, selon A. Jeannet

 « Paul Keyeux (Gaby), imprimeur à Verviers (Belgique), membre des services secrets alliés avec sa femme avait fui son pays où il était « grillé ». Ils étaient arrivés à Mâcon en mai 1942. Hébergés à la Maison des jeunes par le père Captier (1906-1984), ils pouvaient, de leur fenêtre, face à la gare, surveiller le trafic allemand et recueillir les renseignements utiles aux alliés. Des amis cheminots leur servaient d’indicateurs. Une fois par semaine, grâce à une fausse carte d’identité, Paul Keyeux portait lui-même ses rapports à Lyon d’où ils suivaient la filière vers Londres[9]. » Selon les documents du réseau « Sabot-Reims » conservés aux Archives nationales, Paul Keyeux était responsable de l’agence DELLY à Mâcon[10]. Kelche a pu le remplacer à ce poste après son arrestation.

En effet, à Mâcon, le réseau fonctionnera pendant dix-huit mois sans accroc, c’est-à-dire jusqu’à l’arrestation du couple Keyeux.

De Verviers à Mâcon : « J’ai trois amours : mon mari, ma Patrie et Dieu. »

Paul Keyeux est né le 12 juin 1899 à Andrimont (Belgique). Il exerçait la profession de commerçant à Verviers. Selon les documents de Sabot-Reims conservés aux Archives nationales, son domicile était un des centres de la résistance verviétoise. Il avait entreposé chez lui un important dépôt d’armes que son épouse est parvenue à faire transférer juste avant l’arrivée de la Gestapo. Agent de liaison dans le réseau Sabot-Reims, Josée Keyeux (née Reipp) disait d’elle : « J’ai trois amours : mon mari, ma Patrie et Dieu. »

Paul et Josée s’enfuient de la Belgique vers Paris et passent la ligne de démarcation en mai 1942. Ils arrivent par hasard à Mâcon et, selon A. Jeannet qui a recueilli le témoignage d’André Cousin, un prêtre belge les aiguille vers le Père Captier qui dirige alors une œuvre catholique pour la jeunesse. Il héberge le couple dans « une petite chambre, rue des Charmilles. » Ils font la connaissance des membres de Sabot-Reims, réseau auquel ils appartiennent. Albert Cousin leur fournit des faux-papiers.

L’arrestation du couple Keyeux

Le 27 septembre 1943, le couple est arrêté par la Gestapo et transféré à Montluc. Puis ce sera Fresnes et Compiègne. « Ce n’est pas leur activité à Mâcon qui motiva l’arrestation des Keyeux, mais celle antérieurement en Belgique[11]. » Raymond Brachet se rend rapidement à leur domicile et réussit, grâce au père Captier, à enlever les documents compromettants : un code chiffré, une liste de pseudonymes avec numéro des agents locaux, deux messages de la BBC (« André des Alpes et Kapock… ne font qu’un ») et des fausses cartes d’identité.

Au 7 rue Jean Dagnaux, Mâcon

C’est une hypothèse mais sur cette liste de pseudonymes pouvait figurer le nom du général Huyghé de Mahenge. De nationalité belge comme Paul et Josée Keyeux, résidant à trente-six kilomètres de Mâcon, le général -et ce n’est peut-être pas une simple coïncidence, fut arrêté le même jour qu’eux, le 27 septembre 1943. Selon notre hypothèse, Armand Huyghé de Mahenge peut avoir appartenu au réseau Talbot-Reims ou, tout du moins, il en était assez proche pour être arrêté en même temps que les Keyeux.

Armand Huyghé de Mahenge est transféré à la prison de Fresnes où sont détenus dans la même galerie que lui, le ministre belge Paul-Émile Janson, le résistant lyonnais Henry Crooks ainsi que le général Frère. Déporté à Buchenwald, il y décédera le 1er mars 1944. Paul Keyeux, envoyé également à Buchenwald, travaillera au sous-commando de Dora à la fabrication des V2. Transféré au camp de Wieda, il meurt d’épuisement. Son épouse Josée meurt à Ravensbrück le 27 juin 1944.

À La Garenne, après septembre 1943

Après l’arrestation de son époux, Alice de Mahenge continue de vivre à La Garenne avec sa fille « Loulou » et son fils Roger qui prendra le maquis le 6 juin 1944. « La générale » confie au jeune Paul Huot que son aîné, Marcel, a dû rejoindre l’Angleterre[12]. Elle n’a aucune nouvelle ni de lui, ni de son mari déporté. Paul Huot, affecté au chantier de jeunesse de Cormatin, sera accueilli comme un fils à La Garenne jusqu’à son engagement au maquis puis au 4e Bataillon de choc.

Mais en avril 1945, c’est un déporté revenu de Buchenwald qui amène à La Garenne la mauvaise nouvelle :

« Ici nous avons passé de bien tristes et pénibles journées au sujet des nouvelles de Papa. Enfin un détenu de Buchenwald est revenu à Cormatin et nous a apporté la confirmation de la nouvelle que nous redoutions tant. Papa est mort en février 44, depuis 14 mois déjà. Il n’aurait certainement pu résister jusqu’à la fin et c’est encore une consolation pour nous que de savoir qu’il n’a pu tenir que peu de temps[13]. »


[1] Martinerie, Jean. Éléments pour une approche historique de la résistance en Clunysois et lieux circonvoisins. Beaubery : imp. Turboprint, 2010, 311p., p. 27.

[2] Verhoeyen Etienne. Un réseau belge du Nord : Ali-France. https://www.persee.fr/doc/rnord_0035-2624_1994_num_76_306_4929

[3] L. Gaudillère est arrêté le 10 novembre 1942.

[4] Arrêté le 8 juillet 1943, il décède à Mauthausen le 26 avril 1944.

[5] Orset est arrêté le 8 juillet 1943 et revient de captivité en 1945.

[6] Pour des raisons de sécurité, le réseau a pris différentes appellations et celle de « COTY » à partir de mars jusqu’à la Libération.

[7] Le P.C de la région « Delly » se trouve à Grenoble. Delly s’étend de la Meurthe-et-Moselle à Avignon, de l’Allier à la Suisse et l’Italie.

[8] Jeannet, André. La Seconde guerre mondiale en Saône-et-Loire : Occupation et Résistance. Mâcon : JPM éditions, 2003, 350 p., p. 117.

[9] Idem. La filière vers Londres transite par la Suisse.

[10] Archives nationales, réseau Sabot-Reims : 72AJ/80/V/pièce 7

[11] Jeannet, André. Mémorial de la Résistance en Saône-et-Loire. Biographies de résistants. Mâcon : JPM éditions, 2005, 443 p., pp. 225-226.

[12] Huot, Paul. J’avais 20 ans en 1943. Les Chantiers de Jeunesse, Le Maquis, Le Commando de Cluny-4e Batailllon de Choc (1e armée-Général de Lattre de Tassigny. Anglet : éditions Sauve Terre, 2001, 217 p., p. 36. Marcel de Mahenge se mariera d’ailleurs en Angleterre.

[13] Idem., p. 179. Courrier de Roger Huyghé de Mahenge à Paul Huot.