L’affaire Doussot (affaire Clairet) nous a permis de rencontrer dernièrement Frédéric Couffin qui s’intéresse particulièrement à l’histoire de La Mulatière. Il nous livre ici un travail remarquable sur un résistant qui a vécu à Cluny, prat’sien et gadz’art : Stéphane Dechant.

La Mulatière.

La Mulatière est une petite commune du sud-ouest de la banlieue lyonnaise créée en 1885 de la scission avec la ville de Ste Foy-les-Lyon pour des raisons de différence de classes sociales. En effet, quelques années avant la Révolution Française, le confluent Saône-Rhône fut repoussé au sud de Lyon en un lieu de bateliers qui n’était ni un hameau ni un lieu-dit mais qui s’appellera La Mulatière. Son « prestige » s’agrandit autour des années 1825-30 avec la première ligne de chemin de fer voyageurs en France « St Etienne-La Mulatière de Ste Foy ». La lourde locomotive et ses trois classes tirées par des chevaux s’arrêtaient puis au confluent une diligence passait un pont avec octroi au confluent pour déposer les voyageurs à Lyon terminus. Il se créa alors au confluent nord puis sud une zone industrielle avec un bassin d’emploi lié surtout aux ateliers de la grande société PLM. De 1840 à 1875, en plusieurs vagues, arrivèrent des ouvriers en « déphasage de classe » avec la population de viticulteurs et surtout de bourgeois lyonnais et leur domesticité résidant dans des « maisons des champs » sur les hauteurs. Ce déphasage de classe et les lobbies associés de part et d’autre conduisit dix ans après le gouvernement à voter la rupture administrative.

Environ 30 ans après cette séparation, la commune ouvrière d’environ 3 800 habitants en forte expansion démographique, soutenue par deux immigrations italienne et espagnole, paya  un lourd tribu humain aux combats sur les lointains fronts de la première guerre mondiale.

Pendant la Seconde Guerre mondiale, Lyon, sa banlieue et les départements de l’actuelle région Rhône-Alpes-Auvergne furent le siège à la fois de l’organisation de divers mouvements de La Résistance, des plus grands théâtres d’opération du maquis, mais aussi de dénonciations et d’exactions de la part d’amis proches devenus collaborateurs par idéologie et/ou intérêt financier au service de Klaus Barbie responsable de la section IV du SIPO-SD.(Gestapo)

Après cette guerre, La Mulatière donna le nom du cheminot résistant Stéphane Dechant à l’axe routier principal de la commune. Ce modeste écolier venu à Cluny, devenu ingénieur des Arts et Métiers (Gadz’Arts), marié à une clunisoise, soldat reconnu des deux guerres, résistant à la Mulatière où il habitait est mort en déportation en Allemagne. Cinquante ans après, très peu de mulatins connaissaient son trajet. Le texte ci-après, basé sur des recherches et des documents familiaux originaux prêtés par sa fille, en particulier des photographies, raconte ce parcours exemplaire et tente cette remémoration.

Les années d’études de Stéphane Dechant à Cluny

Stéphane DECHANT est né à Riorges à côté de Roanne dans la Loire où son père était employé aux Chemins de fer. Une ligne de chemin de fer Roanne-Chalon-sur-Saône avait été ouverte en 1870 avec un tronçon en 1888 Chalon-Cluny par la compagnie PLM (Paris Lyon Méditerranée). C’est probablement pour cela qu’on retrouve ensuite sa famille à Cluny. Le jeune Stéphane va faire ses études secondaires à l’Ecole pratique de Commerce et d’Industrie de Cluny (La Prat’s), la 4ème année étant une préparatoire à l’Ecole des Arts et Métiers.

AP, famille Dechant. Stéphane, 1er rang, assis, portant un brassard noir.

Il intègre les Arts de Cluny dans la promotion 1911-1914 portant la devise de l’Ecole « Fraternité », valeur qui va le suivre, d’après moi, dans sa démarche personnelle ultérieure. Il a été probablement un élève brillant, sortant 25ème de sa promotion de plus de 100 étudiants.

AP, famille Dechant. Arts et Métiers, 1911-1914.

Son engagement lors de la Première Guerre mondiale.

Pas plutôt sorti de l’Ecole d’ingénieurs, le voilà confronté début août 1914 à la déclaration de la Première Guerre mondiale. L’armée refuse son incorporation pour des raisons médicales ; que cela ne tienne, il va dans une autre unité à Chalons a priori et s’engage volontairement. Cheveux châtains, yeux marrons, nez rectiligne , front couvert, visage ovale, ce garçon de 1m70 de 21 ans est incorporé en mars 1915 au 3eme régiment du Génie comme 2ème classe puis affecté au 11ème » régiment de la même arme. En août 1915, il est blessé grièvement par un éclat d’obus à la carotide à Noulette dans le Pas de Calais. Il est donc évacué.

En octobre 1915, il repart en renfort d’une autre compagnie de son régiment. En avril 1916, il est nommé caporal ; il est de nouveau évacué en juillet 1916, repart un mois après au combat.

Mais la guerre, en dehors des courts moments de repos, était une drôle de guerre. En effet, un an après, en août 1917, dans l’Aisne, il est évacué car il est intoxiqué par les gaz. Il est cité à l’ordre du régiment. Soigné, il profite de cette période pour suivre fin décembre 1917 une formation à l’Ecole des élèves aspirants du Génie d’Angers. En juin 1918, il est promu aspirant puis il est de nouveau gazé à St Hilaire le Grand, suite à un acte de courage le jour de la fête nationale. Pour cela, on le distingue de la citation à l’ordre de la IV ème armée, signée du maréchal Pétain « chargé d’une mission très périlleuse dans les tranchées de 1ère ligne, a réussi par son sang froid à ramener son détachement au complet sous un très violent bombardement. Gravement indisposé par des obus toxiques, a refusé de se laisser évacuer. » Il est alors affecté au bataillon d’instruction du 11ème régiment du Génie et la Compagnie 21/14. Le 1er février 1919, il devient sous-lieutenant de réserve puis est démobilisé définitivement en octobre 1919.

AP, famille Dechant.

De cette Première Guerre mondiale, le soldat volontaire puis l’officier Stéphane Dechant, cité deux fois, revient avec la croix de guerre avec palme et une étoile de bronze, mais surtout avec des séquelles physiques liées aux gaz et blessures d’obus.

L’entre-deux guerres

Retiré à Cluny, il mène un autre combat bien plus agréable. Joli comme un cœur dans son habit de sous-lieutenant, qui est sans contexte un atout auprès des filles, il fréquente Germaine Eugénie Lucas, une jeune fille de la ville (16 ans en 1916). Elle est alors pupille de la Nation car son père –professeur de dessin à l’Ecole d’ingénieurs des Arts et Métiers et sergent- est décédé au Front à Crombeke en Belgique le 1er juin 1915. Les voilà mariés en 1919.

AP, famille Dechant. Stéphane et Germaine.

Il semble que le couple soit venu résider en région lyonnaise à Caluire. De leur union, naîtront un garçon Gabriel en 1921 et Marguerite en 1925 que l’on a rencontrée et à qui l’ont doit la grande partie de cette biographie.

Son retour à la vie professionnelle semble avoir été difficile : il trouve du travail chez Berliet peu de temps puis rentre au PLM comme dessinateur en 1921 au service de la voie à Bourg en Bresse puis successivement à Thiers en 1927, Oullins entre 1930 et 1933 et enfin à Lyon-Perrache.

Par effet rétroactif, il est nommé lieutenant de réserve en 1923, mis hors cadre en 1925 puis réaffecté en   1926. Il reçoit la légion d’Honneur en 1929. Il continue en tant qu’officier de réserve à faire des périodes d’instruction dans diverses compagnies du Génie et obtient le grade de capitaine en 1937.

Entre 1932 et 1934, Stéphane habite avec sa femme et ses deux enfants rue Victor Hugo à Oullins puis ils déménagent à La Mulatière dans une maison avec jardin. Elle est située à mi-pente de la colline, entre de grandes propriétés bourgeoises et le quartier populaire avec sa vie économique et administrative près du fleuve. Sa maison est au fond d’une courte impasse fermée perpendiculaire à la rue principale de la commune comme s’il avait voulu la plus grande discrétion.

En 1931, il est initié dans la loge maçonnique appelée « L’asile du sage » du Grand Orient de France et monte les grades pour devenir maître en 1934. Cette démarche humaniste et philosophique selon un rite propre au Grand Orient de France le conduira certainement, par les rencontres qu’il fera dans ce milieu, vers un engagement de résistant actif pendant la guerre. Il est aussi membre de la section Française de l’Internationale Socialiste (SFIO) sans responsabilité politique au sein de la municipalité de gauche de la Mulatière à l’époque.

La Deuxième Guerre mondiale.

 D’août 1939 à juin 1940 :

Fin août 1939, il est rappelé et affecté en janvier 1940 au 4ème Régiment du Génie où il prend le commandement d’une compagnie dans l’armée des Alpes, à Lancey, dans la région de Grenoble. Une  photo, permet de le distinguer au premier rang à gauche avec à ses côtés le commandant d’Ivernois et l’abbé Benatru, l’ordonnance de Stéphane. La défaite arrive en mai 1940. Il n’accepte pas l’armistice telle quelle de Rethondes signée le 22 juin par Huntziger et Hitler. Ce jour là, les Français tentent d’obtenir dans l’article 19 une dérogation car l’armée des Alpes n’a pas été vaincue. Hitler refuse et Weygand plie. Stéphane Dechant refuse les ordres et après avoir enlevé ses galons, participe les 21-24 juin 40 aux combats victorieux de Voreppe. Le 24 juin, l’armée italienne signe l’armistice. On suspend alors son commandement de sa compagnie. Il est alors démobilisé et se retire à La Mulatière en juillet 1940. Tout de suite, avec sa femme Germaine, il rentre dans la Résistance où leurs activités constituent à distribuer des tracts et des journaux. Ils interviennent aussi auprès de communautés principalement celles des Juifs mises en difficulté par la politique inique de Laval et Pétain de la Révolution Nationale.  

 Fin juin 40-42 :

Alors qu’à Lyon naît une mosaïque de mouvements de résistance, fin 1940, un groupe de tendance républicaine hétérogène fonde le mouvement de résistance « Franc-Tireur », comprenant entre autres des francs-maçons. Mais fin 1941, il y a une dissidence et Jean Fousseret, un médecin socialiste, crée le mouvement  « Le Coq Enchaîné » formé de personnes en général de la classe moyenne avec entre autres d’une majorité de francs-maçons de plusieurs loges lyonnaises, de socialistes et de syndicalistes. Georges Dunoir (de la loge à laquelle appartient Stéphane) est l’un de ses membres. Le mouvement -disons « plutôt à gauche »- défend âprement la laïcité, créant un journal pour contrer la propagande collaborationniste du gouvernement Pétain.

Par ailleurs, Churchill fonde à Londres au printemps 41, un Service des Opérations Spéciales, sigle anglais SOE, formée d’agents secrets, d’agents experts en sabotage, en préparation de parachutages d’armes par la RAF dans l’intérieur des pays occupés, etc…. En novembre 1941, la section française est conduite par Maurice Buckmaster qui forme et envoie environ 450 agents dont la branche hors contre-espionnage utilise des résistants français sous contrôle d’agents britanniques. C’est donc probablement vers décembre 41-début 42 que Stéphane est approché et intègre le Coq Enchaîné dont les membres travaillaient pour des réseaux appelés « Réseaux BUCKMASTER. Son agent de liaison est un certain Robert René Boiteux, connu sous le pseudo « Nicolas » à l’époque. Ce groupe se réunit au 118 de la Grande Rue dans la maison de Germaine et Stéphane à La Mulatière. Stéphane a pour mission d’enseigner l’usage des explosifs destinés aux sabotages. On connait plusieurs parachutages sur la région de l’Azergues, de l’Ain, impliquant en particulier « Nicolas » : celui du 1er et 2 juin 42 au nord d’Anse avec le message de Londres « Nicolas dit salut aux vivants » et celui du 26-27août 42 à Taluyers (près de Mornant), « Les poires sont meilleures que les pêches » qui ne se passèrent pas toujours bien et qui mettent la Gestapo et la milice sur les dents. Klaus Barbie offre six millions de francs à qui permettrait de faire arrêter le dit Nicolas. Fin 42, la chasse aux résistants entre autres dans la région de La Mulatière-Oullins s’accentue.

L’arrestation de Dechant

Le 10 décembre 1942, à 18H, arrive le drame dans la maison mulatine de Stéphane, Germaine et sa fille. Germaine, l’épouse de Stéphane raconte (NDRL, je résume) : « Ce jour là, un commissaire et trois inspecteurs de la police de Vichy perquisitionnent la maison pour chercher un dépôt d’armes provenant d’un parachutage dans la région d’Anse. N’ayant rien trouvé, il arrête mon mari. Aucun indice n’intervient lors de l’interrogatoire. L’affaire allait se terminer par un non-lieu lorsqu’une dénonciation d’un monsieur X mulatin impliqué dans l’affaire (on taira le nom) révélera la cache des explosifs dans le cellier. Le 14 décembre 1942, la police de Bousquet découvre le stock d’armes.    

De décembre 1942 à février 1944 :

Stéphane est incarcéré à la prison St Paul de Lyon jusqu’au 2 février 1944, c’est-à-dire un peu plus d’un an. On peut imaginer à cette époque ses conditions de détention et peut-être les traitements infligés. Aux archives départementales du Rhône, on retrouve l’acte d’accusation et les réponses de Stéphane Dechant aux juges, lors de son procès en mai 43. Si la situation n’était pas si dramatique, a posteriori les réponses de Stéphane font sourire au vu des faits réels dont il est accusé : le stock d’explosifs d’origine anglaise en provenance du parachutage de Taluyers, listé par le juge est en effet impressionnant – il dit par exemple qu’il a caché des armes pour éviter que les gens inexpérimentés se blessent et qu’il souhaitait s’en servir plus tard contre l’occupant. On lui reproche d’avoir la photo de de Gaulle : il ne sait pas, un inconnu lui a vendue dans un restaurant ; les tracts trouvés chez lui : ils les a ramassés dans la rue et gardés à titre de curiosité… Il est condamné à 18 mois de prison et 5000 F d’amende. D’autres jugés avec lui ont pour certains des peines plus lourdes allant jusqu’à des peines de travaux forcés ou des peines de mort par contumace. Il semblerait que son passé valeureux d’officier ancien combattant de 14-18 ait atténué sa condamnation.

On possède en archives une lettre qui montre aussi la collaboration de certains membres de grandes sociétés. La SNCF région Sud-Est via son directeur de l’exploitation à Lyon dénonce Stéphane incarcéré pour menées antinationales. Stéphane reçoit le 4 novembre 1943 une lettre de la Direction de la SNCF région du Sud-Est qui lui retire l’honneur de porter sa médaille d’honneur des Chemins de fer.

 De février 1944 à juillet 1944 :

En février 1944 Stéphane Dechant est transféré dans le camp d’internement de St Sulpice dans le Tarn sous contrôle du ministère de l’intérieur du gouvernement de Vichy.

Au moment où arrivent les premiers internés en 1941, le préfet fait installer des barbelés. Beaucoup de juifs internés à St Sulpice, de l’Est en particulier polonais, vont faire régulièrement l’objet de convois pour Drancy puis les camps de la mort. Il y aura quelques enfants de 3 à 6 ans dans ces convois. Pour certains internés, les visites des familles semblent avoir été acceptées car Germaine Dechant et sa fille Marguerite vont voir leur mari et père à Pâques. De cette visite, Germaine apprend entre autres, par la bouche de Stéphane, les noms de ceux qui l’ont dénoncé deux ans auparavant. Maguy, qui n’a pas encore 20 ans, et ne le pressent pas bien sûr, verra son père pour la dernière fois. Les historiens ont établi depuis l’histoire détaillée des divers événements de ce camp et les conditions de vie des internés, elles sont dures : nourriture insuffisante et conditions sanitaires précaires.

De février 1944 à juillet 1944 :

Le 28 juillet 1944 le directeur du camp reçoit un télégramme secret pour préparer l’évacuation du camp ; le 30 juillet les internés sont mis dans des wagons à bestiaux et partent pour Toulouse à 30 km où d’autres les rejoindront. Le hasard veut que le train passe le 2 août en gare d’Oullins contiguë à La Mulatière. Le train y stationne 2 heures. Stéphane et d’autres arrivent à écrire quelques mots au crayon sur un bout de papier. Le courrier adressé à Germaine sa femme, document d’archives historiques et personnel, Ô combien émouvant contient ce passage :

« Ma chère Germaine,

Je suis de passage à Oullins en route pour une destination inconnue*. Ne te frappe pas. Moi je n’attends que l’arrivée. Le voyage est pénible. A 80 d’abord par wagon puis ensuite à 60.

Nous sommes partis dimanche à midi. Je t’enverrai des nouvelles dès que je pourrai. Ne vous tourmentez pas, les voyages forment la jeunesse. Je vous embrasse tous bien affectueusement.

A toi mille baisers.  Stéphane Déchant

                                                                               * En bas de page Stéphane D. écrit : certainement l’Allemagne

Stéphane cherche à rassurer les siens, blague même dans le passage suivant et indique avec quels camarades il voyage… Il écrit même, probablement pour des raisons de sécurité, que les accompagnateurs allemands sont serviables et affables ! Des lettres tombées sur la voie, Mme Déchant sera la seule à recevoir ce type de courrier. On sait par une déposition qu’elle fait à la police le 12 décembre 1944 (les Allemands sont partis de la Mulatière et de Lyon, mais pas tous les collaborateurs) qu’elle reçoit ce mot le 3 août et que depuis elle n’a pas de nouvelles de son mari malgré ses démarches à la Croix Rouge… On lui demandait le N° du train qu’elle n’a pas pu obtenir malgré de nombreuses démarches. Pourtant, le 18 décembre 1944, le secours Catholique International avait ce numéro, c’était le N°1681.01. Le convoi de 15 à 20 wagons comportait 1088 hommes et 101 femmes dans lesquels il y avait quelques enfants.

KL Buchenwald- Kommando de Leau.

 D’août 1944 à janvier 1945 :

Le train arrive le 6 août à Weimar, ville allemande célèbre pour avoir connu en 1919 une première république parlementaire et démocratique. Elle sera remplacée par le IIIème Reich d’Hitler, régime autoritaire et dictatorial qui marquera malheureusement l’histoire du XXème siècle.

La suite, Stéphane Dechant va la vivre lorsque les hommes seront transférés de Weimar au KL Buchenwald peu éloigné. Il portera alors le matricule 69818 et comme ses camarades mis en « quarantaine ». Le 14 septembre 1944, son transfert en train avec environ 200 autres détenus le conduira au Kommando de Plömnitz-Leau à 120 km environ de Buchenwald. Les seules données que nous avons sur ce qu’a du être sa vie à Leau, nous les devons d’une part à des déportés qui ont pu revenir -et surtout parler ou écrire- et d’autre part à l’archiviste allemande du mémorial local que nous avons contactée.

Le Kommando de Leau était une mine de sel au service de la Ste Solvay. A leur arrivée, les déportés pénètrent groupe par groupe dans un ascenseur qui les conduit 450 m plus bas en une minute. Par des longues galeries aux parois de sel et dans une atmosphère sèche, chaude, étouffante car peu ventilée, ils rejoignent une salle meublée de couchettes. La nuit, ce sont des explosions puissantes dues à la dynamite qui font sauter les blocs de sel. Sur la même charrette du camp, on leur apporte la soupe et on reprend les mourants. Au bout de deux mois, les conditions de bagne sont si dures et conduisent  à tant de morts, (donc inefficace pour l’industrie nazie), que les SS finiront par les ramener au camp pour dormir. Ainsi, les déportés feront le matin 2,5 km de marche-course pour faire ensuite les 12h de travail et rentrer le soir selon les mêmes conditions. On connait le récit du Noël 1944, où le commandant du camp va les accabler de musique, de vœux, de promesses de suppléments alimentaires non tenus, mais aussi de coups avec à la fin un « bon Noël à tous » pour accentuer l’isolement et le spleen des déportés. Stéphane Dechant vient de vivre son 3ème Noël loin de sa famille, mais aussi son dernier. En effet, quelques jours après, le 6 janvier 45, Stéphane âgé de 49 ans, déjà atteint par les séquelles de la guerre de 14-18, affaibli par ses années de prison et de camp, rongé par les poux et la vermine, meurt. Nous savons que les morts étaient enterrés sans soin et jetés dans des fosses. Il faudra attendre mai 1945 lors de la libération du camp par les alliés pour que ceux-ci imposent aux SS et à la population allemande locale d’exhumer les corps et les re-inhumer dans des conditions propres aux rites de notre Humanité. 

Aujourd’hui à Leau, une plaque mémorielle déposée en 2005 rappelle à tous de se souvenir des combattants torturés et menés à la mort ici par les fascistes dans cette annexe du camp de concentration de Buchenwald.     

Fin décembre 1944, le journal socialiste lyonnais fait part de la déportation de Stéphane. A la Mulatière on mettra longtemps à connaitre son triste sort. Le 29 avril 1945, par exemple, Stéphane Dechant est encore inscrit en position très honorable sur le PV des résultats du vote de l’élection des conseillers municipaux. On reconnait les noms de Jars futur maire, Lafarge lui aussi dénoncé, emprisonné et mort en déportation. Germaine Dechant devra attendre le retour de M. Fousseret, lui aussi déporté à Leau, pour connaitre le sort tragique de son mari.

En 1947, Stéphane recevra à titre posthume une citation, à l’ordre de la Division avec croix de guerre et médaille d’argent.    

Tous résistants : Germaine et Gabriel Dechant.

Finissons par un mot sur la femme de Stéphane et son fils. Germaine avait accompagné son mari dans ses activités de résistance au sein du Coq Enchaîné avec des fonctions importantes. En 1942, elle enseignait à Gerland. Après l’arrestation de son mari, elle s’occupa de la fabrication de faux papiers pour aider des personnes inquiétées à quitter la France. Le 25 août 1944, elle recueillit, sous le préau de l’Ecole Paul Nas, les corps des deux jeunes résistants René Marti et Jean Prudent de 25 ans tous les deux, tués par les nazis au pont de La Mulatière. Après la guerre, elle vint enseigner à l’Ecole Paul Nas jusqu’à la fin de sa carrière en 1954. On ne remit à Mme Dechant la carte de combattant volontaire de la Résistance qu’en 1959, reconnaissance qu’elle ne voulait pas jugeant qu’elle n’avait fait que son devoir.  Elle décéda en 1997 à Marseille à l’âge de 97 ans.

Son fils, Gabriel fit aussi ses études à Cluny. Il épouse une mulatine dont les parents étaient boulangers. A 20 ans, il participe aux « chantiers de jeunesse », s’évade, rejoint un régiment à Mâcon. A la démobilisation, il entre aux ateliers d’Oullins, devient membre du parti communiste et rejoint le maquis avec les FTP avec lesquels il participe aux combats de Brignais et ceux de la libération d’Oullins. Décoré, le fils avait suivi la voie de ses parents.  A son décès en 1993, sa famille quitta La Mulatière.   

F. Couffin.