Des noms. Hennebert, Monjaret… Nous n’avons que des noms laissés par Marie-Louise Clément en 1945 pour tenter de retracer le parcours de résistante de M-L. Zimberlin. Vous me direz, c’est déjà pas mal parce que si nous avions les mêmes éléments pour tous les résistants clunisois enregistrés agents P2, on y verrait peut-être parfois plus clair pour savoir quel a été l’engagement des uns et des autres.

Parmi la liste de noms dressée par M-L. Clément en 1945, des personnages connus dans la résistance, (Deschamps, Calamand, Hennebert… ) et d’autres, de parfaits anonymes ou presque. Des femmes et des hommes qui n’ont pas couru après les Honneurs à la Libération, qui n’ont pas demandé de carte de CVR, qui n’ont pas rédigé de Mémoires, de souvenirs. Pas de médaille, aucune référence dans un livre d’histoire, rien.

Des femmes et des hommes qui n’ont fait que ce « qu’il y avait à faire », au moment où il fallait le faire.

Alors, avec le peu d’éléments dont nous disposons, qui était Lucie Ferlet et quelle a été son implication dans la résistance lyonnaise ?

Lucie Ferlet, quelques éléments de biographie

Lucie Ferlet est née le 25 novembre 1889 à Ruy dans l’Isère. Son frère la rejoint-elle à Lyon pour y travailler ? Clément Jean Joseph Ferlet, de deux ans son cadet, (il est né le 13 août 1887) est marié à Marie Estelle Mollex. Le couple exerce la profession de guimpier.

Quant à Lucie, elle est fleuriste et vit au 25, avenue Jean Jaurès à Lyon. On la trouve référencée à cette adresse depuis les années 1920[1]. La belle-famille de Jean Meunier (professeur au lycée Lalande de Bourg-en-Bresse et membre de Franc-Tireur) vivent dans le même quartier et les deux familles se connaissent donc bien. G. Meunier, fils du résistant Jean Meunier, en garde ce souvenir : « Lucie était une femme forte, un peu au physique (ce qui ne veut pas dire que sa santé était excellente), surtout au moral. Et faut-il le dire, une personne bonne, humaine. »

Comme les sœurs Zimberlin ou Marie-Louise Clément, elle est restée célibataire. De même, elle est de la même génération que La Zim, lorsqu’elle s’engage dans le mouvement Franc-Tireur de Jean-Pierre Levy. En 1942, elle devient, dans l’équipe de Joseph Monjaret, FRIT N.

Si le dossier de Lucie Ferlet conservé à Vincennes sous la cote GR 16 P 220840 ne comporte pas beaucoup d’indications hormis qu’elle est référencée comme F.F.C., nous relevons quand même la présence d’un courrier de madame Guiguitant, domiciliée au 85 rue du professeur Roux à Vénissieux laquelle cherche en juin 1944 à savoir auprès de l’Administration ce qu’est devenue Lucie Ferlet après sa détention à la prison de Fresnes. Qui était Me Guiguitant ? Nous n’avons pas pu établir de liens entre les deux femmes. Peut-être une amie, tout simplement.

Lucie Ferlet : La « fleuriste de Lyon »

D’après Henri Deschamps (membre du Comité directeur de Franc-Tireur), c’est le professeur d’anglais Jean Meunier de Bourg-en-Bresse (un autre anonyme dont nous reparlerons) qui le met en contact avec Lucie Ferlet. Meunier est également une relation de La Zim et c’est sûrement grâce à lui qu’elle rencontre pour la première fois Deschamps en juillet 1942, durant la période des examens aux Arts-et-Métiers. Meunier a également pu indiquer le contact de Lucie Ferlet à La Zim. 

Toujours d’après Henri Deschamps, le magasin de fleuriste était le « point de chute » du mouvement Franc-Tireur :

Témoignage Henri Deschamps [2]. .

Selon Marie-Louise Clément, l’arrestation de Lucie Ferlet et de Joseph Monjaret stoppe net les activités du groupe, et notamment l’arrivage du journal Franc-Tireur à Cluny : en février-mars 43, elles distribuent 50 numéros et 166 en juillet 1943[3]. Conséquence de l’arrestation de Lucie Ferlet, en juillet, les deux résistantes reçoivent en retard les numéros de mai et de juin[4].

Le rôle de Lucie Ferlet au sein du mouvement Franc-Tireur n’est donc pas des moindres.

Arrestation et transfert à Fresnes puis Ravensbrück

Lucie Ferlet reçoit Joseph Monjaret le 4 avril alors qu’il doit rejoindre Londres. Ils sont tous deux arrêtés et conduits avenue Berthelot. Interrogée par Barbie, « La fleuriste » est coriace et elle ne lâche rien. L’Allemand qui interroge Monjaret (alias Hervé ou Le Goff) lui déclare : 

« Ahr mezieur lekoff, elle n’est pas kommode du tout, votre mademoizelle ferlay, vous zavez, on ne peut rien en tirer ![5] »

Lucie Ferlet sera transférée à Fresnes puis à Ravensbrück le 26 juillet 1943 avec Marie Finck, autre contact de Joseph Monjaret, arrêtée elle-aussi à Lyon.

Marie-José Chombart de Lauwe écrit au sujet de ce transport : « Le 26 juillet 1943, 58 femmes sont emmenées à la gare de l’Est, depuis le Fort de Romainville (pour 40 d’entre elles) et la prison de Fresnes (pour 18 autres)[1]. Embarquées dans des wagons ordinaires, dont les fenêtres sont grillagées (wagons cellulaires), elles arrivent à Sarrebruck le 27 juillet, où elles sont regroupées, sous bonne garde, dans une salle (de la prison sans doute), mais sans pénétrer dans le camp de Neue Bremm. Le 30 juillet, elles sont remises en route, dans un wagon de voyageur ordinaire, pour une destination inconnue. À Francfort, lors d’une alerte aérienne, elles sont évacuées dans un hangar et constatent alors que leur wagon est intégré à un train d’armement.

Le parcours se poursuit jusqu’à Berlin, où elles subissent une attente de plusieurs heures due à l’ignorance de leur destination suivante par les responsables. Les directives attendues tardent à arriver et les femmes du convoi en profitent pour tenter de faire passer des messages griffonnés en hâte à leurs familles, par des travailleurs libres passant à proximité. L’ordre arrive enfin de les acheminer à Furstenberg, d’où elles sont ensuite transportées par camions à Ravensbrück, que, contrairement à la plupart des autres convois, elles ne rejoignent pas à pied. Le 1er août, ces 58 déportées sont immatriculées du numéro 21649 au numéro 21706. À partir de février 1944, les déportées de la série des « 21000 » sont placées dans un Block spécial, le Block 32, réservé aux « NN », avec celles de la série des « 24000 » du convoi suivant, bientôt rejointes par certaines de leurs camarades déjà envoyées en Kommandos extérieurs. Classées « NN », elles n’ont droit ni à des colis, ni au courrier. Beaucoup de femmes, jugées puis envoyées dans les prisons du Reich, rejoignent encore le Block 32 par vagues successives[6]. »

Au KL Ravensbrück, Lucie Ferlet sera le matricule 21 668.

Lucie Ferlet, un soutien au camp de Ravensbrück

Sans solidarité, beaucoup de femmes à Ravensbrück (mais cela est valable dans tous les camps), n’auraient pas pu survivre. Du soutien moral pour faire face à l’atrocité, du soutien physique pour vivre, survivre au jour le jour, toutes en ont besoin. Si Marie-Louise Zimberlin a aidé comme elle a pu ses codétenues en partageant sa maigre ration de pain, elle a aussi été aidée par des femmes formidables comme le médecin Louise Le Porz qui l’aidera à sortir du camp avec les premières Françaises en avril 1945. Sans elle, La Zim n’aurait pas pu mourir sur le sol de la France[7].

La Zim donnera peu de nouvelles de celles qui partagent son quotidien. Néanmoins, elle glisse dans un courrier qu’elle a retrouvé à Romainville la stéphanoise Violette Maurice et à Ravensbrück « la fleuriste de Lyon ». Elle avertit donc le réseau que Lucie Ferlet est toujours vivante : « Je suis contente de voir que Iseau est avec la fleuriste de Lyon. Elles s’entendent bien toutes deux.[8]» Dans cette lettre, La Zim utilise son pseudo dans la résistance, « Iseau ».

À Cluny, on se réjouit de savoir que les deux femmes se sont retrouvées parce que Lucie Ferlet est un soutien. Gabrielle Clément, mère de la résistante Marie-Louise Clément, écrira ainsi à Sophie Zimberlin : « La fleuriste de Lyon est une personne cultivée et d’un moral solide et c’est réconfortant de penser à l’aide morale qu’elles en reçoivent toutes deux[9]. »

Au camp, Lucie survit. Voici ce que Me Jean Meunier racontait à son fils à son sujet : « Lorsqu’il y avait distribution d’une piètre nourriture au camp, Lucie avait le choix entre « faire durer » péniblement toute la journée, et celui de tout manger en une seule fois. Elle prit le parti de se sentir un peu moins mourante, au moins pendant quelques minutes.« 

La libération des camps

Lucie Ferlet quitte La Zim et Ravensbrück pour le camp de Mathausen où elle arrive le 7 mars 1945. Dans ce camp d’hommes se trouvent alors 577 Françaises, dont la Clunisoise Suzanne Burdin[10], la plupart déportées sous le sigle N.N. Lucie Ferlet sera libérée le 5 mai 1945 et rejoindra Lyon.

Marie-Louise Zimberlin a été libérée le 4 avril 1945 mais ne reverra pas Cluny.

Le 13 mai, Marie-Louise Clément rend visite à Lucie Ferlet à Lyon et elle rend compte à Sophie Zimberlin : « Elle avait le cœur très malade et n’aurait pas supporté quatre jours de plus. Je l’ai vue hier. Elle aimait bien Babé[11]. Mais comme toutes les déportées, elle ne pense qu’à continuer la lutte pour une vraie victoire[12]. » De ce combat, les sources faisant défaut, nous n’en saurons pas plus. Le 14 mai, c’est au tour de Sophie Zimberlin de faire le déplacement Avignon-Lyon pour soutenir à son retour de déportation leur compagne dans la résistance.

Lucie Ferlet reprendra son activité de fleuriste avenue J. Jaurès à son retour de déportation. Une toute petite boutique qui ne lui permet pas de rouler sur l’or. À 74 ans, elle décède le 1er mai 1963.


[1] Nous n’avons pas de recensement pour cette rue avant 1921.

[2]  AN, Cote 72AJ/55, dossier 2, pièce 12.

[3] En avril 1942, 15 000 exemplaires de Franc-Tireur tirés à Lyon, novembre 1942 : 30 000, septembre 1943 : 100 000.

[4] Notes de Marie-Louise Clément adressée à Sophie Zimberlin sur leurs activités de résistantes à Cluny, 19 avril 1945.

[5] https://www.memorialjeanmoulin.fr/articles.php?lng=fr&pg=502#mainContent

[6] http://www.bddm.org/liv/details.php?id=I.118.#FERLET

[7] Voir l’article : Ravensbrück : « Je n’ai plus rien. Mon crâne, mon corps, mes mains sont nues. »

[8] Courrier de M-L. Zimberlin écrite en allemand à la 1ere personne et envoyée à sa mère, chemin de Lopy à Avignon, reçue le 22 juillet 1944.

[9] Courrier de G. Clément à Sophie Zimberlin, 26 décembre 1944.

[10] https://www.monument-mauthausen.org/les-femmes-dans-le-camp-de

[11] Surnom donné par ses amis à M-L. Zimberlin, son pseudo dans la résistance étant « Iseau ».

[12] Courrier de M-L. Clément à Sophie Zimberlin, 14 mai 1945.