Un crime très ordinaire ?

Lorsque l’on se rend aux archives départementales, généralement, on a un objectif. Et puis, on tourne des pages et des pages de dossiers, on prend des notes, on numérise et, au hasard de ces lectures, on trouve le bout d’une nouvelle histoire. Tiens, c’est intéressant. Et puis, quand on trouve le temps, -souvent quelques mois après- on se dit que ça vaut peut-être le coup de rédiger un article sur le sujet, même si l’on sait d’avance qu’il sera difficile d’en écrire la fin.

C’est ainsi que nous sommes tombés sur l’affaire des Levy, en feuilletant les dossiers des attentats terroristes pour l’année 1944[1].

La famille Levy : des Alsaciens

André Levy est le fils d’Isaac et de Marguerite Weill ; il naît à Wattwiller le 26 juin 1893. Il est juif, comme l’indique son acte de naissance, rédigé à cette époque en allemand. En 1927, il vit à Paris (XIe arr.) et il va épouser Marthe Guthmann, jeune fille de confession juive née à Wittersheim le 4 novembre 1899. Elle habite à cette époque avec sa mère (Anna Bloch) à Bischwiller et son père, Abraham, est décédé. André a un frère -Edmond- qui épousera en 1935 la soeur de Marthe : Lucie, née le 26 février 1888 à Wittersheim[2]. Lucie et Marthe ont au moins une autre sœur, Marguerite, mariée à Georges Loezer en 1923[3]. Mariées, les trois filles Guthmann vivent donc à Paris avant la guerre.

La guerre déclarée, il ne faudra pas beaucoup de temps aux Juifs pour comprendre que leur salut réside dans la fuite, les caches, l’errance et les faux-papiers.

Lucie et Edmond se retrouvent à Brioude, en Haute-Loire. C’est là tout du moins qu’ils sont domiciliés au printemps 1944. La Haute-Loire, dont on connaît surtout bien le rôle du plateau Vivarais-Lignon, ne faillit pas à sa tradition d’accueil[4]. Brioude, c’est le village où vit également à la même époque Claude Lanzmann (1925-2018), le réalisateur d’un film qu’on n’oublie pas, « Shoah ».

Marthe et André eux ont choisi de vivre à Joncy, en Saône-et-Loire. Les deux sœurs sont fâchées depuis 1939.

Comment vivent Marthe et André à Joncy ? Sûrement sur leurs économies : André était, avant la guerre, propriétaire d’une imprimerie au 23 rue Buisson-Saint-Louis à Paris. Fin 1940, le couple vend l’imprimerie, craignant qu’elle soit saisie par l’occupant. En août 1941, ils se réfugient en zone libre à Lyon. Puis ce sera Joncy. Pourquoi Joncy ? Nous l’ignorons. Là, les Levy se terrent. Connus sous leur vrai nom, ils semblent ne pas faire de bruit. D’après Lucie, il est difficile de penser qu’ils aient fait de la politique et qu’ils aient été affiliés à un réseau quelconque. Quand on est Juif et réfugié dans un petit village de Saône-et-Loire, soit on s’engage dans un maquis, soit on essaie de survivre.

Marthe, l’épouse est malade : elle est diabétique.

En quatre ans, les économies du couple fondent peut-être un peu : en février-mars 1944, Marthe écrit à sa sœur qu’elle n’a pas revue depuis 1939, et lui demande de rembourser une somme d’argent qu’elle lui avait prêtée avant-guerre.

Même si les deux couples sont fâchés, ils savent quand même où se retrouver, quelles que soient les circonstances.

André et Marthe ? Assassinés.

Le 19 mai, André Levy est assassiné. Lucie en est avertie par un télégramme de la mairie de Joncy et -malgré les difficultés qui l’obligent à parcourir presque 300 kilomètres, elle arrive en Bourgogne.

Ce n’est pas pour constater le seul décès de son beau-frère puisque sa sœur a été également tuée le vendredi 20 mai[5].

Sur le meurtre d’André, nous n’en saurons pas plus : aucune enquête, aucun rapport ne figure dans le dossier des « Attentats terroristes » de l’année 1944. Sa mort aurait pu finalement passer à la trappe si son épouse Marthe n’avait pas été exécutée en pleine gare de Saint-Gengoux-le-National, avec des témoins à proximité. Dans ce cas, il a bien fallu que la gendarmerie se bouge un peu pour au moins constater ce décès.

À 21H45, les gendarmes Claude Soumier et Paul Possini se déplacent jusqu’à la gare. Un appel d’un employé vient en effet de les avertir qu’une femme vient d’être tuée dans l’arrière-cour.

Le docteur Pierre Baud de Saint-Gengoux constate : Marthe baigne dans son sang, tuée par quatre balles dans l’épaule gauche et une dans le conduit auditif externe droit. Une dernière balle dans la tête alors qu’elle était déjà sûrement morte. Avec ça, difficile de la rater. Les deux gendarmes précisent que la morte a été bâillonnée et que ses mains sont attachées dans le dos. En bref, c’est une exécution.

Les gendarmes ne prennent pas de risques : alors que le mari de Marthe a été tué la veille et que Saint-Gengoux ne se situe qu’à une dizaine de kilomètres de Joncy, ils sont affirmatifs dans leur rapport. Non, ils ne connaissent pas cette femme.

Elle n’a aucun papier dans son sac mais seulement une seringue et des médicaments pour diabétique, la somme de 1165 francs, un mouchoir, un trousseau de clefs, des tickets d’alimentation pour le mois de mai. Marthe a été une femme élégante : 1.60 m, cheveux blonds frisés, manteau noir, robe bleu-marine, bas jaunes, foulard grenat. On lui a laissé tous ses bijoux : son alliance en or blanc, un bracelet en or avec médaillon représentant une rose, une chevalière en or avec brillant.

Le vol n’était donc pas l’objectif du meurtre. En effet, les deux gendarmes constatent qu’on a accroché à ses vêtements un papier où l’on a griffonné : « Sort réservé aux traîtres. France Combattante. » Le meurtre de Marthe a donc été opéré par la résistance locale. Il fait nuit, il est tard et les gendarmes rentrent chez eux.

Rien vu, rien entendu.

Le lendemain, Soulier et Possini poursuivent leur enquête : ils relèvent une douille en cuivre (n° DZ 1943) et constatent que le véhicule venait, selon les traces, de Saint-Gengoux pour repartir dans la même direction. Les pneus semblent être des Michelin « Pilote » dont trois usagés et un en bon état. Difficile de penser que dans cette petite ville, un véhicule aussi bien identifié soit passé inaperçu…  

À l’hôtel de la gare situé à proximité de la scène du meurtre, personne n’a rien vu ni entendu. Mais sept autres témoins étaient présents au moment où Marthe a été abattue. Ils ne diront rien, de même que Pierre Baud, médecin à Saint-Gengoux, qui soigne de temps en temps les maquisards[6].

L’ex-maire de la commune, M. Dubost, a vu une voiture « jaune-clair » se diriger à vive allure vers la gare. Non seulement il n’a pas relevé le numéro, mais, ayant entendu du raffut à la gare, il n’a pas pris la peine d’aller voir.   

Jean Jandard (facteur) et Georges Ponsot (employé à la gare) se trouvent au moment du crime dans les locaux de la gare. Jandard a vu la voiture (jaune ou beige) ; son épouse et sa fille, à l’étage de leur appartement, ont -semble-t-il- assisté à la scène. Elles ne sont même pas interrogées.

Ponsot lui a entendu les coups de feu. « Je n’ai pu relever le numéro du véhicule et j’ignore complètement ce qui s’est passé et de quoi il s’agit », dira-t-il aux deux gendarmes. A contrario, deux mécaniciens pourraient apporter des renseignements car ils ont vu l’homme qui est descendu de voiture pour tirer une dernière balle dans la tête de Marthe et prendre le temps de lui épingler le papier de la « France combattante » sur ses vêtements.

L’enquête s’arrête là et on ne recherche pas les deux conducteurs du train n°2173 faisant Mâcon- Saint-Gengoux à 18H55. Ils ne sont repartis que le matin du 21 mai. On aurait donc pu les auditionner mais on en reste là. Affaire close. 

En bref, tout le monde sait mais motus et bouche cousue. Marthe n’a sûrement eu que ce qu’elle mérite puisque la « résistance » lui a fait la peau. Ou alors, on a peur des représailles.

Du vendredi 19 mai au samedi 20 mai.

Les résistants ont enlevé Marthe le vendredi 19 puisque des témoins disent l’avoir vue dans la journée à Genouilly, petit village situé à proximité de leur domicile. Entre le vendredi et le samedi 20 vers 21H45, que s’est-il passé pour Marthe au fond d’un bois ou dans une cache du côté de Joncy ? Interrogatoires ? Aveux sous la menace ? Viol ? On revient tuer son mari André vers 19 heures à Joncy le vendredi et on lui fait sûrement savoir. Et on séquestre cette femme terrorisée, malade, jusqu’au lendemain. Puis c’est à son tour d’y passer. Quatre balles dans le dos, une dans la tête. Et le corps est abattu dans un lieu fréquenté, pour que tout le monde sache bien le sort qu’on réserve aux « traîtres ».

À quelques jours du débarquement, son meurtre doit servir d’exemple. Les Levy étaient-ils donc coupables pour finir sans autre forme de procès ?

Témoignage de Lucie Levy.

Lucie Levy, la sœur de Marthe, est entendue le 23 mai par Claude Soumier, de la gendarmerie de Saint-Gengoux-le-National. Même si elle se dit « fâchée » avec sa sœur, elle la connaît bien. Selon elle, André son beau-frère, était un « homme réservé », pas du genre à étaler ses opinions sur la place publique.

Sa sœur ? Marthe était malade et « elle ne s’occupait que d’elle-même. » Lucie poursuit : « Il n’est pas à ma connaissance que les époux Levy soient affiliés à un groupement ou à une organisation quelconque. Je ne crois pas non plus qu’ils aient fait de la politique. Je ne vois donc pas du tout les mobiles qui ont pu provoquer ce double assassinat. Mon beau-frère et ma sœur n’étaient certainement pas collaborateurs du fait de leur confession israélite. Je ne crois pas qu’ils se soient livrés à des actes ayant pu motiver une vengeance criminelle. Peut-être ont-ils eu des paroles imprudentes qui auraient pu être mal interprétées. (…) J’ignore si le ménage en question a reçu des lettres de menaces. Je ne lui connais pas d’ennemis. »

Marthe a été inhumée au cimetière de Joncy. On ne saura pas ce qui a motivé son assassinat, ni celui de son mari. Peut-être y avait-il matière à se méfier des Levy, peut-être bien que non. La peur de l’étranger ? Un couple qui a les moyens de vivre sans travailler ? Les soupçons sont parfois vite là et l’affaire de Marthe et d’André Levy n’est pas sans rappeler les meurtres de Christa Winsloe et de Simone Gentet à Cluny le 10 juin 1944[7].

Peut-être que les Levy, promis certainement à une chambre à gaz parce que Juifs, ont réussi à survivre dans un petit village de Saône-et-Loire. À quelques jours du débarquement, on les oubliera vite.   


[1] AD Saône-et-Loire : 127 819 et 127 820.

[2] Lucie a été mariée en premières noces avec Joseph Maier en 1927. Elle se remarie avec Edmond Levy -négociant à Paris- en 1935.

[3] Marguerite s’est mariée à Georges Loezer, boucher de profession, en 1923. Ils ont survécu.

[4] http://lesresistances.france3.fr/documentaire-mcm/firmin-hernandezbrun-chantier-de-clandestins-a-brioude

[5] Le grand rabbin René Gutman a rédigé le « Memorbuch-mémorial de la déportation et de la résistance des Juifs du Bas-Rhin », publié en 2005 aux éditions La Nuée bleue. Il liste (page 82) Marthe et son mari André comme déportés (convois n°2 et 76) et nous ne savons pas d’où il tire cette information. R. Gutman a pris sa retraite en Israël en 2017 et n’a pas répondu à nos interrogations (mail de sept. 2019).

[6] Jeannet, André. Mémorial de la résistance en Saône-et-Loire. Biographie des résistants. Mâcon : JPM éditions, 2005, 443 p., p. 35. D’après A. Jeannet, P. Baud soignait les résistants. Nous reparlerons du docteur Baud dans une prochaine série d’articles.

[7] Loiselet Hervé et Blary Benoît. Le bruit de la machine à écrire. Editions Steinkis, 2018, 136 p. Un procès datant de 1948 acquittera les meurtriers des deux femmes, les faisant passer pour des espionnes de la Gestapo.