En date du 23 décembre 1943, un rapport du chef d’escadron Vial, commandant la gendarmerie de Saône-et-Loire, signale sur la situation dans le département qu’une « bande de terroristes » a attaqué quatre Allemands et volé « la voiture immatriculée WH- n° 451.248. » À la suite de l’attentat, « des détachements allemands se sont installés à Cluny, Lugny, Sennecey-le-Grand et Tournus. Des arrestations et de nombreuses perquisitions ont été opérées dans la région[1]. »

Mais que s’est-il passé exactement à Prayes fin novembre 1943 ? Nous allons voir que, selon les récits, les témoignages et les fonds d’archives, on se trouve confronté à des versions différentes qui relèvent parfois de l’épopée.

Récits et témoignages

Jean Ballet (Nancey, responsable du SAP), ancien du 5e régiment de Dragons et « chef de l’expédition », raconte : attablé au café de la Gare de Cormatin avec Pernot le garagiste, Joanny Commerçon vient les avertir qu’il faut de toute urgence se rendre au café Cimatti : les Allemands doivent arrêter le couple de cafetiers qui hébergent deux Italiens évadés lors d’un déraillement de train à Uchizy. Selon les notices du Maitron en ligne, l’attentat a été commis -entre autres- par Paul Garon et Charles-Louis Cayotte dit « Colas ». Garon sera fusillé le 12 juin 1944 à Dagneux dans l’Ain.

Antoinette Voituret, interrogée par Pierre Pesaloro, avait vingt ans en 1943.

En effet, c’est elle qui a passé un coup de téléphone à Blanot mais simplement pour « signaler aux résistants du lieu les dangers éventuels afin de prendre des précautions[2]. » D’après elle, les Cimatti avaient été dénoncés. Pour de l’argent ? C’est possible. Un article de journal avait promis une récompense pour tout renseignement concernant les deux évadés.

Première version : J. Ballet prend avis auprès de Maurice Pagenel qui leur donne aussitôt l’ordre d’intervenir, version différente de celle de Vincent Bertheaud (liquidateur du « Groupe Pernot » ou « maquis de Cormatin »).

Deuxième version : En effet, en 1951, V. Bertheaud attestera que la préparation de l’opération « Prayes » » a duré deux jours et qu’elle a réuni trente résistants pour « attaquer un convoi allemand ». Cinq soldats auraient été tués. On le sait : les sources que sont les « liquidations de réseaux », rédigées après la guerre, ont parfois tendance à embellir la réalité pour valoriser le réseau et des parcours amis. 

Troisième version, celle de l’espion Fernand Garcia qui dans son rapport du 20 novembre 1943 au lieutenant de l’Abwehr de Dijon, précise que Pagenel, lors d’une réunion à Blanot, avertit ses hommes. À l’issue de l’attaque du maquis de Beaubery par 450 Allemands entre les 11 et 14 novembre 1943, laquelle a entraîné la mort de 21 résistants (dont 17 qui seront fusillés à La Doua), il leur dit : «  Je vous ai désarmés, leur dit-il, pour plus de sécurité, ainsi vous ne serez pas tentés de vous livrer à une activité quelconque. Vous savez que nous sommes pourchassés, alors faisons-nous oublier. (…) Nous ne sommes pas encore assez nombreux pour attaquer. Londres nous ordonne de rester calme et muet. » Mais Pagenel -selon un rapport de Garcia en date du 19 décembre- change semble-t-il son fusil d’épaule : à l’annonce de la présence d’Allemands à Prayes, il donne l’ordre à Jean Ballet d’intervenir immédiatement avec ses hommes…

Hormis Ballet, l’équipe comprend Pierre Pernot, Eusebio Blasco et Pierre Rolland Pic[3]. Se joignent à eux : Jean Jusseau de Blanot au volant de sa camionnette gazogène Panhard, l’espion Garcia « Canton », Pierre Commerçon et Joanny Commerçon qui fournit des armes.

À Prayes, Émilienne Carrette (née Cimatti. Nous l’avons rencontrée chez elle le 15 février 2019) était présente avec sa mère lorsque les Allemands sont arrivés. Elle aussi avait vingt ans en 1943, comme Antoinette. Des Allemands ? « Personne n’en avait jamais vu un ». Les Juifs ? « On ne savait pas ce que c’était, un Juif ». Les seuls étrangers ? « Les réfugiés espagnols ». Mais elle précise bien que-dans ce petit hameau de Bourgogne- le café de ses parents accueillait toute la résistance du coin, ceux de Blanot et de Cormatin. « On parlait beaucoup et on ne se méfiait peut-être pas assez. »   

Les Italiens -Luigi et Guido- déjeunaient avec elle et sa mère dans la cuisine. Cherchant à s’enfuir, ils sont rattrapés et emmenés dans une première voiture à Mâcon. Ces « deux beaux gars », que sont-ils devenus ? Quatre Allemands restent sur place avec l’intention ferme d’arrêter le père d’Émilienne. Elle se souvient que celui-ci était par chance absent, parti faire un déménagement. Prévenu à temps, celui-ci ne rentre pas au village et se réfugie à Lancharre.

Arrivés sur place, Ballet et ses hommes retrouvent l’équipe de « Léon »[4] et d’autres résistants, Bernard Vairon notamment. Blasco, se souvient Antoinette, est posté à un carrefour, deux pistolets dans les mains. Les gens de Prayes sont terrifiés et craignent la suite des événements. Ils ont raison. Ballet raconte : les résistants croisent deux Allemands à la recherche d’une ferme pour se ravitailler. Le chauffeur somnole au volant de la voiture. Dans la salle du café de Prayes, sept clients. Seul Kluth -adjudant-chef de la Feldgendarmerie de Mâcon- se trouve donc dans la cuisine avec madame Cimatti.

Sentant que ça va chauffer rapidement, les clients prennent vite la tangente. Il est probable qu’ils aient déguerpi au moment de l’arrestation des Italiens. Mais passons sur ce détail donné par Ballet qui rajoute même qu’un client lui aurait fourni une corde pour ligoter Kluth. S’adressant à la propriétaire du café, Ballet lui dit :

« Madame, nous sommes venus pour vous sauver ! »

Et la suite, selon Ballet :

Arme au poing, prend-t-il la bonne décision ? Étant donné que les « forces sont départagées », se souvient-il, ils sont huit plus les hommes de « Léon » contre quatre Allemands (?!), son plan est simple : les capturer, les interroger et les faire disparaître. Il décide premièrement de ligoter l’adjudant qui hésite un moment à riposter avec les armes mais qui n’oppose aucune résistance. Imprudence de Ballet ? Il somme le chauffeur somnolant au volant, d’abandonner sa voiture et de ne pas prévenir les renforts. Bien entendu, ce dernier file et s’empresse d’appeler à la rescousse dès qu’il trouve un téléphone chez la garde-barrière de Massilly (version Ballet) ou à la Grange-Finot (version A. Voituret).

Au même moment, les deux autres soldats reviennent vers leur auto avec des poulets.

« Hauts les mains » crie Ballet.

Le premier soldat s’enfuit ; il sera rattrapé et abattu par « Léon » et ses hommes. Selon Antoinette Voituret, il agonisera toute la nuit dans un champ voisin. Quant à Émilienne et sa mère, on les entend s’enfuir en hurlant :

« On tue les boches chez nous ! »

Le deuxième soldat est blessé par Rolland Pic. Pas de temps à perdre, poursuit Ballet. P. Pernot se met au volant de la voiture allemande, accompagné de Joanny Commerçon et « Francis » de Blanot.

Version Garcia

Selon l’espion Garcia dans son rapport du 19 décembre, Ballet n’a pas laissé filer le chauffeur. Celui-ci arrive à la rescousse tandis qu’il ligote l’adjudant de la feldgendarmerie. Il tire et Pic riposte en lui tirant à bout portant trois balles dans le dos. Il ne meurt pas immédiatement et sera emmené par les résistants. Le jeune résistant vide ensuite son arme sur les deux autres soldats revenus du ravitaillement. Ceux-ci réussissent à s’enfuir. L’un d’eux décédera dans la nuit au bord d’un champ et le deuxième donnera sûrement l’alerte. Difficile de s’y retrouver entre la version des uns et des autres…


La fin de l’histoire.

Quant à la fin de « l’histoire d’un des premiers et des plus beaux faits d’armes de la résistance en Saône-et-Loire », pour reprendre les termes de J. Ballet, beaucoup de monde se targue d’y avoir participé. Nous en trouvons quatre versions différentes :

La première donnée par l’espion Garcia dans son rapport du 19 décembre, la plus plausible sûrement, signale que l’adjudant ligoté sera exécuté par Ballet sur la route d’Azé mais que le soldat blessé par Pic réussit à s’enfuir « pas très loin ». On ne le recherche donc pas immédiatement : son corps ne sera retrouvé que le lendemain, tout comme celui d’un des deux soldats, blessé à Prayes.

La version Jean Ballet, chef de l’expédition, est sensiblement la même. Selon Ballet, la voiture allemande immatriculée WH- n° 451.248 est abandonnée et le « boche blessé » et « le boche ficelé » seront exécutés dans les bois qui dominent le hameau. Ils trouvent sur l’adjudant trois pistolets. L’équipe récupère également des mitraillettes et des grenades. J. Commerçon et « Félix » se rendent ensuite à Cluny pour aller chercher Jean Renaud, chargé d’enterrer les cadavres.

Troisième version, celle de Michel Wicker. Dans Remous d’enfance[5], il raconte que son père et Georges Malère seraient partis chercher les deux cadavres pour les ramener à Cluny. Diantre, pourquoi donc prendre autant de risques peut-on se demander… Manque de chance, là, sur la route de la Digue, ils auraient croisé dans la nuit un convoi allemand montant à Prayes. Bon réflexe, Émile Wicker aurait caché la camionnette sous l’arche du pont de la Levée. Quant aux cadavres, motus et bouche cousue. Wicker père tait la fin de l’histoire à son fils…

Que certains aient cherché à entrer dans l’histoire « d’un des plus beaux faits d’armes de la résistance », peu importe.

Les Allemands sont en effet montés à Prayes, dès qu’ils ont été avertis par un des Allemands, le chauffeur ou un autre soldat. Le soir-même, ils tournent dans Chissey-les-Mâcon mais ne trouvent pas le café. Ils arrivent le mardi 30. Sept hommes de Prayes sont retenus prisonniers ; cinq partent pour Montluc. Ils seront libérés avant Noel. Jusseau, de Blanot, est contraint de convoyer dans son camion jusqu’à Mâcon les cochons et les volailles volées chez Cimatti. Le mercredi 1er décembre, les Allemands poursuivent leurs exactions : ils vident la cave du café avant de tout incendier, brûlent une maison d’habitation appartenant encore aux cafetiers, abattent les dernières bêtes et perquisitionnent toutes les maisons. Pour les Cimatti, c’est l’errance, les caches, les fausses cartes d’identité. Émilienne se souvient qu’elle répétait inlassablement son nouveau nom : jusqu’à la Libération, elle sera « Mireille Curillon ». 

Séraphin Effernelli écrivait : « Nous ne pouvons pas savoir ce qui s’est passé exactement entre ce groupe de l’AS et la patrouille[6]. » Peut-être reste-t-il en effet des zones d’ombre dans cette histoire…

Jean Martinerie souligne que les gens de Prayes « ont craint les représailles, subi des brimades et des exactions, mais, au regard des faits, la réaction redoutée est apparue relativement molle[7]. » Nous ne partageons pas son avis. Pour un « des plus beaux faits d’armes de la résistance » soit trois Allemands tués, les représailles seront dramatiques : non seulement les Cimatti devront tout reconstruire à la Libération mais la traque aux « terroristes » est lancée à partir de janvier 1944, à Mâcon, Cortevaix, Blanot, Cruzille, Cormatin et Cluny. On en connaît les conséquences : les arrestations, les déportations et les assassinats dans les caves de la Gestapo ou à Neuville-sur-Saône.

Alors, le 29 novembre 1943, Jean Ballet -peut-être sur l’ordre de Maurice Pagenel- a-t-il fait le bon choix ?


[1] Pontaut, Jean-Marie et Pelletier Éric. Chronique d’une France occupée. Les rapports confidentiels de la gendarmerie. Paris : Michel Lafon, 1940-1945, 2008, 733 p., p. 223.

[2] Pesaloro, Pierre. L’affaire de Prayes du 29 novembre 1943 et ses suites. Pays Mâconnais, terre de mémoire,  juin 2006, 22 p., p. 5.

[3] Nous consacrerons un article à cet ancien élève du lycée Lamartine entré en résistance dès 1941 aux côtés de son professeur, Franck Sequestra.

[4] Il s’agit de Raymond Bohn qui commande le maquis de Beaubery jusqu’au 1er décembre 1943.

[5] Wicker, Michel. Remous d’enfance (Récit). Un gamin dans un haut lieu de la résistance : 1939-1945. Éditions TTB, 1990, 163 p., p. 79.

[6] Maquis à Brancion. Témoignages recueillis par Séraphin, sous le patronage du comité départemental de Saône-et-Loire des anciens combattants de la Résistance, p. 74.

[7] Martinerie, Jean. Éléments pour une approche historique de la résistance en Clunysois et lieux circonvoisins. Beaubery : imp. Turboprint, 2010, 311p., p. 101.