Albert Jean Ferdinand Schmitt est né à Paris au 15 de la rue Santerre, le 25 octobre 1915. Ses racines, du côté de son père, sont en Alsace, à Habsheim précisément. Le père est un « optant » qui a quitté l’Alsace dans les années 1870. À Paris, celui-ci exerce la profession d’employé de commerce et son épouse Sophie est institutrice, tout comme ses parents.

Albert n’aura ni frère, ni sœur, et la famille vivra dans les années 1930 au 96 avenue de Versailles.

Un brillant élève

Albert est un brillant élève qui suit les traces de sa mère et de ses grands-parents : il sera professeur. Il obtient le brevet d’ingénieur Arts-et-Métiers à Paris en 1936 puis il poursuit ses études à Nancy : en 1938 il est titulaire d’une licence ès sciences et d’un diplôme d’études supérieures de mathématiques. Pour financer peut-être ses études, il est nommé maître-auxiliaire à l’École nationale professionnelle d’Épinal en 1936 puis celle de Nancy en 1937 et enfin à celle de Lyon en février 1941. Il a perdu sa mère en 1936 et son père en 1939.

Entre temps, il a effectué son service militaire et est mobilisé entre octobre 1940 et février 1941. En 1940, la France demande à la Suisse d’accorder l’asile aux soldats français encerclés par l’armée allemande en Alsace. Albert arrive avec sa compagnie à Lenzigen, canton de Bern. Le 1er août 1940 -jour de la fête nationale en Suisse- Albert et Marta Baumgartner, qui habite un village voisin, se rencontrent pour la première fois. Ils se fianceront à Noel 1941.

Nommé à Cluny

Albert rejoint Lyon puis il est nommé en octobre 1942 à La Prat’s. Il remplace là Marcel Brocheriou. Il vit route de Salornay (actuelle rue Berty Albrecht), avec sa marraine.

Jeune Officier plein d’allant, animé du plus bel idéal, tombé glorieusement dans tout l’élan de sa foi en entraînant sa Section à l’attaque, le 11 août 1944. Croix de Guerre avec Palmes. (Lieutenant-Colonel Alain, commandant de la subdivision militaire de Mâcon.)

Ses amis s’appellent Daget, professeur comme lui à la Prat’s ou encore Kostanda, le potier-résistant du champ de Foire dont nous reparlerons prochainement.

Malgré la guerre, Albert arrive à rejoindre sa fiancée suisse cinq fois, parfois clandestinement. Il prépare la venue de sa future épouse à Cluny.

Marta et Albert.

Les « Éclé » à Cluny

De confession protestante, Albert était engagé à Paris dans les Éclaireurs Unionistes et Jacques Poujol dans son ouvrage sur les Protestants dans la France en guerre, le répertorie comme « routier[1] ». 

A contrario, l’association créée à La Prat’s « Éclaireurs de France » était une association laïque, ouverte à tous et sans référence religieuse. C’est François Goblot, professeur de philosophie au lycée Lamartine et fils du célèbre Edmond Goblot  (auteur notamment de « La barrière et le niveau »), qui aide à la fondation du premier groupe Éclaireurs de France à Cluny.

« Au cours de la première guerre mondiale, Edmond Goblot confie son fils à une troupe des Éclaireurs de France de Lyon, dirigée par Pierre Mazeran. François Goblot fait part de cette expérience de scoutisme lorsqu’il fréquente les réseaux initiés par la revue La Nouvelle éducation, et en particulier le cercle de Mâcon en 1936. S’il conteste en 1945 l’idée d’adapter strictement l’École aux mouvements de jeunesse, (…) nul doute que l’expérience du scoutisme constitue un élément important dans sa pensée éducative[2]. »

En 1939, à l’École Normale de Mâcon, un clan interfédéral est créé[3]. Il fournit des cadres aux unités Scouts de France et Éclaireurs de France.

Revenons à Cluny et écoutons le témoignage d’anciens élèves, dont le résistant Jean Livrozet : « Les éclaireurs étaient des pensionnaires encadrés par des élèves plus âgés. Chaque fin de semaine, le groupe faisait une sortie (marches et jeux) et avait un local dans une salle d’atelier. Les responsables du Comité local étaient deux professeurs à l’École Pratique de Commerce et d’Industrie (la « Prat’s »), M. Richard et Melle Zimberlin (la Zim…)[4]. » Louis René Richard (1906-1963), originaire de Cormatin, a été nommé à La Prat’s en 1929. Il sera remplacé par Moretti puisqu’il est, pendant la guerre, lieutenant prisonnier en Allemagne[5].

La troupe des Éclé de la Zim et de Richard portait le nom de « Troupe éolienne ».

Selon Paul Degueurce, ancien élève lui-aussi, c’était « vraiment une riche idée, surtout appréciée par les internes de l’époque. » Parallèlement, La Zim et Richard font démarrer à Cluny, pour les plus jeunes, une meute de louveteaux E.D.F. À partir de 1941, elle a fonctionné plusieurs années et un camp a eu lieu en juillet 1942 à la Grange du Bois avec des louveteaux de Marseille.

Jean Livrozet poursuit : « En octobre 1942, j’ai pris la direction de la troupe – une vingtaine d’éclaireurs, trois patrouilles. Albert Schmitt, ancien E.U[6]., nommé professeur à Cluny, a rejoint le groupe comme conseiller de clan. Frère Roger venait de s’installer à Taizé et la troupe campait une fois par mois dans les communs de la propriété des moines. » Pour ses Éclé, Albert sera « Castor ».

L’Alsace, la religion protestante, le scoutisme et l’enseignement, voici quatre liens qui rapprochent immanquablement Albert Schmitt de Marie-Louise Zimberlin. Et dès la nomination d’Albert à La Prat’s, il y eut aussi la résistance. 

Les Éclé et la résistance

Jean Esteve, dans une plaquette consacrée à « René Duphil, acteur et témoin de son temps » , écrit : « Le Mouvement E.D.F. ne fut donc pas un « mouvement de résistance » catalogué comme tel, il n’a pas eu pour rôle de faire du renseignement, du sabotage, des actions armées, il n’a pas publié des journaux clandestins, mais ses principes et leur application à l’action éducative ont inspiré l’engagement dans la Résistance de beaucoup d’hommes et de femmes sur lesquels on pouvait compter, parce que la « Loi scoute » les avait marqués, inspirant leur action, les disposant au sacrifice[7]. »

Pourtant, nous l’avons vu avec les Éclaireurs du lycée Lamartine autour de Franck Sequestra, dès 1940, les jeunes du mouvement E.D.F. ou S.D.F. s’engagent rapidement dans la résistance et pas timidement puisque certains écoperont de peine d’emprisonnement[8]. À Cluny, la Zim et Albert Schmitt ne forcent pas la main aux élèves mais il est clair que ceux-ci seront marqués, comme l’écrit Jean Esteve, par l’engagement de leurs professeurs et par « la loi scoute ». C’est le cas de Jean Livrozet qui combattra aux côtés d’Albert Schmitt au maquis du Loup.

Les sorties, les campements, permettent aux enseignants de passer inaperçus : ils emmènent leur joyeuse troupe à Taizé chez Roger Schutz (Frère Roger) et à Cormatin dans la propriété du général Armand Huyghé de Mahenge. Nous en reparlerons prochainement mais les deux hommes sont engagés et il est évident que, sous couvert de scoutisme, La Zim en profitait pour traiter aussi d’autres affaires plus importantes. Repéré, Roger Schutz repartira en Suisse et le général Huyghé de Mahenge sera déporté à Buchenwald en 1943. Il ne reviendra pas.

Vers la libération

Le 6 juin 1944, branle-bas de combat à La Prat’s. Les plus âgés quittent l’internat pour combattre. « Le 6 juin, avec mon groupe de résistants de La Prat’s, nous allions, sous les ordres du Lieutenant Schmitt, faire partie de ceux qui firent de Cluny la première ville libérée de Saône-et-Loire », se souviendra André Martin.

Albert Schmitt prendra le commandement d’un groupe de maquisards installé au col du Loup protégeant le nord de Cluny. Dans la nuit du 10 au 11 août (bataille de Cluny), rentrant d’une réunion au P.C. du Commandant L. Bazot, il a emmené la moitié du groupe en reconnaissance dans le secteur de Bourgvilain. Laissant ses compagnons derrière lui, il a tenté une reconnaissance. Les Allemands postés près de l’église l’ont aperçu, arrêté et tué. Au combat de Cluny, la compagnie formée par les anciens du groupe du Loup prendra le nom de Compagnie Schmitt.

Bourgvilain : stèle Albert Schmitt.

Marta Baumgartner n’apprendra le décès de son fiancé qu’en décembre 1944.

Marta Baumgartner, 3 oct. 2015 à La Prat’s. © Léa Aujal.


[1] Poujol, Jacques. Protestants dans la France en guerre 1939-1945. Paris : Les éditions de Paris Max Chaleil, 2000, 301 p., p. 265. Branche regroupant la tranche d’âge des jeunes de 17 à 25 ans.

[2] Riondet, Xavier. « Les origines des Cahiers pédagogiques en 1945 », Les Sciences de l’éducation – Pour l’Ère nouvelle, vol. vol. 46, no. 3, 2013, pp. 113-136.

[3] Le chef du clan « interfédéral » de 1940 à 1942 était Paul Degrange, responsable en Saône et Loire des Amitiés Scouts et guides ; l’effectif du clan était de 10 routiers, 5 S.D.F. et 5 E.D.F.

[4] Témoignage de Jean Livrozet in : Une jeunesse engagée: documents et témoignages sur le scoutisme laïque pendant la guerre 1939-1945. Association des anciens éclaireurs et éclaireuses (France)- Accent du Sud Éd., 2003 – 191 pages

[5] Il finira sa carrière comme directeur du collège technique de St Nazaire (1951) puis au lycée technique d’Epinal.

[6] Éclaireur Unioniste, association d’origine protestante.

[7] http://www.histoire-du-scoutisme-laique.fr/la-periode-la-guerre-39-45/20-jean-esteve-les-edf-pendant-la-seconde-guerre-mondiale.html

[8] Voir l’article sur le lycée Lamartine « Avoir 16 ans en 1941 ».