Prissé est situé à quelques kilomètres de Mâcon. En 1936, ce village situé en Sud-Bourgogne compte 1044 habitants, dont 530 qui vivent au bourg. Comme beaucoup de villages situés en zone sud, leur vie va être bouleversée par le flot des réfugiés qui ne savent où aller. Écoutons Aimée Jambon, jeune fille de Prissé, raconter ses souvenirs[1].

Nous sommes le 16 août 1940. Dix-huit sœurs de la Congrégation de Marie Réparatrice (La Hoube par Dabo, Moselle) sont expulsées par les Allemands au motif qu’elles sont « indésirables pour le grand Reich ». On les embarque dans un train qui s’ébranle depuis Sarrebourg. Elles ne connaissent pas leur destination, craignant cependant d’être envoyées en Allemagne. Finalement, c’est à Lyon qu’elles descendent sur le quai de la gare.

Mère Thérèse Virey, bourguignonne d’origine, trouve à sa communauté un premier gite à Lyon mais il faut le quitter en octobre. Elle a deux parentes, les demoiselles Borde qui habitent le château de Montceau Lamartine à Prissé.

Premier refuge des Sœurs à Prissé.

C’est là qu’elles se réfugient. Les Sœurs occupent ensuite le château de Prissé. La propriétaire, la comtesse de Leusse, préfère qu’il soit habité plutôt que réquisitionné.

Le salon est vite transformé en chapelle et l’évêque d’Autun dépêche au village un prêtre -l’abbé Léon Huguet (Mosellan lui-aussi)- qui devient aumônier du couvent et curé de la paroisse.

La vie de la communauté s’organise : les maisons bourgeoises prêtent lits, vaisselle et fourneau. En retour, les Sœurs organisent le catéchisme, le patronage et des leçons de solfège pour les jeunes filles du village. Une sœur infirmière fait les piqûres. Elles trouvent donc vite leur place au sein de ce village du Sud-Bourgogne. Pour réunir quelques subsides, elles brodent des parures de rayonne pour un magasin de Saint-Etienne.

Appréciées au village, elles sauront aussi attirer les vocations. C’est le cas d’Aimée Jambon, qui prendra le voile et à qui nous devons ce témoignage sur la vie de la communauté.

Le maquis de Cluny n’est pas loin et les gars prennent l’habitude de venir au couvent : tout d’abord pour le ravitaillement et pour les vêtements puisque les Sœurs leur tricotent des chaussettes et leur confectionnent des chemises avec les toiles de parachute. Un bout de cochon améliore l’ordinaire et les Sœurs savent partager.

Joseph et Émile, tous deux de Schirmeck, restent à demeure avec de faux papiers fabriqués à Cluny. Dans la cité abbatiale, on a également fourni une carte d’identité à sœur Mayer devenue « Neyer ». Les deux jeunes résistants affiliés au maquis de Cluny prêtent la main à Paul André, le jardinier qui a suivi depuis la Moselle la Congrégation. Joseph et Émile ne se cantonnent pas aux travaux de jardinage puisque leur tâche consiste surtout à veiller sur une cache d’armes, située dans les caves du château. Selon Madame Lacroix mère : « Les religieuses de Prissé ont, à mon avis, fait leur devoir de patriotes en aidant de leur mieux les jeunes qui ne voulaient pas partir au S.T.O. (…) elles ont soutenu de leur mieux les résistants aussi, je pense que là, elles ont soutenu la ligne du cardinal Gerlier par exemple[2]. »

Un autre personnage, aussi trouble que Doussot mais dans un autre genre, est hébergé au château pendant deux ans. Il s’agit de Willy Kalis, simple livreur de lait dans sa jeunesse à Sarreguemines[3], qui deviendra à la Libération le grand usurpateur au sein de la résistance mâconnaise et que l’on connaît mieux dès le 4 septembre 1944 sous le pompeux grade de « lieutenant-colonel Alain de Frontac ».

Nous en reparlerons.

La vie s’est organisée à Prissé. Les bonnes sœurs sont proches au village des familles cachées sous de fausses identités :

  • La famille Levy, expulsée de Sarreguemines qui devient la famille Lacroix[4] ». Après avoir vécu à Villeurbanne chez la grand-mère Israël, sur les conseils du cardinal Gerlier, ils cherchent un abri. Ce sera Prissé. Le père est connu au maquis de Cluny et dans la résistance lyonnaise sous le pseudo de « Laville » ; il travaille avec Félix Lebossé, André et Alice Vansteenberghe, ces derniers bien connus dans le mouvement Franc-Tireur. Il est également très proche du cardinal Gerlier et du Supérieur des Jésuites qu’il préviendra d’une arrestation imminente. « Voyageur de commerce » fictif, il fait de nombreux allers-retours entre Lyon et Prissé et la famille abrite parfois de jeunes Anglais. Danièle, leur fille est baptisée à Prissé par Monseigneur Albert Vincent[5]. À la Libération, le père de Danièle devient attaché au gouverneur de Lyon, le général Descours[6].
  • La famille Israël qui devient la famille Irion. Rachel Israël est la mère de madame Levy.

À Prissé, la Congrégation ne sera jamais inquiétée alors que le médecin du village est un collaborateur notoire et qu’il entend forcément Radio-Londres lorsque les fenêtres du château sont ouvertes. Quant à la famille Levy « Lacroix », elle reçoit la visite de la Gestapo qui est à la recherche du père. On ne le trouvera pas. Danièle Lacroix, nous dira en août 2019, que très symboliquement, après la guerre, elle change son patronyme de Lacroix en La-Croix.

Entre mai et le 2 juillet 1945, les Sœurs quittent le village. C’est le fameux « lieutenant-colonel Alain » -qui a vécu à leurs crochets- qui fournit un camion militaire pour ramener tout ce petit monde en Moselle. Aimée Jambon entre dans la Congrégation lorsque le noviciat de Brémien fut rétabli. Après la Libération, elle souligne -sans en dire plus- que dans la « Province[7] », la période « Prissé n’avait guère eu bonne presse[8]. » Et Madame Lacroix, mère de Danièle, renchérit : « Je tremble encore à retardement de tout ce qui aurait pu s’abattre sur votre communauté. On dupe facilement les bonnes âmes quand on sait jouer une certaine comédie. (…) Comment peut-on prendre sur sa conscience d’agir ainsi et d’entraîner des religieuses dans des affaires louches[9] ? »

Dans les hautes sphères de la Congrégation de Marie Réparatrice, il est clair qu’on n’a pas apprécié la présence du faux « lieutenant-colonel » Kalis de Frontac aux côtés des Sœurs pendant deux ans …

Quant aux affaires « louches » menées par Kalis de Frontac, que s’est-il exactement passé à Prissé, cela reste et restera un mystère…  


[1] Jambon, Aimée. « Souvenirs de Prissé ». Document dactylographié, non daté. Nous remercions M. Le maire de Prissé de nous avoir fourni ce document.

[2] Aimée Jambon a inséré dans son témoignage des correspondances de Madame Lacroix à ce sujet.

[3] Sa mère avait appartenu à « L’Oasis Vosgienne » et de ce fait, connaissait la sœur Germaine Picard, M.M. du Thabor.

[4] Selon Aimée Jambon, Madame Levy se convertit en 1942 et leur fille Danièle fut baptisée à Prissé. Son parrain fut Alain de Frontac.  

[5] Albert Vincent est professeur d’histoire des religions à l’université catholique de Strasbourg. Il arrive à Prissé en août 1942. Membre de l’O.R.A., recherché par la Gestapo, c’est lui qui va recommander à sœur germaine Picard un de ses étudiants : Willy Kalis.

[6] Entretien avec Danièle La-Croix, 30 août 2019.

[7] Une Congrégation religieuse a un supérieur canonique appelé « provincial ».

[8] Il est fort possible que Germaine Picard, M.M. du Thabor ait été rétrogradée dans ses fonctions.

[9] Jambon, Aimée. « Souvenirs de Prissé ». Document dactylographié, non daté. Correspondance entre A. Jambon et Madame Lacroix.

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Quelques Sœurs de la Congrégation de Marie Réparatrice installées à Prissé entre 1940 et 1945 :

Germaine Picard (M.M. du Thabor), Alice Bridonneau (M de Saint-Abel), Thérèse Mayer (M de Saint Attale), Mère Madeleine Grouzelle (M. de Sainte Micheline), Mère Thérèse Virey (Mère de Notre-Dame de l’Eucharistie), Agnès Blanchard, (supérieure M. de Saint-Aldric), M.M. de Sainte-Elizabeth, S.M. de Sainte-Berthe, S.M. de St Virgilius, M.M. de St André de Crête, ces quatre dernières sœurs étant décédées à Prissé.