ou la bataille de Juliénas n’aura pas lieu.

On peut lire dans trois ouvrages une référence à une tentative de libération de Juliénas en juin 1944. Jean-Yves Boursier écrit ainsi : « C’est dans cette perspective qu’il faut situer la tentative de libération de Juliénas organisée par Tiburce et Lucien Doussot le 6 juin 1944. Elle aurait permis de prendre Mâcon à revers par le Sud. Marcel Matray du groupe local FTP refuse d’engager les FTP parce qu’il n’a pas d’ordre d’insurrection[1]. » Quant à Jean Martinerie, il parle d’une libération temporaire de Juliénas, « Une idée de Tiburce, à n’en pas douter ! » Reprenant les éléments du rapport du régiment de Cluny rédigés par Laurent Bazot, il rapporte : cinquante hommes auraient participé à l’opération, on compte deux morts du côté des résistants, « et de nombreux morts allemands[2]. » Dans l’ouvrage « Fault pas y craindre- Histoire du commando de Cluny, 4e bataillon de choc », on fait état de morts dans les rangs allemands, de deux maquisards tués et de plusieurs blessés.

Mais cette « tentative de libération de Juliénas », le 8 juin 1944 et non pas le 6 ou le 10, a-t-elle réellement eu lieu et comment « Lucien la Gestapo » présente-t-il l’opération lors de son procès ?

Version Doussot :

« Tiburce nous demande d’aller organiser la région de Juliénas. Nous devons y contacter Ciboulette. Un dépôt d’armes et deux cents hommes nous attendent. Déception, à notre arrivée, Ciboulette nous dit que le dépôt d’armes qui était chez un paysan a été pris. Elle nous affirme que ce sont des FTP. Je crois que nous étions dix-sept. Nous décidons d’aller chercher des armes à Cluny. Hélas, nous avons été trahis. Les Allemands nous attaquent. Nous ne pouvons pas tenir car ils nous arrosent avec leurs mortiers et sont en nombre. Nous décidons de lâcher et de rejoindre Cluny. Dans cette affaire, je devais perdre mon beau-frère Combe Cyprien. Il venait nous rejoindre à Juliénas. À son arrivée, nous venions de partir. Il est blessé par un éclat de mortier. Quand les Allemands arrivèrent au village, ils l’achevèrent d’une balle en pleine tête[3]. »

Version maire de Juliénas :

Le 3 août 1948, Armand Aujas, maire de la commune de Juliénas interrogé par deux gendarmes de la brigade de Fleurie, donne un tout autre témoignage de « la bataille ». La Gestapo a organisé deux actions de représailles dans son village : la première, le 24 mai 1944 au col de la Sibérie à côté de Cenves. Le juge Serager se posera d’ailleurs la question en 1948 de savoir si Doussot a participé à cette opération menée par la milice et les Allemands.

Trois jeunes réfractaires au S.T.O seront torturés et tués et l’hôtel de la Sibérie incendié.

Puis la deuxième opération eut lieu au début du mois de juin au village de Juliénas. Lors de celle-ci, le maire dit, « la résistance est d’abord venue couper les fils téléphoniques et enlever les cartes d’alimentation. Quelques instants après, la Gestapo est arrivée et il y a eu un mort. Cette expédition a paru avoir été préparée par un individu bien au courant des faits et gestes de la résistance[4]. »

On le voit, les incohérences sont nombreuses : par rapport aux éléments du régiment de Cluny, les chiffres ne collent pas. De cinquante hommes (selon Bazot) ayant participé à l’opération, on passe à dix-sept selon Doussot. Deux résistants et de nombreux allemands tués selon Bazot contre un seul mort pour le maire de Juliénas et Doussot. Selon l’historien J-Y. Boursier, les FTP n’étaient pas d’accord ; selon Doussot, 200 hommes les attendent. Pire, le maire de Juliénas parle de « représailles » mais ne fait pas mention de « bataille ».

Comment démêler le vrai du faux dans cette histoire de tentative de libération de Juliénas ? Le fil conducteur de l’enquête sera le seul témoin mort dans l’opération : Cyprien Combe (1919-1944), « beau-frère » de Doussot.

Cyprien Combe, un « Mort pour la France »mystérieux

Lorsque nous avons téléphoné à la mairie de Juliénas pour prendre connaissance de l’acte de décès de Cyprien, la secrétaire a eu une réponse catégorique : Non, il n’y avait pas de Cyprien Combe mort à Juliénas pour l’année 1944. Or, tout historien ou généalogiste sait qu’un décès est toujours enregistré dans les actes d’état civil de la commune. Diantre, où donc était mort ce Cyprien, d’autant qu’il a obtenu la mention « Mort pour la France », rien que ça ! Un « Mort pour la France » doit avoir logiquement son nom sur le monument aux morts du village. Il fallait donc vérifier et la promenade au sein du vignoble au printemps méritait qu’on y fasse le détour. Nous faisons chou blanc : pas de Cyprien sur le monument de Juliénas… L’enquête commençait sérieusement à se corser.

La réponse est venue des archives de Caen[5] : Ernest Michel, son beau-frère, déclare le décès de Cyprien Combe (cultivateur) non pas à Juliénas mais à Pruzilly, le 8 juin à 15 heures ! L’acte de décès stipule exactement : « Le huit juin 1944, à quinze heures, est décédé au domicile de ses parents, lieu le Bourg, commune de Pruzilly Combe Cyprien. »

Le jeune homme a été promu sergent F.F.I du régiment de Cluny le 6 juin car on monte vite les échelons chez les Doussot-Combe, Bon. Mais alors, il n’a peut-être pas été achevé d’une balle dans la tête comme l’affirme Doussot. Et il est mort chez ses parents, selon son acte de décès… Direction le monument aux morts de Pruzilly. Toujours pas de Cyprien « Mort pour la France ».

Le mystère s’épaissit, c’est le moins que l’on puisse dire. Que s’est-il donc passé à Juliénas et où est mort exactement Cyprien ? À Pruzilly ? À Juliénas ? Et comment peut-on obtenir la mention « Mort pour la France » ? Rappelons le texte de loi :

« Instituée par la loi du 2 juillet 1915, la mention « Mort pour la France » est un témoignage de reconnaissance de la Nation en l’honneur de ceux qui ont donné leur vie pour le pays. Sa pérennité est garantie par l’inscription en marge de l’acte de décès. Elle apparaîtra sur les copies et les extraits de l’acte de décès et dans tout acte où sera cité le nom du défunt, après l’attribution de la mention. »

En 1945, une enquête a eu lieu sur les crimes de guerre commis par les Allemands dans le département du Rhône. Le père de Cyprien est entendu, de même que quatre villageois de Juliénas[6]. Tous confirment que Cyprien est mort à Juliénas, atteint par des éclats de mortier tiré par les Allemands.

Version des témoins en 1945 :

Les Allemands arrivent de Mâcon à Juliénas pour combattre mais point de résistants puisqu’ils ont rejoint (selon Doussot) Cluny. Les Allemands étaient « très mauvais » dira en 1945 M. Combe (père) et tiraient dans Juliénas un peu au hasard, en représailles. En début d’après-midi, son fils Cyprien est allé de Pruzilly à Juliénas rejoindre -semble-t-il- Doussot. Il est 14H-15H. Mais le groupe de Cluny était déjà reparti. Aucun mort du côté des Allemands.

Alors que les habitants de Juliénas conseillent au jeune homme de se mettre à l’abri, celui-ci décide quand même de traverser le village. Il reçoit des éclats de mortier et décède sur place, devant la devanture du bijoutier Terrier. Les Allemands le fouillent, volent sa montre (précisons que le jeune cultivateur en possède une en or…), et après avoir vérifié ses papiers, rendent son portefeuille à un habitant. Point, c’est tout. Pas de balle dans la tête, ça c’est ce que les témoins certifient. Pas de combat entre maquisards et Allemands. Cyprien est mort à Juliénas parce qu’il s’en retournait tout simplement à Pruzilly.

Le 15 mars 1948, Doussot se constitue prisonnier pour être jugé à Lyon. Le 1er juin 1949, Laurent Bazot, ex-commandant du régiment de Cluny, certifiera que le sergent F.F.I Cyprien Combe a bien été tué par éclat de mortier à Juliénas lors de l’attaque par les Allemands de cette commune, occupée par les F.F.I. du régiment de Cluny. 

Sur la parole de Bazot, le Tribunal de 1ere instance de Mâcon annule l’acte de décès de Pruzilly pour faire mourir Cyprien à Juliénas et non plus à Pruzilly. Le tour est joué. La famille Combe obtient bien son « Mort pour la France ». Et Doussot (ainsi que Dédé Thévenot) pourront se prévaloir, lors de leurs procès, d’avoir œuvré à la tentative de libération de Juliénas. Or il n’y a pas eu de « bataille » à Juliénas mais uniquement des représailles : un seul mort (Cyprien) et aucun Allemand tué. La version donnée par Laurent Bazot sur l’opération du maquis de Cluny à Juliénas est donc également fausse.

En deux jours, Cyprien a été bombardé sergent F.F.I[7], il est mort parce qu’il a traversé le village de Juliénas pour rentrer chez lui et non pas parce qu’il a « donné sa vie pour son pays ». Il décède à Juliénas pour certains vers 15H30-16H, à Pruzilly dans sa famille à 15H, selon son beau-frère. Qui a donné la bonne version ??? Quels sont les enjeux qui se cachent derrière ces différentes versions ?

En bref, une seule certitude : il n’y a bien que les monuments aux morts qui ne mentent pas car le nom du « sergent F.F.I » Cyprien Combe ne figure ni sur celui de Pruzilly, ni sur celui de Juliénas.

On ne sait pas ce que les dix-sept résistants avec Doussot étaient venus réellement faire dans ce village, on ne sait pas qui les a dénoncés mais les Allemands y sont venus en représailles et la légende voudrait nous laisser croire qu’il y a eu de nombreux morts du côté ennemi…

Cimetière de Pruzilly

Sur le caveau des Combe à Pruzilly, le nom de Cyprien, avec la seule inscription « mort tragiquement » et un gros livre en pierre où les inscriptions ont subi l’épreuve du temps.

Cimetière de Pruzilly.

On peut encore déchiffrer cependant « À notre ami… »

Cimetière de Pruzilly.

Un cadeau de Doussot à Cyprien -mort tragiquement certes- qui s’est trouvé là au mauvais moment ?


[1] Boursier, Jean-Yves. Chroniques du maquis (1943-1944). Paris : L’Harmattan, 2000, 351 p., p. 329.

[2] Martinerie, Jean. Éléments pour une approche historique de la résistance en Clunysois et lieux circonvoisins. Beaubery : imp. Turboprint, 2010, 311 p., p. 190.

[3] Procès Doussot : « Mémoire sur mon activité. »

[4] Procès Doussot, témoignage d’Armand Aujas, 3 août 1948.

[5] Cote AC 21 P 47764

[6] Pierre Terrier, Antoine Briday, Joseph Baumester, Georges Granger.

[7] Il est noté « membre F.F.I depuis le 6 juin 1944-entré comme sergent. »