Un des meilleurs défenseurs de Lucien Doussot, c’est Laurent Bazot. Nous l’avons déjà écrit : selon lui, Lucien la Gestapo aurait sauvé la vie de peut-être de centaines, voire de un millier de résistants et pas parmi les moindres. En effet, selon Bazot, Doussot aurait apporté son aide à « Alban-Vistel, le colonel Rebattet « Cheval », Ravanel « et d’autres ».

Quand, où et comment il les a sauvés, cela reste un mystère. Tout au long du procès, nous n’en saurons pas plus si ce n’est que ces trois grandes figures de la résistance, pour ne parler que d’eux, ne feront jamais mention de Lucien Doussot.

D’origine tchèque, Serge Asher est né à Paris en 1920. À la veille de la guerre, il a intégré l’école Polytechnique et il vit à Lyon où l’école s’est repliée. Devenu « Ravanel » dans la résistance en 1943, c’est un jeune homme qui n’a pas froid aux yeux et qui a besoin d’action. En 1942, il entre à Libération-Sud où il est agent de liaison mais il grimpe vite les échelons. En 1943, tout en s’occupant des régions de Lyon et de Clermont-Ferrand, il devient chef national des Groupes-Francs des M.U.R[1]. Son rôle, c’est « organiser des petites équipes mobiles, rapides qui sachent faire des coups de main à toute vitesse et décrocher rapidement avant que la police n’intervienne[2]. » Déraillements de train, coups de main pour libérer des prisonniers, attaques de dépôts de matériels ou d’armes, réalisation de sabotages et des opérations contre des agents de l’ennemi, voilà les opérations que les Groupes Francs comptent à leur actif. C’est son groupe qui organise notamment l’évasion de Raymond Aubrac et de treize autre résistants boulevard des Hirondelles en octobre 1943.

Parti de Lyon pour Toulouse, il est alors nommé responsable régional des Forces militaires de la Résistance et gère dix départements. Le 6 juin 1944, le général Koenig le nomme colonel, le plus jeune de France. En 1946, il devient « Compagnon de la Libération » et il est commandeur dans l’ordre de la Légion d’honneur. Il a publié ses Mémoires : « L’esprit de résistance » aux éditions du Seuil en 1995.

©Le Monde 28 avril 2009. Ravanel, le plus jeune colonel de France.

« Ravanel » est toujours passé entre les mailles du filet mais il a quand même été arrêté à plusieurs reprises :

  • Le 5 novembre 1942 à Marseille
  • Le 15 mars 1943 à Lyon (avec Raymond Aubrac)
  • Le 19 octobre 1943 à Villieu, dans l’Ain

C’est cette dernière arrestation qui nous intéresse car selon Bazot, Doussot a sauvé la vie à « Perrin, Ravanel et à « Christiane » en octobre 1943[3] ».

Le 16 juin 1948, André Plaisantin du mouvement « Combat » et plus précisément responsable de la résistance N.A.P. au plan régional, conteste -devant le juge Serager- le fait que Ravanel ait quelque chose à voir avec Doussot : « Je suis au courant de l’incident de M. Ravanel ; je suis très surpris d’apprendre que Ravanel doive sa liberté à Doussot. Ravanel devait être arrêté par la gendarmerie allemande dans l’Ain et il a dû son salut en sautant par la fenêtre et les gendarmes lui ont tiré dessus. »

Quelle est la version de Ravanel ?

Dans son ouvrage « L’esprit de résistance », Ravanel raconte que le 19 octobre, il doit rencontrer Ducasse dans l’Ain afin de mettre au point une « vaste opération de sabotage des lignes électrifiées[4]. »

Arrivés avec six camarades à Villieu par le train, le groupe est dénoncé. Tous sont arrêtés dans l’hôtel où avait lieu le rendez-vous et chacun est gardé dans une chambre. Profitant de l’inattention de son gardien, « un gros soldat » assis sur une chaise, Ravanel saute par la fenêtre et s’enfuit. Après s’être réfugié dans des broussailles, il sautera à l’eau et échappe ainsi aux Allemands. Ravanel arrive à rejoindre Lyon en faisant une halte chez la mère d’un agent de liaison « Christiane » puis arrive chez Lucie Aubrac. Blessé, il ne pourra pas participer à l’opération du boulevard des Hirondelles. À partir de ce moment-là, sa tête fut mise à prix trois millions de francs.

Doussot témoignera à plusieurs reprises. Le 1er avril 1948, interrogé par le juge Serager, il déclare : « Dans un mémoire que j’ai remis, je fais état des actions les plus importantes. » Or, au sujet du « sauvetage » de Serge Ravanel, motus et bouche cousue. Pourtant, selon Bazot entendu en 1946, l’affaire était une des plus importantes à l’actif de Doussot.

Alors, une invention de plus ? Si, comme en témoigne Bazot, l’affaire de Ravanel et de Christiane est effectivement liée à celle de René Perrin, garagiste à La Mulatière, cette opération a eu lieu en août 1943. On relira à ce sujet l’article consacré à A. Clairet « Lyon- Doussot à la Gestapo- juillet 1943 ».

L’arrestation ratée de Serge Ravanel à Villieu s’est déroulée le 19 octobre 1943. Trois mois séparent les deux affaires qui n’ont donc aucun lien.

Pour résumer, encore un résistant que Doussot n’aura pas sauvé.


[1] Raymond Deleule, originaire de Franc-Tireur s’occupe des régions de Marseille et de Montpellier et Marcel Joyeux (pour Combat), des régions de Toulouse et Limoges.

[2] Serge Ravanel, Mémoires de Résistants, Production INA 01/01/02.

[3] Déposition de L. Bazot du 9 octobre 1946 et audition de L. Bazot par le juge Serager, 1er février 1949.

[4] Ravanel, Serge. L’esprit de résistance. Paris : Editions du Seuil, 1995, 441 p., pp. 153-157.