Le XIXe siècle est marqué par une demande accrue d’éducation mais aussi par le libéralisme économique et le progrès technique. Les innovations et les inventions liés à la première révolution industrielle et l’émergence de nouveaux métiers commandent au système éducatif de s’adapter en se diversifiant. Si celui-ci est très bien organisé au niveau supérieur[1] et fournit les cadres nécessaires aux fonctions de direction, il souffre alors d’un manque de cadres intermédiaires que les industriels recrutent en dehors des frontières. Ainsi, selon l’historien Charles.R.Day, « La chambre de commerce de Lyon avait noté, en 1842, que les industriels de la ville étaient amenés à rechercher nombre de leurs contremaîtres et techniciens en Suisse et en Allemagne, faute d’un personnel convenablement formé en France.»

« L’abîme », pour reprendre une expression de Victor Duruy, est tellement grand que des initiatives privées tentent depuis longtemps de pallier le manque de formation professionnelle de niveau intermédiaire : il s’agit par exemple de l’école primaire annexée par Schneider au Creusot dès 1837, des écoles créées par des municipalités comme Lyon et Paris, là où des concentrations industrielles se sont formées ou des établissements mis en place par des groupements industriels, comme à Nantes, Mulhouse et Reims. De plus, la menace de voir l’enseignement privé s’emparer totalement de l’enseignement professionnel est réel : des cours professionnels existent déjà, sans organisation officielle et « un tiers de ces élèves suivaient cet enseignement modernisé dans des écoles catholiques[2]. »

Pour beaucoup d’observateurs, les expositions universelles de 1855 et de 1862 ont été l’occasion de souligner le retard de la France en matière d’enseignement technique par rapport à l’Angleterre et à l’Allemagne, là où existe la « Realschule » qui trouve ses fondements dans la pédagogie réaliste de Comenius et dont va s’inspirer Victor Duruy. Refondre le système éducatif devient une urgence à laquelle réfléchit également le ministère de l’Agriculture, du Commerce et des travaux publics. En 1863, le ministre Eugène Rouher réunit des industriels dont Jean Dollfus et Eugène Schneider, le directeur de l’École Centrale, Arthur Morin et le professeur Henri Tresca ; le 22 juin 1863, Rouher remet à l’empereur un rapport sur l’enseignement professionnel mais, par manque de moyens financiers, le projet n’aboutit pas. Deux mois plus tard, Victor Duruy fait part dans son discours pour la distribution des prix au concours général des mêmes préoccupations et elles trouvent résonance auprès de Napoléon III. L’empereur partage la croyance des saint-simoniens en faveur du progrès industriel et il porte une attention réelle aux travaux des scientifiques de l’époque.

Former des cadres intermédiaires

Placé entre le cursus classique et les études primaires, l’enseignement spécial mis en place par la loi du 21 juin 1865 doit former des cadres intermédiaires pour l’industrie, le commerce ou encore l’agriculture. Cet enseignement présente deux caractéristiques : il est secondaire et il est spécial car il doit pouvoir s’adapter à chaque contexte économique local. À l’inverse l’enseignement classique doit être « le même partout, l’enseignement spécial doit varier dans beaucoup de localités, selon le caractère de l’industrie dominante[3]. »

Former des enseignants pour le nouveau cursus

Encore faut-il des professeurs formés spécifiquement au nouvel enseignement. Or, il n’existe à l’époque que l’École normale supérieure pour l’enseignement classique et les écoles normales primaires pour les futurs instituteurs. Installé rue de Grenelle, Victor Duruy réfléchit très vite à la création d’une École normale d’enseignement secondaire spécial. La loi est votée le 28 mars 1866 et entérine ainsi le projet du ministre mais aucun budget ne lui est attribué. Il tend son chapeau et la ville de Cluny offre son abbaye : le ministre ne peut refuser un aussi beau cadeau. Il quitte le ministère en 1869 mais l’École normale continue de former des enseignants pour cet enseignement intermédiaire qui ne connaît pas de véritables transformations dans l’immédiat. Il faut attendre l’arrivée de Jules Ferry  pour que des réformes soient initiées.

Préparation agrégation spéciale Mathématiques ou Sciences physiques. Emploi du temps, Cluny, 1885.

À terme, l’École normale de Cluny ferme ses portes en 1891 et l’enseignement spécial est définitivement transformé en 1902 lorsqu’il prend l’appellation d’enseignement moderne.


[1] L’École des Ponts et Chaussées est fondée en 1747, l’École des Mines en 1783, Polytechnique en 1794 et il existe déjà 3 Écoles d’Arts et Métiers : Châlons : 1806, Angers : 1811 et Aix : 1843.

[2] DAY, Charles, R. Les écoles d’arts et métiers. Belin, Paris, 1991, 429 p., p. 56.

[3] DURUY, Victor. Notes et souvenirs (1811-1894) Tome I et II. Hachette et Cie, Paris, 1901, 605 p., tome I, p. 256.