Kubala, sa « plus grosse affaire »

Jacques Renouvin est le fondateur des Groupes Francs (G.F.) qui seront chargés, pendant la guerre, de l’action immédiate et des opérations ponctuelles. En 1942, « Il ne s’agit pas, [écrit l’historien de la résistance lyonnaise Marcel Ruby] de tuer les Collaborateurs et de les intimider mais de réveiller l’opinion publique, de lui montrer qu’une résistance existe et qu’elle est capable de frapper les complices des Allemands et de Vichy[1]. » Des actions simples, selon Henri Noguères et Marie Granet sont organisées : destruction de kiosques à journaux, d’affiches pro-allemandes, sabotage de conférences, casse de vitrines, destruction des ateliers d’industriels collaborateurs, inscriptions sur les murs, distributions de tracts etc. À Lyon, les G.F. sont dirigés par Marcel-G Rivière pour Combat, Asher pour Libération et Roux pour Franc-Tireur[2]. En sabotant le concert de la Philarmonique de Berlin le 12 mars 1942, la première opération des G.F. aura un impact important. L’information arrive vite à Cluny et Marie-Louise Zimberlin se réjouit lorsqu’elle écrit à sa sœur Sophie au sujet de l’opération des G.F. : « Les Lyonnais ne sont pas musiciens. Le Philarmonique de Berlin est venu jouer salle Rameau. Il y a eu du grabuge. »

À l’été 1942, les G.F. sont mieux équipés et reçoivent du matériel (des pains de plastic, des détonateurs, etc.) leur permettant de multiplier les opérations de sabotage un peu partout en France et au même moment. Ce sont les opérations « nuit bleue » des G.F. À Lyon, par exemple, le siège de la Légion Française est totalement détruit le 9 septembre 1942.

En 1943, Serge Asher « Ravanel » est chef national des G.F. et Charles Mohler « Duvernois », chef régional des Groupes-Francs des MUR. En septembre, « Duvernois » et Lucien Bonnet supervisent les maquis du nord de la région R1. À l’actif des G.F. on peut citer : la libération de Raymond Aubrac avec ses compagnons, le défilé du 11 novembre 1943 à Oyonnax (avec Henri Jaboulay[3] et Romans-Petit), l’opération de sabotage des usines du Creusot et la distribution le 31 décembre du journal « Le faux Nouvelliste[4] ».

« Peu nombreux en effectifs, mais animés par un courage et un dynamisme exceptionnels, les G.F. ont véritablement constitué, de 1942 à la Libération, le fer de lance de la Résistance[5] », conclut Marcel Ruby.

Les G.F. deviennent le Ve bureau de l’A.S. Alors que Duvernois est arrêté le 24 février 1944, il est remplacé au niveau régional par son adjoint Lucien Bonnet.

Juillet 1943, Doussot participe à l’arrestation de son ami Clairet, puis de Julien Gras, ami de Joseph Marchand. En octobre, à celle de Schroeder, membre du réseau Gallia-Dupleix.

Intéressons-nous aujourd’hui à l’affaire de la rue de l’Université dite affaire « Kubala[6] » et à l’arrestation le 9 mars 1944  -entre autres- de Bonnet, chef -entre autres- de Claude Rochat. « Kubala » était le nom ou le pseudo du délateur espagnol, selon Doussot, qui vendit le réseau[7]. « Kubala » est en réalité un jeune autrichien déserteur de l’armée allemande que connaissait Philippe Guttinger. Arrêté et interrogé par le capitaine Schmidt, « Kubala » donna les noms qu’il connaissait -dont celui de P. Guttinger- et raconta tout ce qui lui était arrivé depuis sa désertion. L’affaire « Kubala » peut commencer.

Selon Doussot, plusieurs sections ont travaillé à cette affaire. Le 10 janvier 1945, devant le lieutenant Mars, il dépose : « Cette affaire est la plus grosse affaire menée par ma section qu’ils avaient surnommée l’affaire Kubala ». Elle pouvait, et il a raison, avoir des répercussions sur la résistance dans la France entière. Doussot se targue d’avoir bien sûr transmis des renseignements à la résistance et d’avoir sauvé au moins une centaine de patriotes. Toujours grâce à lui, les chefs dont Belmonte (Jaboulay), Didier (Chambonnet)[8], Cheval (Colonel Georges-Louis Rebattet), Jérôme (Michel Brault)[9] auraient été avertis de fuir. Néanmoins, plus de 150 résistants seront arrêtés en quelques jours. Doussot donne le chiffre de vingt-cinq personnes arrêtées par sa seule équipe de la section IV.

3 et 4 mars : Guttinger, Boulanger et Steinmuller du Service National Maquis

Tout commence le 3 mars. Le résistant Philippe Guttinger -alias Croisel- (responsable de l’antenne lyonnaise du Service National Maquis du colonel Marcel Descour) est arrêté chez lui au 12, place Puvis de Chavanne. P. Guttinger travaillait avec le colonel G-L. Rebattet « Cheval ». Il était chargé de missions très diverses dont la liaison avec les différents services de résistance de la région : faux-papiers, service social, accueil de jeunes gens à diriger vers les maquis. Doussot affirmera aussi que le lieutenant Guttinger a parlé. Jean Langley, interné à la prison Montluc à la même période que Philippe Guttinger, écrira à sa famille lors de son retour de déportation et confirmera que son compagnon de cellule -après trois passages à la baignoire- a indiqué à ses bourreaux l’adresse d’un bureau « abandonné depuis plus d’une semaine ». « Croisel » sera fusillé et inhumé à Saint-Genis-Laval le 20 août 1944. Il obtiendra la mention « Mort pour la France ».

Le lendemain, Boulanger et de Marcel Steinmuller[10] « Leduc » tombent dans la souricière tendue au domicile de Guttinger. Steinmuller tente de riposter. Il est abattu.

Sans que l’on sache si Doussot a participé à leurs arrestations, citons celles encore de :

  • Jacques Delpeuch, chef du service radio de la région militaire de l’Armée secrète, arrêté le 8 mars. Il sera fusillé le 12 juin 1944 à Neuville-sur-Saône.
  • Docteur Aron-Brunetière (chargé de l’équipement sanitaire des maquis) arrêté le 14 mars. Il réussira à s’évader en mai 1944.
  • Daisy Martin qui assure le secrétariat et les rapports d’Henri Jaboulay avec l’état-major régional. Elle sera arrêtée le 6 mars et fusillée à Saint-Genis-Laval le 20 août 1944.

Voici avec certitude les autres arrestations dont Doussot est responsable :

7 mars 1944 : Clémentine Margerit

Clémentine Margerit « Françoise Ternin[11] » qui travaillait avec Lucien Bonnet est la première à être arrêtée, le 7 mars 1944 par Doussot et Schmitt. « Je vous cherche depuis 9 mois », lui dira Doussot. Interrogée en sa présence [il mange tranquillement des sandwichs et il boit du vin] elle est brûlée aux seins, frappée et finalement passée à la baignoire. On cherche à savoir si elle connait « Belmonte », le lieutenant-colonel Jaboulay. Elle sera déportée à Zwadau, camp annexe de Ravensbrück. Doussot ne se souviendra pas avoir assisté aux sévices subis par la victime.

8 mars 1944 : Martinet, Wurmser et Thomas

Le lendemain, c’est au tour de Roger Martinet « Rodolphe », de Michel Wurmser « Dumène » et de l’agent de liaison René Thomas[12] d’être arrêtés. Doussot cherche le lieutenant-colonel Jaboulay et Lucien Bonnet.

Doussot est décrit, par René Thomas, comme un « sadique » : emmenés dans le bureau de Schmitt avenue Berthelot, après avoir vérifié si les hommes étaient Juifs (Wurmser l’est et Doussot le traitera de « sale Juif »), Thomas est frappé à coup de fouet sur le visage ; puis c’est le nerf de boeuf et Doussot fait mine de vouloir lui arracher un ongle. Thomas réussit à esquiver la pince. Il le menace également de passer à la baignoire, de lui brûler la plante des pieds. Dans les tortures, Doussot « mène la danse » et « je sentais qu’il prenait plaisir à me martyriser » dira René Thomas[13].

Torturé par Doussot de « manière bestiale », Wurmser a-t-il dit « tout ce qu’il savait » comme le signale Doussot ? Le lendemain, Lucien Bonnet est arrêté. Michel Wurmser sera fusillé à Dagneu le 12 juin 1944[14] et René Thomas déporté à Buchenwald. Martinet -écroué à Montluc jusqu’au 22 avril 1944- sera relâché, faute de preuves.

« J’estime que si Doussot renseignait la résistance, il aurait pu éviter de se conduire d’une manière aussi brutale envers nous et éviter beaucoup d’arrestations »[15], conclue Martinet le 31 janvier 1946. À la Libération, il n’aura qu’une idée en tête : venger ses amis et son chef Bonnet. Devenu le lieutenant F.F.I. « Janvier », il viendra en effet jusqu’à Cluny pour arrêter et faire payer Doussot. Nous en reparlerons.

9 mars : Bonnet, ses secrétaires et agents de liaison, rue de l’Université

Lucienne Bayon[16] habitait en 1944 au 44 bis rue de l’Université, à Lyon. Elle abritait à son domicile le 5e bureau de l’AS. Quatre agents de la Gestapo se présentent chez elle au matin et n’y trouvent aucun agent. Son logement est gardé et ils reviennent l’après-midi. Parmi eux se trouvent Moog et Doussot. André Thévenot niera avoir été présent mais Doussot confirmera sa présence.

Lucien Bonnet « Dunoir » et plusieurs de ses agents se présentent :

  • Antoinette Cluzan (1903-1997), « Albertine », trésorière du Ve bureau. Elle sera déportée à Ravensbrück puis à Watenstedt.
  • Simone Levy (1923-1944), 20 ans, fiancée de Michel Wurmser ; elle est agent de liaison de Bonnet. Elle sera exécutée à Saint-Genis-Laval le 20 août 1944.
  • Irène Frémion (1922- ?)[17], « Jeannette », secrétaire de Bonnet. Elle sera déportée à Ravensbrück.
Irène Frémion au procès Barbie.

  • Jean Biancherro (1915-1945) dit « Lorient » : militaire, responsable des liaisons départementales de l’AS. Il sera déporté à Harzungen et il ne reviendra pas.
  • Solange Burillier, (alias Marie-Claire ???), la seule personne à être relâchée.

D’après Lucienne Bayon, Doussot gifle Simone Levy et s’adresse ainsi à Bonnet « Gilbert » : « Je ne sais pas ce qui me retient de te descendre » alors que celui-ci avait prévenu les agents qu’il était trépané. Bonnet était alors, selon elle, en possession de 400 000 Francs. L’argent disparut ainsi que l’automobile de Bonnet (traction avant), « pour les besoins du service » selon Doussot. La veuve de Lucien Bonnet confirmera les faits.  

Aux côtés de l’historien et résistant Marc Bloch -arrêté le 8 mars 1944- mais nous ne savons pas si Doussot a participé à cette opération, Lucien Bonnet sera fusillé le 16 juin 1944 à Saint-Didier-sur-Formans. Selon Alban-Vistel, il tente l’impossible. « Malgré les tortures, il conservait intacte sa résolution ; bousculant ses bourreaux, il voulut jouer sa chance, une rafale l’abattit[18]. »

L’agent Fleury Cinquin -il a travaillé avec Doussot- déposera le 31 mai 1949 : Lucien la Gestapo reçut, à l’issue de l’affaire Kubala, les félicitations de Berlin. Rien que ça.

Témoignage de F. Cinquin, 1949.

Avec Martinet, la veuve de Lucien Bonnet exigera, à la Libération, que Doussot, chef de la section IV, soit jugé pour les crimes qu’il a commis.

À suivre avec l’attaque de Saint-Martin-en-Vercors…


[1] Ruby, Marcel. Résistance civile et résistance militaire. Lyon : éditions L’hermès, 1984, 164p., p. 118.

[2] La fusion des GF Combat, Libération et Franc-Tireur sera effective en juillet 1943.

[3] En novembre 1943, H. Jaboulay « Belleroche » est responsable du service maquis pour la Saône-et-Loire, l’Ain et le Jura puis il sera sous-chef d’État-major pour la région R1. « Duvernois » de Libération-Sud est commandant des G.F. de la région R1 et Lucien Bonnet « Dunoir », sous-chef régional pour l’Ain, le Jura, la Haute-Savoie, l’Isère et la Drôme.

[4] Le Nouvelliste, grand quotidien de la collaboration est remplacé dans tous les kiosques à journaux de Lyon par « le Faux Nouvelliste ». Ce sont les G.F. qui se chargent de sa rédaction, de son impression et de sa distribution. En 1ere page, un article sur le défilé à Oyonnax.

[5] Ruby, Marcel., op.cit., p. 125.

[6] Orthographiée parfois « Coubala », « Koubala », « Cubala ».

[7] Doussot ne savait-il pas que Kubala était d’origine autrichienne ? Il le décrit ainsi, peut-être pour noyer le poisson une fois de plus : il parle mal très le français, d’origine espagnole, âge : 40 ans environ, très petit, 1m55, très bronzé.

[8] Chef d’Etat-major de l’A.S. Arrêté le 9 juin 1944, il sera exécuté place Bellecour.

[9] En décembre 1943, Georges-Louis Rebattet (1907-1976) succède à Michel Brault à la tête du Service national Maquis. Il est promu colonel FFI le mois suivant.

[10] Il est chef adjoint du relais de la zone sud du Service national Maquis. Il obtiendra la mention « Mort pour la France ».

[11] Témoignage de Clémentine Margerit, 19 mai 1948.

[12] René Thomas deviendra le gendre d’Henri Jaboulay. Il assure ses liaisons et l’inspection départementale.

[13] Témoignage de René Thomas, 20 avril 1948.

[14] M. Wurmser sera fusillé à 23 ans avec vingt autres détenus de Montluc. http://maitron-fusilles-40-44.univ-paris1.fr/spip.php?article196200. Un seul détenu, Charles André, réussit à faire le mort et à échapper au massacre. Paul Garon, du maquis de Beaubery, a également été fusillé à Dagneu le 12 juin.

[15] Témoignage de Martinet, 31 janvier 1946.

[16] Témoignage de Lucienne Bayon, 23 avril 1948.

[17] Bibliothèque municipale de Lyon / P0741 FIGRPTP0274 04. Irène Frémion-Clair au procès Barbie, témoignage 22 mai 1987, 10e audience.

[18] Alban-Vistel. La nuit sans ombre. Histoire des mouvements unis de résistance, leur rôle dans la libération du Sud-Est. Paris : Fayard, 1970, 637 p., p. 325.