Affaire Clairet et Coq Enchaîné

Doussot, dit le Procureur général en 1949, est accusé d’avoir participé à seize opérations d’après l’acte d’accusation. Voici ce qu’il écrit : « Dans chacune d’entre elles, il a eu un rôle de chef et non de subordonné. C’est lui qui a pris des initiatives, donné des ordres. Il n’aurait pas hésité quand des résistants étaient arrêtés à les torturer lui-même pour leur faire avouer quels étaient leurs camarades et leurs chefs. Il aurait assassiné plusieurs membres de l’AS alors qu’il pouvait les laisser échapper. »

Rassurez-vous. Nous ne détaillerons pas ici les seize opérations en question mais quelques-unes seulement. Nous poursuivrons avec les affaires que Doussot a données au réseau Dupleix, en faveur de la résistance. Après, le lecteur se fera sa propre opinion sur le personnage.

Débutons par l’affaire Clairet en juillet 1943. Doussot, en 1949, reconnaîtra tout ce dont on l’accuse, mais niera avoir dénoncé son ami résistant Adolphe Clairet.

Clairet, l’ami de Doussot

Clairet et Doussot se connaissent bien : Clairet était passeur à Saint-Jean-des-Vignes comme lui et les deux hommes se retrouvent à Lyon. Clairet présente même Doussot à sa future belle-famille dès 1941 : ils sont tellement liés en amitié que Doussot, sa compagne Renée Combe et Thévenot assistent au mariage du couple Clairet le 18 juin 1942 à Oullins. Et Doussot fera cependant arrêter son « ami » pour assurer son engagement à la Gestapo.

Photo transmise par Frédéric Couffin.

Clairet « Charles » appartient au réseau « Nicolas[1] » et cette information, Doussot la connaît. Un des lieux de rendez-vous du réseau Nicolas se trouve à Oullins, à l’hôtel de la Croix-d’Or tenu par le couple Gourdon. C’est là que Robert Burdett « Nicolas » rencontre Joseph Marchand mais également les membres du « Coq enchaîné » dont Louis Pradel, futur maire de Lyon. Doussot fréquente aussi le lieu. Avec Clairet, ils se retrouvent souvent chez Gourdon pour jouer au poker.

Lafarge et Clairet du réseau Nicolas

André Lafarge -adjoint de Clairet- détient un dépôt d’armes et il est le premier arrêté à La Mulatière. Il ne reviendra pas de déportation. Dès lors, Clairet a des craintes et se prépare à s’enfuir. Or, Doussot lui passe un coup de fil et lui donne rendez-vous pour le soir-même, à vingt heures. Il a « une affaire intéressante » à lui proposer. D’après l’épouse de Clairet, il s’agissait d’une tonne de sucre[2] à récupérer.

Clairet possédait à ce moment-là 200 000 Francs du réseau Nicolas pour subvenir aux besoins du maquis et des prisonniers politiques et Doussot lui doit également 50 000 Francs suite à une dette de poker. Clairet n’aura pas le temps de s’enfuir comme il l’avait prévu. Il attend son « ami » Doussot « le pokériste » et il est arrêté vers 22 heures chez son beau-père rue de la République à Oullins avec sa femme et sa belle-mère le 2 juillet 1943[3].  À leur domicile, Clairet cachait des armes. D’après l’agent de la Gestapo Saumande entendu à la prison de Fresnes en 1949 : « En effet M. Clairet fut arrêté pour détention d’armes sur dénonciation de Doussot. »

Clairet arrivera à prévenir à Oullins par deux fois Irma Gourdon « Me Martin » depuis Montluc. Il l’avertit que son dénonciateur est Doussot et qu’il faut alerter le réseau. C’est déjà trop tard pour certains.

Copie de la deuxième lettre de Clairet transmise à Irma Gourdon à Oullins.

Melle Deschamps, agent britannique

Melle Deschamps[4] dite « La Bombonne » sujet britannique du réseau « Nicolas » est à son tour arrêtée à La Mulatière. Doussot est présent lors de l’opération et c’est lui qui la signale à ses collègues allemands alors qu’elle s’apprête à monter dans un tram. Elle sera déportée à Ravensbrück[5] et ne reviendra pas. Selon Irma Gourdon, propriétaire de « La Croix-d’Or », le tenancier d’un hôtel à Tournus où Clairet descendait parfois est également appréhendé.

Fin juillet, Irma Gourdon est conduite avenue Berthelot pour y être interrogée à son tour. Elle sera relâchée et quitte Oullins. Sa maison sera incendiée en représailles par les Allemands. Elle s’enfuit d’Oullins.

À Montluc, Bol Burnier -agent de la Gestapo- a été placé comme mouton auprès de Clairet. Et Clairet parle trop.

Comment Doussot sauve sa peau

Conséquemment, fin août, les Allemands se rendent chez le garagiste Perrin à La Mulatière. Ce dernier travaillait avec Clairet. L’affaire ne donne rien, (seules les épouses des résistants Perrin et Clavel-Morot seront arrêtées et relâchées) selon l’agent René Saumande. Pourquoi ? Selon Perrin : « Doussot avait été condamné à mort par notre réseau et nous n’attendions que l’occasion de l’abattre[6]. » Et Doussot n’a pas envie de finir entre les mains des amis de Clairet. Il sait sauver sa peau en avertissant Laurent Bazot. Deux individus contactent Perrin pour l’avertir de la descente qui se prépare. Au moment de se quitter, l’homme (Bazot ?) conclue : « Dites aux copains qu’ils ne touchent pas à Lucien Doussot car c’est lui qui vous a fait prévenir. » Perrin n’est pas dupe du jeu mené : « Nous avons tous pensé que Doussot prévenu de sa mise à mort cherchait à sauver sa peau[7]. »

Jean Fousseret et Julien Gras du Coq Enchaîné

Après l’arrestation du docteur Jean Fousseret[8] le 11 décembre 1943, c’est au tour de Julien Gras le 19 janvier 1944. Le résistant appartient également au Coq enchaîné, au réseau Marco Polo et il travaille également avec Joseph Marchand « Ange ». Entendu le 28 décembre 1948, Marchand conteste que Doussot ait pu travailler pour la résistance. En effet, dans le cas de Julien Gras, précise-t-il, Doussot aurait pu prévenir le réseau. Or, « il n’a rien fait ».

Le Progrès, 11 novembre 1946.

Et puis Doussot ne change pas : il ne se contente pas d’arrêter les résistants mais il en profite pour les piller. Son comparse André Thévenot certifiera qu’ils sont revenus dans l’atelier de J. Gras pour emporter des documents qu’ils auraient remis au réseau Dupleix. En fait de documents, Albert Raffin voit Doussot revenir deux fois chez Gras pour récupérer : machine à écrire, poste TSF, des sacs dont on ne connaît pas le contenu. Puis il revient le lendemain avec un Français (Thévenot) et vole des roues de vélo, des tissus, de la literie, etc.[9]. Les documents de la résistance cachés dans des piles d’assiettes, c’est Albert Raffin qui les a subtilisés fort heureusement avant le passage de Doussot.

Julien Gras décédera à Sarrebruck, victime des mauvais traitements qu’il a reçus à Lyon.

Fin 1943-début 1944, le réseau Coq Enchaîné est décimé à Lyon et force est de constater que Doussot a largement contribué aux opérations.

Courrier de Vera Atkins (assistante de Maurice Buckmaster) à Me Gras.

L’agent irlandais Mary O’Shaughnessy

En mars 1944, un autre membre du réseau Nicolas est arrêté, lors d’une rafle rue de la Charité à Lyon. Il s’agit de Mary O’Shaughnessy, de nationalité irlandaise. En juillet 1943, elle a quitté l’hôtel de la Croix-d’Or à Oullins où elle a souvent vu Doussot qui venait y rencontrer Clairet. Interrogée avenue Berthelot, elle aurait pu s’en sortir : les Allemands n’ont rien à lui reprocher, elle parle couramment le français et a des papiers en règle dont un passeport irlandais. Mais, pas de chance, elle croise Doussot dans les couloirs et celui-ci signale aux Allemands son appartenance au réseau de Clairet. Le 13 mai 1944, elle sera déportée à Ravensbrück. On peut lire son récit dans l’excellent ouvrage de Sarah Helm: « Si c’est une femme. Vie et mort à Ravensbruck ». Elle témoignera contre Doussot le 31 juillet 1948.

Clairet à Montluc

Joseph Floriet déposera le 13 mai 1948. Il raconte comment Clairet, son compagnon de cellule à Montluc a été affreusement torturé : « Son dos, sa tête n’étaient qu’une plaie ». Clairet, alors qu’il tente peut-être de s’évader en sautant par une fenêtre, sera tué de six balles dans les locaux de l’École de santé le 28 août 1943.

Il sera décoré, à titre posthume, de la Légion d’Honneur en 1959. Doussot niera, lors de son procès, avoir participé à son arrestation. Sans aucun scrupule, le pokériste portera longtemps la montre en or de son « ami » Clairet.

Lettre du beau-père de Clairet : « Ne devrait-on pas laisser garder les crapules par leurs victimes ? « 

L’affaire Clairet raconte à elle-seule qui était Doussot. Alors qu’il vient d’assister à son mariage, Doussot est capable de dénoncer un ami pour faire son entrée « officielle » à la Gestapo et régler ses dettes de jeu, Doussot est capable de changer de camp en prévenant des résistants pour sauver sa peau, Doussot est capable de torturer, Doussot est capable d’en rajouter une couche en dénonçant l’agent O’Shaughnessy alors qu’elle aurait pu s’en tirer, Doussot est capable de mentir en disant qu’il a fourni au réseau Dupleix des documents volés chez Gras et Doussot est capable enfin de piller la maison d’un résistant arrêté.

On comprend mieux pourquoi Barbie disait de lui qu’il était « un de ses meilleurs agents français ».


[1] Le réseau Newsagent est commandé par Robert Boiteux ou Burdett, pseudo « Nicolas ». Le réseau Tiburce, commandé par Joseph Marchand est un sous-réseau de Newsagent. D’après Irma Gourdon (témoignage du 8 décembre 1948), Clairet lui envoyait depuis Saint-Jean-des-Vignes des Israélites qu’elle hébergeait dans son hôtel à Oullins.

[2] Témoignage de Simone Vedel, épouse Clairet, 11 mai 1948.

[3] Ils furent relâchés le 6 décembre 1943.

[4] Melle Deschamps est un agent anglais que nous n’avons pas pu identifier.

[5] Mary O’Shaughnessy la retrouvera à Ravensbrück et Melle Deschamps aura l’occasion de lui raconter le rôle joué par Doussot dans son arrestation.

[6] Témoignage de René Perrin, 14 avril 1948.

[7] Idem.

[8] Le docteur Fousseret est un des fondateurs du mouvement Coq enchaîné. Il a été arrêté par Schmitt et Doussot.

[9] Témoignage d’Albert Raffin et témoignage de Lydie Favoriti, 5 mai 1948.