Isidore Jacquot, assassiné en Crue

Séraphin Contestin, sous-chef de gare à Ambérieu, résistant dans le réseau Corvette, Croix de guerre pour faits de résistance, témoigne au procès Doussot les 28 octobre et 28 décembre 1948. Son beau-frère –Isidore Jacquot– était transporteur à Lyon et avait été réquisitionné par les Allemands pour le transport de bétail.

Venu seulement réclamer à Cluny début juillet 1944 un camion réquisitionné par la résistance, Jacquot a payé de sa vie. Pourquoi ?

Jacquot, un traître ?

À Cluny, Jacquot se présente -avec son beau-frère Contestin- à l’hôtel Robin le dimanche 2 juillet. Ils cherchent à parler au « capitaine François », c’est-à-dire André Cugnet[1] afin de récupérer le camion. Selon sa déclaration, Cugnet refuse de leur parler « n’ayant aucune explication à leur fournir ». Pour le résistant Cugnet, Jacquot est « notoirement connu pour travailler pour les Allemands » et différents marchands de bestiaux avaient confirmé le fait[2]. Entendu lui-aussi, le résistant Antoine Moreau sera cependant moins bavard : il certifiera seulement que Séraphin Contestin était un membre important de la résistance à Ambérieu et qu’il connaissait Jacquot d’avant-guerre. Bien. On connaît donc Jacquot à Cluny avant juillet 1944 mais les avis, à son sujet, diffèrent sans que l’on sache pourquoi.

Quant à Doussot, il n’a pas froid aux yeux puisqu’il accuse ouvertement les résistants de Cluny : selon lui, Jacquot avait été attiré à Cluny par « Cugnet et ses camarades » car on lui reprochait d’avoir dénoncé des maquis de la région aux Allemands. Or, ni Cugnet ou Moreau, ni Thièche, tous interrogés en 1948, ne parleront de ce guet-apens pour attirer le transporteur Jacquot à Cluny… Comme nous savons que Doussot n’en est pas à un mensonge près, nous nous en tiendrons à la version la plus plausible : Jacquot est venu pour récupérer un camion, comme en témoignent les résistants clunisois.

Doussot et Jacquot : de vieilles connaissances ?

Les résistants, prévenus de son arrivée à Cluny, ont l’ordre de mettre Jacquot sous bonne garde et on demande à son beau-frère Contestin de déguerpir. Jacquot reste ainsi jusqu’au lundi midi chez l’hôtelier Maurice Robin et, comme un consommateur ordinaire, il paiera même ses consommations. C’est à ce moment-là que Doussot vient le récupérer et l’emmène en Crue, les yeux bandés. Lorsque les deux hommes se toisent, l’hôtelier Robin a comme l’impression qu’ils se connaissaient d’avant[3]. En effet, Doussot précisera dans son interrogatoire du 24 novembre 1948 qu’il avait croisé Jacquot fin 1942 début 1943 dans un café de la rue Childebert à Lyon. Assassiné le 3 ou le 4 juillet 1944 en Crue, Jacquot était donc peut-être, selon l’inspecteur Muguet, un témoin gênant pour Doussot. Sans que l’on puisse l’affirmer, les deux hommes ont en effet pu se rencontrer à Lyon dans les milieux allemands.

Lucien la Gestapo n’a qu’un rôle, poursuit-il, dans cette affaire : il est chargé d’exécuter Jacquot mais il a la mémoire courte car il ne se souvient plus d’où venait l’ordre, « sûrement Tiburce ou Jean-Louis Delorme » ». Y avait-il eu un ordre ou a-t-il pris cette décision seul ? L’hôtelier Robin signalera qu’il n’a vu chez lui, ni Delorme, ni Tiburce, les deux seuls chefs alors habilités à décider d’une exécution. Comme il est facile pour Doussot d’accuser les morts ou les absents[4]…

Mensonges à la Doussot

Pour exécuter Jacquot, Doussot doit convaincre ses hommes que le transporteur est un traître. La preuve ? Elle se trouve dans ses poches. Thièche, auquel Doussot a montré des papiers, aurait vu : une carte de la Feld-gendarmerie, une carte de la Gestapo, une carte d’entrée au parc d’artillerie allemand de Lyon et une carte de la milice. Rien que ça !!! Mais ces papiers appartenaient-ils réellement à Jacquot ou à quelqu’un d’autre ? Par conséquent, même si Thièche connaît lui-aussi -au niveau professionnel- Jacquot d’avant[5], il est convaincu qu’on a arrêté un traître et il ne peut rien faire pour éviter l’exécution : « En conséquence, je n’ai rien pu faire pour lui[6] », précise-t-il le 18 novembre 1948. Troisième version, celle de Contestin : il certifiera que son beau-frère s’était débarrassé -avant de partir pour Cluny- de tout papier compromettant : son permis de port-d’armes et des factures allemandes pour l’achat de bestiaux…

La conclusion de l’inspecteur de police Muguet dans son rapport du 27 novembre 1948 va dans ce sens : début juillet 1944, il aurait été étrange que Jacquot ait osé se présenter au maquis et jouer au fanfaron muni de papiers pouvant le compromettre aux yeux des résistants. Doussot a donc bien su rouler les résistants de Crue, comme il l’avait fait précédemment avec Mattéo du café du Nord.

Des sous et encore des sous

Lucien la Gestapo certifiera que Jacquot ne possédait aucune grosse somme d’argent sur lui au moment de son exécution. Or, l’inspecteur de police Roger Muguet chargé de l’enquête en 1948 a un avis tout différent. Jacquot avait 50 000 Francs sur lui afin de convaincre la résistance de lui rendre son camion. Quid des 50 000 Francs ? Dans la poche de Doussot.

Jacquot exécuté

Selon L. Thièche, le lundi 3 juillet, « conseil de guerre » improvisé en Crue. Tous les hommes du maquis -convaincus par Lucien- votent favorablement l’exécution de Jacquot. Avant de mourir, celui-ci a quand même la possibilité d’envoyer à son épouse une procuration afin qu’elle puisse gérer leurs biens.

Il a été fusillé dans le dos, les yeux bandés, par un peloton de volontaires. Dans sa déposition, L. Thièche dira en novembre 1948 qu’il n’a pas participé à l’exécution mais qu’il est capable de retrouver l’endroit où le corps de Jacquot est enseveli, l’ayant lui-même enterré avec trois camarades. La famille, sur ces indications, pourra ainsi demander en 1949 l’exhumation du corps d’Isidore Jacquot, témoin peut-être gênant pour Lucien la Gestapo, et exécuté aussi certainement par appât du gain.

Après l’assassinat de Mattéo le 6 juin 1944, Doussot continue d’asseoir son autorité. Pour les hommes du maquis de Crue, il est bientôt prêt à endosser son nouveau rôle, celui du « capitaine Lucien ».

À suivre…


[1] Cugnet est chargé du service de ravitaillement et de celui des réquisitions au maquis de Cluny.

[2] Procès Doussot, témoignage d’André Cugnet, 25 nov. 1948.

[3] Procès Doussot, témoignage de Maurice Robin, 25 nov. 1948.

[4] Delorme décédé ne peut pas témoigner et on ne pourra pas trouver l’adresse de Tiburce qui ne se présentera donc pas au procès…

[5] Thièche est boucher.

[6] Procès Doussot, témoignage de Lucien Thièche, 18 novembre 1948.