L’acte de cession des bâtiments à l’État est daté du 3 mars 1866. Les travaux débutent le 10 ou le 12 juin de la même année ; l’architecte Laisné est sur place le 3 juillet et les portes de l’École et du collège ouvrent le 2 novembre : « Aussi personne ne croyait l’ouverture possible pour l’époque indiquée[1] » écrit Roux, directeur de la première heure qui mérite bien à ce titre l’appellation de « pionnier du Far West » comme Duruy se plaît à lui dire.

Une gageure ?

Difficile, en effet, d’imaginer comment cela a pu fonctionner. La gageure est de taille : Duruy hérite d’une ruine ou presque : « Lors de la visite du mois de septembre 1866, [écrit Brongniart[2] en 1868], rien n’existait encore à Cluny que des bâtiments abandonnés depuis longtemps[3] », ruine que le ministre doit remettre en état sans fortune. De plus, les travaux se font alors que les expropriations ne sont pas totalement faites : il va s’agir de garder l’enveloppe extérieure de l’abbaye et de refaire l’intérieur des bâtiments.

La rentrée du 2 novembre 1866 se fait, en effet, dans de curieuses conditions. Les lits font défaut pour accueillir les internes qui arrivent plus nombreux que prévus les premiers jours ; qu’à cela ne tienne, Roux en emprunte au lycée de Bourg-en-Bresse, en loue dans Cluny ! Les salles de classe ne sont pas mieux organisées : le professeur se contente d’une porte qui fait office de bureau, les élèves s’installent sur des bancs « formés avec quelques planches reposant sur quelques patots[4]. » Étudier et vivre dans de telles conditions va être le lot des élèves jusqu’en 1868.

Les travaux : des bâtiments conventuels au bâtiment du Pape Gélase

L’École et le collège sont installés initialement dans les bâtiments conventuels du XVIIIe siècle, le corps principal du logis[5].

La première tranche des travaux dure deux ans, de 1866 à 1868, durée qui correspond aux expropriations réalisées par la municipalité. Les cours vont donc avoir lieu au milieu des ouvriers et des plâtres : « En un mot, [écrit Roux], il faut avoir été témoin de ce va et vient, de ce chaos des débuts, de ces échoppes obscures qui encombraient les cloîtres, envahissaient presque l’intérieur de l’École ; de ces travaux si longs, à peine commencés alors, de ces difficultés d’administration chaque jour renaissantes[6]. »

À la rentrée 1867, les effectifs ayant augmenté et les travaux n’étant pas terminés, Roux se voit dans l’obligation de faire dormir les élèves dans « les grands couloirs de l’École, que l’on eut soin de diviser par de grandes cloisons en planches[7]. »

Les locaux sont donc agrandis avec les premières expropriations réalisées ; c’est ce que constate Brongniart, en avril 1868 lorsqu’il vient faire passer les examens de l’École : « J’ai employé une journée à visiter (…) afin d’apprécier les progrès matériels accomplis depuis un an. (…) L’adjonction des bâtiments dépendants de l’ancienne abbaye et qui en avaient été distraits, a permis d’étendre les laboratoires de manipulation pour la chimie et la physique, de donner au dessin géométrique de belles salles de travail, de mieux installer les ateliers. (…) Une salle d’étude pratique sera incessamment affectée à l’histoire naturelle ; de nouvelles classes et de nouvelles salles d’études se terminent dans les bâtiments de l’ancien cloître, et, au-dessus, de vastes dortoirs ont été installés ; aucune place n’est vide et de nouveaux emplacements devront être disposés pour recevoir les élèves du petit collège, dont le nombre va toujours croissant. »[8]

Mais tout est loin d’être achevé et Duruy présente au corps législatif dans sa séance du 7 juillet 1868 une demande de 200 000 francs sur le budget de 1868 pour des appropriations et 200 000 francs sur le budget de 1869 pour des acquisitions.

Les premiers 200 000 francs ont pour but de terminer des travaux et notamment l’agrandissement, demandé par Brongniart lors de son inspection générale, des dortoirs pour les collégiens. Les autres 200 000 francs demandés par le ministre doivent permettre d’acquérir les bâtiments nécessaires à l’installation des ateliers et du gymnase, c’est-à-dire, le cellier et le farinier des moines et la maison du Pape Gélase : « Elle nous est absolument indispensable pour établir les classes et les études du collège[9]. » Les discussions sont houleuses et la section, mise aux voix par le président Schneider, est adoptée. Duruy conclut dans ses « Notes et souvenirs » : « Ce vote fut la fin de mes tribulations : elles avaient duré cinq ans[10]. »

Victor Duruy quitte le ministère de l’Instruction publique le 17 juillet 1869 alors que tout n’est pas achevé. Ferdinand Roux s’empresse d’écrire un mois plus tard à son successeur, Louis Olivier Bourbeau[11], afin que les travaux de la deuxième tranche se fassent. Il s’agit des mêmes préoccupations :

  • Loger les 80 élèves qui dorment dans les couloirs dans des conditions décentes et construire de nouveaux dortoirs pour l’effectif annoncé (plus 100 élèves à la rentrée 1869.)
  • Consolider et restaurer la façade du Pape Gélase car « L’on ne peut pas retarder (ces travaux) sans assumer une très grande responsabilité au point de vue de la sûreté de la voie publique. »
  • Démolir et reconstruire les « corps de bâtiments placés derrière ladite façade. Ces travaux nous fourniront les nouvelles salles d’études, ainsi que les nouvelles salles de classes dont nous avons le besoin le plus urgent. Toutes nos salles d’études en ce moment servent à la fois, en effet, d’études et de classes. »
  • Approprier le moulin « pour l’installation des ateliers, de la buanderie, du gymnase[12]. »

Un an plus tard, les travaux n’ont pas commencé et Roux s’en plaint au conseil supérieur de perfectionnement dans son rapport annuel pour 1869 : « Lorsque l’École a été fondée, des constructions et des appropriations avaient été faites en vue de loger 350 à 400 élèves. (…) Aujourd’hui nous comptons en tout 545 élèves, en sorte que nous éprouvons les plus grandes difficultés pour les loger ; il nous a fallu user de toutes sortes d’expédients pour faire coucher dans nos corridors 95 élèves. Nous avons confiance dans le sentiment éclairé que l’Administration supérieure a de nos besoins pour être certains qu’aidés par les crédits qui lui seront alloués, nous ne tarderons pas à sortir de cette situation qui ne peut être que provisoire[13]. »

Les effectifs sont souvent un argument de poids pour faire fléchir l’Administration. Lorsque Roux quitte son poste de directeur, les travaux sont enfin engagés. En 1873, la façade du Pape Gélase du XIVe siècle est restaurée ; le portail Richelieu, caractéristique de la façade, est enlevé et l’entrée officielle se fait alors par ce côté des bâtiments. Les nouvelles salles et les dortoirs sont construits, les ateliers et le gymnase sont installés au cellier et au farinier. Rien ne changera jusqu’à la fermeture de l’établissement en 1891.

Abbaye et monuments historiques

Duruy offre donc à Cluny et à aux établissements suivants que seront l’École nationale pratique d’ouvriers et de contremaîtres et les Arts et Métiers, des salles de classes, des dortoirs, etc. mais il participe également au sauvetage des vestiges bénédictins. Grâce à la vigilance de Roux, les monuments historiques sont alertés sur les derniers vestiges, à savoir la chapelle Bourbon, la partie du transept méridional destinée à servir de chapelle à l’École et la façade du Pape Gélase.

En 1869, Roux rédige en ce sens une note pour le ministère des Beaux-arts ayant en charge les monuments historiques : « S’il est, [conclut-t-il], en France, un monument religieux digne d’être classé parmi les monuments historiques, c’est donc évidemment l’antique église abbatiale de Cluny. Il importe que ses inappréciables restes soient promptement restaurés, car les pluies et le défaut d’entretien en ont déjà gravement altéré la solidité[14]. »

L’entretien de l’abbaye, classée monument historique, revient ainsi au ministère des Beaux-arts, une façon de ne pas faire supporter à l’École tous les frais de restauration.

La Révolution n’avait pas épargné l’abbaye, en la transformant pour partie en une immense carrière de pierres et en la conduisant à une ruine certaine, faute de moyens pour la municipalité d’entretenir ce qu’il en restait. En prenant possession des lieux, en réalisant des travaux de réhabilitation et en alertant les Beaux-arts, Duruy a donc bien participé à la renaissance de la fameuse abbaye bénédictine.


[1]Roux, Ferdinand. Histoire de l’école normale spéciale de Cluny. Alais : imprimerie J. Martin, 1889, 319 p., p. 15.

[2]Brongniart, Adolphe (1801-1876) : botaniste, président de l’Académie des sciences en 1847 et fondateur de la société botanique de France.

[3] Roux. Histoire…, op.cit, p. 142. Rapport de Brongniart, président de la commission des examens d’avril 1868.

[4]Idem., p. 32.

[5] C’est au XVIIIe siècle que Dom Dathoze (prieur claustral à vie) a commencé la reconstruction de l’abbaye, œuvre qui est poursuivie par les deux derniers abbés, Frédéric Jérôme (1747-1757) et Dominique de La Rochefoucault. (1757-1789) Ces travaux s’arrêteront avec la Révolution.

[6] Roux. Histoire…, op.cit, p. 32.

[7] Idem., p. 135.

[8] Ibidem., p. 142. Rapport de Brongniart, président de la commission des examens d’avril 1868.

[9] Ibid., p. 150. Intervention de V.D à la séance du budget de l’IP du 7 juillet 1868.

[10] Duruy, Victor. Notes et souvenirs, tome I. Paris : Hachette et Cie, 1901, 392 p., p 266.

[11] Bourbeau Louis Olivier, (1811-1877) ministre de l’Instruction publique du 17 juillet 1869 au 2 janvier 1870.

[12] Roux. Histoire…, op.cit, pp. 225-226. Lettre de F. Roux à Bourbeau, 14 août 1869.

[13] Idem., p. 248. Rapport de Roux au conseil supérieur de perfectionnement, 1869.

[14] Ibidem., p. 207-211. Note de F. Roux au ministère des Beaux-arts, 1869.