Leurs faux éclats ne peuvent nous éblouir. Ici, puissants, l’inégalité cesse,

Vieux privilèges, il vous faut tous périr.Goûtons amis, ce bonheur qu’on méprise,

Car sachez bien qu’à l’Ecole des Arts, » Fraternité « , c’est là notre devise,

C’est la devise de tous les vrais Gadz’Arts.

Entre 1940 et 1944, « fraternité » ne sera pas un vain mot pour de nombreux gars des Arts et Métiers. Voici le premier exemple -avec Roger Thomas- qui illustre la façon dont elle s’est manifestée aussi pendant la guerre.

Dès la loi du 13 août 1940, le gouvernement de Vichy légifère sur les sociétés secrètes. Comme les juifs, les francs-maçons sont tenus responsables de la défaite et de tous les maux de la France. Selon l’article 5, tous ceux qui ont appartenu à une loge, tant en zone occupée qu’en zone libre furent ainsi privés de leur emploi : « Nul ne peut être fonctionnaire, agent de l’État, (…), nul ne peut être employé par un concessionnaire de service public ou dans une entreprise subventionnée par l’État… »

L’article 5 exige également des membres de la fonction publique de signer un document où le déclarant atteste qu’il a rompu « toutes attaches avec les organisations définies » et ne pas y adhérer au cas où elles se reconstitueraient. Notons que cet engagement écrit ne met nullement à l’abri  le fonctionnaire franc-maçon : il est bel et bien démissionné d’office s’il a appartenu à une loge. Et à compter de cette « démission », plus aucun salaire n’est versé au fonctionnaire.

À La Prat’s, comme aux Arts-et-Métiers, des enseignants appartiennent à la loge des Amis réunis de Mâcon. Nous en reparlerons. Mais intéressons-nous aujourd’hui plus particulièrement au parcours de Roger Thomas, né le 5 août 1900 à Cuzy dans la Nièvre.

Roger Thomas

Il intègre l’École des Arts-et-Métiers de Cluny en 1919 et en sort en juillet 1922. Après avoir enseigné à Pont-de-Beauvoisin, il est nommé à La Prat’s professeur-adjoint le 1er novembre 1923. Pour ses élèves, il sera connu aux ateliers, se souvient Henri Gandrez, sous le surnom de « le Druo ». Il vit alors au 3 rue du Merle à Cluny.

Marius Deloire, directeur et lui-même vénérable de la loge mâconnaise les Amis réunis de 1926 à 1945, relève à mult reprises les compétences du professeur Thomas : « Professeur très compétent dans son enseignement, très consciencieux, très travailleur et très dévoué, excessivement consciencieux. Excellente discipline, très exigeant, très bons résultats. » (Appréciation pour l’année 1932-1933). Thomas a été décoré des palmes d’officier d’académie en juillet 1937.

Le 17 octobre 1942, Thomas est déclaré démissionnaire d’office. En effet, son nom est publié au Journal officiel du 26 septembre 1942 parmi les dignitaires et officiers de loges maçonniques. À l’instar d’autres collègues de La Prat’s ou des Arts-et-Métiers, il appartient à la loge des Amis réunis (GODF) de Mâcon où il a été initié en mai 1929. Son appartenance à la franc-maçonnerie à Cluny n’est pas un mystère puisque -selon une lettre anonyme de mai 1941- il est dénoncé comme « communard et franc-maçon ». Selon l’inspecteur de police spécial Joseph Rongeon de Mâcon chargé de l’enquête sur les ordres du préfet Paul Brun, Thomas, même s’il n’a jamais milité, a sûrement fait partie des organisations de gauche « Front populaire » entre 1936 et 1938.

Selon l’article 3 de la loi du 10 novembre 1941, le fonctionnaire a la possibilité d’adresser une demande de dérogation à la mesure d’exclusion dont il est atteint mais à condition qu’il puisse prouver avoir rompu toute attache avec la société d’obédience maçonnique à laquelle il était attaché ou qu’il puisse prouver avoir rendu des services signalés à l’État français et manifesté son adhésion totale à l’ordre nouveau.

Thomas, qui a certifié avoir démissionné du Grand Orient de France en 1940, ne remplit aucune des conditions et il perd son travail immédiatement. Il demande à faire valoir ses droits à une pension de retraite à compter du 1er novembre 1942. Sur ce point, Juifs et Francs-maçons sont assimilés : « L’intéressé bénéficiera des dispositions de l’article 7 de la loi du 2 juin 1941, portant statut des Juifs. » Selon Emmanuel Pierrat, auteur de l’ouvrage « Les francs-maçons sous l’Occupation : entre résistance et collaboration », 3 000 francs-maçons perdirent ainsi leur travail.

Le 17 mars 1943, R. Thomas n’a toujours touché aucun subside, soit les 900 francs de pension de retraite auxquels il a droit et il interpelle l’inspecteur d’académie sur sa situation. Il est aux abois, ayant quitté Cluny avec femme et enfants pour s’installer dans un premier temps à Champagne-aux-Monts-d’Or là où un « ami » lui a proposé un hébergement. Le réseau gadz’art s’est en effet mis en marche :

Riches, puissants ou pauvres sur la Terre –Souvenez-vous que vous êtes Gadz’Arts.

Jean Bouvier, gadz’art et franc-maçon

Et c’est grâce au gadz’art et franc-maçon[1] Jean-Louis Aimé Bouvier, que Thomas va pouvoir remonter la pente jusqu’à la fin de la guerre. Bouvier (1899-1964) a été scolarisé à La Prat’s puis il entre aux Arts. Il est de la promotion Cluny 1917 et il connaît bien Thomas. Après avoir été mobilisé en 1918, il termine ses études et travaille comme ingénieur chez Berliet puis chez Renault mais il quitte le monde de l’automobile. En effet, par son mariage avec Marcelle Buenzod, vieille famille protestante, il travaille ensuite dans la banque, comme son beau-père, agent de change à Lyon. Belle réussite professionnelle : en 1931, il fonde et dirige l’Union comtoise et lyonnaise. Parallèlement, il rachète le garage Atlas à Lyon, superbe bâtisse Art-déco, le plus moderne à l’époque de toute l’Europe.

Thomas, grâce à Bouvier, retrouve un travail et devient gérant du garage Atlas. Sur les activités de Thomas à Lyon entre 1942 et 1944, on ne sait pas grand-chose de plus si ce n’est que sa famille le dit proche aussi du cardinal Gerlier, reconnu Juste parmi les Nations par Yad Vashem en 1981.

Le lieutenant Jean Bouvier, « Bouvard »

A contrario, on dispose de plus d’informations sur Jean-Louis Bouvier. Celui-ci est entré dans les rangs de la résistance en 1941. Lieutenant de réserve de l’Artillerie, il appartient au réseau Jade-Amicol (agent P1) puis en 1943 au service de Renseignements interallié (inscrit sous le numéro HC 308). Il met aussi sa fortune à la disposition de la résistance lorsque Robert Soulage -chef du service national des Maquis-écoles- lui demande des fonds, des automobiles, du carburant et du matériel de camping. Il aidera également Marie-Louise Zimberlin, son ancienne professeure, qui collecte des fonds à Cluny.

Après le drame de Vassieux-en-Vercors le 14 juillet 1944, Bouvier prend le commandement d’une compagnie rescapée à Saint-Julien-en-Quint (Drôme). Son fils Gérard, né en 1926, l’a rejoint. L’unité comprend 45 hommes, principalement des Chasseurs Alpins du 6e BCA. Sous le commandement de Chabert (René Bousquet), Jean-Louis Bouvier pénètre dans Grenoble (26 août), à Lamure-sous-Isère et à Bourgoin fin août 1944.

Bouvier et la libération de Lyon

Son unité de FFI « Chambarand- Vercors- Chartreuse » sera la première à entrer dans Lyon le 2 septembre 1944 à 15H30. Sa compagnie protège le pont Wilson puis le lendemain, elle participe au nettoyage du centre de Lyon : ses hommes combattent près du pont du Change.  Bouvier sera décoré de la Croix de guerre 39-45, de la Croix du Combattant volontaire et de la Légion d’honneur en 1957. Selon une citation obtenue en 1954, il est décrit comme un « modèle de résistant et de combattant ».En 1953, il est directeur général de la banque française et il décède en 1964.

Et Thomas ? Placé par Bouvier à la tête du garage Atlas, a-t-il apporté son aide à la résistance lyonnaise ? Nous ne possédons aucun élément à ce sujet mais c’est fort probable. Un ancien élève de la Prat’s, Auguste Perron, écrivait qu’il serait revenu dans l’établissement la nuit précédant le débarquement pour rejoindre ses collègues résistants : Delouche, Daget et Schmitt. L’information ne peut pas être vérifiée mais il est plausible que Thomas ait voulu se battre aux côtés de ses camarades de La Prat’s.

Après avoir occupé divers emplois, Thomas réintégrera l’Éducation nationale et reviendra finir sa carrière à La Prat’s en 1955. Il prendra sa retraite à Cluny en 1965.

À suivre avec le portrait de deux autres gadz’arts dans la tourmente, Moise Sivilia et Pierre Ferrand.

[1] En franc-maçonnerie, Bouvier appartient à Lyon à la loge Les Amis de la vérité (GODF), tout comme Henri Deschamps (Comité directeur du mouvement Franc-Tireur) dont nous avons précédemment parlé dans des articles sur M-L. Zimberlin.