Qui est Mattéo ?

Auguste Carton dit « Mattéo » est né le 28 août 1881 à Die, dans une vieille famille protestante. Il n’a pas suivi d’études et exerce la profession de boulanger à Marseille en 1901. En 1914, il servira dans divers escadrons du Train et sera condamné en 1917 pour « recel » puis relaxé. Souffrant de bronchites chroniques, il est réformé et touchera une pension au sortir de la guerre. Il vit ensuite à Paris mais en 1925, on le trouve à Lyon chauffeur de taxi. Veuf, il s’est remarié avec Marie Novello en 1920 qui est tisseuse d’or à la Croix-Rousse. Une fille est peut-être née de cette union. En 1925, Mattéo provoque un accident de la route et le fait divers fait la « Une » des journaux. Nous le retrouvons en 1933 restaurateur au 18 montée de l’Église à Caluire-et-Cuire. Son épouse exerce comme coiffeuse et le couple héberge deux cousines coiffeuses également[1]. Mattéo a-t-il pu connaître Doussot à Lyon dans son café ? Son épouse a-t-elle pu croiser Renée Combe, maîtresse de Doussot puisqu’elles exercent le même métier ?  Vit également avec eux Jeanne Emmonard « petite fille » née en 1924. Nous ne savons pas quels liens unissaient Jeanne avec les Carton.

En mars 1943, Mattéo achète le « Café du Nord ». Pourquoi vient-il se mettre au vert à Cluny ? Les affaires marchent-elles mal à Lyon ? Connaissait-il quelqu’un à Cluny ? Se rapproche-t-il de son cousin Fernand qui vit à Buxy ?

Toutes ces questions restent, pour le moment, sans réponse. En ville, il est mal vu, c’est le souvenir qu’en garde Michel Wicker :  il cherchait à tirer les vers du nez aux enfants de résistants en leur payant des « rinettes ». Une intervention de son père met fin à la curiosité de Mattéo qui est considéré comme un « collabo ».


Café du Nord – propriétaire : A. Carton (1881-1944)
L’assassinat de Mattéo : 7 juin 1944

Nous sommes le 7 juin, soit un jour après l’arrivée de Doussot à Cluny. À 7H30 du matin, d’après les renseignements généraux, des individus armés ont emmené : Mattéo, Dufour, Janinaud (concierges aux Arts-et-Métiers) et le carrossier Reboul qui habite rue Prud’hon. Que reproche la résistance à ces derniers, nous n’avons pas pu le déterminer.

Quant à Mattéo, Point de « conseil de guerre », comme semble le penser le docteur Mazuez[2]. Accompagné de plusieurs résistants et de son acolyte Dédé Thévenot, Doussot conduit le cafetier sur la route de Château et le fait avouer. Mais sous la torture (et quels genres de tortures ?!), on peut tout dire, n’est-ce-pas ? On raconte même que Mattéo, âgé de soixante-trois ans, aurait proposé de l’argent pour sauver sa peau mais Doussot l’abat d’une rafale de mitraillette. Pendant longtemps, le corps restera à peine enfoui dans ce champ. A-t-il eu une autre sépulture que ce champ labouré ?

Sa femme quitte Cluny en demandant à récupérer les meubles du café. Cela lui sera refusé et on se partage le mobilier. Elle décédera en 1968 à Ambilly. Puis, point très intéressant, le Comité de libération de Die demandera à celui de Cluny ce qu’il est advenu d’Auguste Carton. Le Comité de libération de Cluny a-t-il répondu ? Difficile de le savoir puisque les archives du comité ont disparu. La famille Carton, qui compte un lieutenant du Vercors « Mort pour la France » [3] dans ses rangs, a-t-elle voulu en savoir plus ?

Die, Drôme. Caveau des Carton. On remarquera le verset de St-Jean souvent reproduit sur les tombes des résistants protestants.

Et puis, il y a ce Fernand Carton (1892-1959) qui vit tout près de Cluny, à Buxy. Résistant FTPF bien connu pour avoir été l’adjoint de Gaston Ferrier[4], il est cousin avec Mattéo. Il prendra ensuite la direction du groupe de Buxy. Lapsus révélateur ? André Jeannet qui connaît pourtant bien son sujet, donnera -dans son Mémorial de la Résistance- comme date de décès au Carton résistant de Buxy celle du Carton de Cluny…

En bref, on a deux résistants dans la famille Carton et pas des moindres. Alors Auguste Carton dit « Mattéo » était-il réellement la brebis galeuse de la famille et a-t-il vendu les résistants de Cluny ?

À suivre dimanche prochain….


[1] Andrée Florent née en 1916 et Louise Tisserand, née en 1917.

[2] Procès Doussot. Témoignage du 14 novembre 1946.

[3] Dans la famille de Carton, vieille famille protestante de Die, le lieutenant Payot est tombé au Vercors le 13 juillet 1944.

[4] Entretien téléphonique avec M. Jauran Singer « Armand », 20 janvier 2019.