La destruction de l’abbaye à la Révolution

« Le Cluny d’aujourd’hui n’est pas Cluny : c’est l’absence de Cluny, c’est le trou, la trouée, horrible et large plaie, qui fut faite à la terre par la démolition de l’un des deux Saint-Pierre. Car Saint-Pierre de Rome et Saint-Pierre de Cluny, dont les dimensions presque égales dépassent celles de toutes les églises de la chrétienté, et dont la grandeur matérielle correspondait à leur cercle d’action, s’équilibrent dans l’histoire de l’Église comme les deux signes visibles de ce qu’on peut appeler sa force d’institution[1]. »

Le décret de l’Assemblée constituante du 28 octobre 1789 supprime les vœux monastiques puis les bâtiments de l’abbaye sont mis à la disposition de la Nation par le décret des 2 et 4 novembre 1789. Deux ans plus tard, le 25 octobre 1791, une dernière messe est dite dans la grande église de Cluny. S’ensuivent les pillages, l’occupation des bâtiments, les livres brûlés, les dégradations : « La régie loua le jardin et laissa les bâtiments dans le dépérissement et l’abandon. Le 6 janvier et le 23 décembre 1791, l’administration municipale adressa des pétitions au district pour la conservation de l’église abbatiale. (…) En l’an IV (1796), le dépérissement des bâtiments s’aggravait avec rapidité, et chaque jour, des dilapidations étaient commises au préjudice de la République[2]. »

La municipalité propose plusieurs projets d’occupation des bâtiments (garnison de cavalerie, corps de vétérans) mais elle ne reçoit aucune réponse. « Le 2 floréal an VI (21 avril 1799), l’ensemble de l’abbaye renfermée dans une enceinte (…) fut adjugé au citoyen Bâtonnard, marchand à Mâcon, moyennant le prix de deux millions quatorze mille francs[3]. »

En l’an VIII, le pillage se poursuit : le maire de Cluny s’en plaint au préfet. Chaptal, ministre de l’Intérieur répond au maire : « Il me semble que vous auriez pu prendre, contre les délits que vous dénoncez, les mesures répressives qui étaient à votre disposition. (…) Au reste je vous autorise à suspendre toute démolition jusqu’à nouvel ordre[4]. » Mais « La liberté de disposition fut rendue aux adjudicataires. Ceux-ci, voulant, dans leur intérêt de leur spéculation, établir des communications entre l’abbaye et la ville, attirer le commerce dans l’enceinte de l’abbaye, ouvrirent, dans les derniers jours de l’an IX, une rue. (…) La ville chercha à sauver ce qu’elle put[5]. »

C’est ainsi qu’elle cède des prairies et ses halles aux adjudicataires et récupère en échange, « toute la partie orientale des cloîtres, les deux ailes, le jardin, l’emplacement actuel du dépôt d’étalons, etc[6]. »

La configuration des lieux sera sensiblement la suivante jusqu’en 1866, date à laquelle le ministre Duruy prend possession des locaux.

 Ils sont partagés alors en deux parties :

  • Une première partie appartenant à la ville abrite un collège municipal moribond, (En 1866, date à laquelle il ferme, il ne compte dans ses effectifs qu’une douzaine de pensionnaires) qui coûte à la municipalité plus qu’il ne lui rapporte, onzeservices municipaux[7] et des locaux loués à des particuliers : logements, ateliers, comme des ateliers de soierie loués aux frères Albourg de Lyon.
  • Une deuxième partie appartient à divers particuliers et renferme des échoppes d’aubergistes, de cordonniers, de tailleurs, de cafetiers, etc. Le cloître a comme un air de « marchands du temple », et est devenu « (…) une espèce de place publique entourée de cafés et de boutiques [8]»  comme le constate Prosper Mérimée en 1835, dans son voyage sur les routes de France en tant qu’inspecteur général des monuments historiques.

Duruy trouve en arrivant à Cluny une ruine plutôt que de beaux restes, une ruine que la ville a en partie sauvée en s’imposant, cependant, d’énormes sacrifices financiers depuis le début du XIXe siècle mais elle ne peut malheureusement pas entretenir tous ces bâtiments : « Mais la ville était moins que jamais en mesure de restaurer et d’entretenir cet édifice maintenant mutilé[9]. »

Est-ce une évidence pour une ville que de donner une abbaye ? Lorsqu’elle prend cette décision en 1864, la municipalité voit surtout les avantages[10] qu’elle peut en retirer, mais pas les inconvénients : tracasseries juridiques, procès divers et variés, problèmes financiers, emprunts, vindictes de la population, etc. La liste est longue, mais rien ne va arrêter Aucaigne Sainte Croix, maire de Cluny, soutenu dans cette entreprise par le préfet de Saône-et-Loire.

Les bâtiments de la ville : ses services municipaux

Les onze services municipaux installés dans des bâtiments appartenant à la ville déménagent et se répartissent dans Cluny. Il faut faire vite ! La mairie s’installe dans le palais Jacques d’Amboise du XVIe siècle et pense à déplacer la Grenette, le magasin des pompes à incendie et une salle de réunions dans la vieille écurie des haras, autrement dit les écuries Saint Hugues[11].

Elle se préoccupe rapidement de reloger l’école communale de garçons et la salle d’asile. Le conseil municipal fait appel au ministre pour une aide financière ; celui-ci accorde seulement une subvention de 22 420 francs pour la salle d’asile. Cluny se voit donc obligé de voter un emprunt afin notamment de faire face à ces frais de réinstallation. Dans sa séance du 28 mai 1866, une délibération fait état d’un emprunt à la caisse des dépôts et consignations de 200 000 francs :

  • 70 000 francs pour le rachat des parties aliénées de l’abbaye.
  • 77 000 francs pour la ligne de chemin de fer.
  • 18 500 francs pour l’école communale.
  • 20 000 francs pour la salle d’asile.
  • 14 000 francs pour le rachat d’immeubles Soit 52 500 francs pour la réinstallation de services municipaux. Une autre délibération en date du 11 novembre 1867 fait référence, quelques mois plus tard, à la somme de 19 606, 99 francs pour tous les travaux concernant :
  • L’école communale : 1931,38 francs.
  • La salle d’asile : 7494,43 francs.
  • Pour la Grenette, la salle de spectacle, un hangar place du marché et le magasin des pompes à incendie : 10181,18 francs.

La réinstallation des services municipaux a donc un coût financier, certes, mais également un coût humain parce qu’il va s’agir d’entrer en conflit avec quelques Clunisois pour pouvoir acquérir des bâtiments par expropriation. Il s’agit notamment des maisons Bourgeois et Jacquelon sises place du marché, pour y établir l’école communale et les logements des instituteurs et de la chapelle évangélique pour la Justice de Paix[12]. L’expropriation, pour cause d’utilité publique, peu appréciée des propriétaires, est relatée dans une délibération du conseil municipal du 29 août 1866, mais cela est sans commune mesure avec ce qui va se passer pour l’expropriation des « parties aliénées. »

Les parties aliénées et la rue municipale

On appelle ici « parties aliénées », les parties de l’abbaye qui appartiennent à des tiers. Il n’est pas possible, pour Duruy, d’envisager de cohabiter avec les « marchands du temple », qui tiennent commerce dans le passage du cloître, notamment des commerces de bouche, comme des cafés et des auberges. Lors d’une réunion du conseil municipal en janvier 1866, le maire fait ainsi part d’une demande du ministre, lequel souhaite que la ville « réunisse les parties qui se trouvent appartenir à différents particuliers dans l’aile au soir et celle au midi de la cour du jet d’eau afin de rendre indépendants les locaux destinés à l’École[13]. »

Sur quoi délibérant, le conseil municipal vote : « Les parties des bâtiments qui dans l’aile du midi et dans l’aile au soir de la cour du jet d’eau appartiennent à des tiers, seront acquises par la ville de Cluny, à l’amiable ou par voie d’expropriation publique et cédées à l’État au même titre que les bâtiments de l’abbaye[14]. » Les parties aliénées sont estimées à 70 000 francs et leur rachat doit se faire, selon l’engagement de la mairie, dans les six mois qui suivent la délibération.

De plus, une rue dite « rue municipale » ou rue « du cloître », actuelle rue municipale ou encore dite la « Z’enfer » a été fermée par une porte située à l’entrée des Arts et Métiers et traverse de part et d’autre l’abbaye pour rejoindre la rue des haras.

Z’enfer, Cluny.

Le 4 octobre 1866, le conseil municipal fait état d’une demande émanant du préfet, dans laquelle il invite les conseillers à prendre une délibération afin de « remplacer la rue municipale par une nouvelle voie publique tendant de la rue du marché à celle des haras[15]. » Là aussi, il s’agit de libérer les lieux puisque la nouvelle rue va traverser les immeubles 457, 455, 454, 473.

Abbaye – Cluny, plan des expropriations (Archives Municipales)

En 1869, F. Roux demandera encore au conseil municipal de céder une impasse qui reste de la rue du cloître, d’une superficie de 67m2. La mairie accepte, « L’École désirant se fermer et s’isoler pour le bien des élèves[16]. »

L’abbaye appartient ainsi définitivement au ministère de l’Instruction publique.

Le soutien des Clunisois ?

En s’engageant dans cette voie de l’expropriation, le conseil municipal est sûr du soutien des Clunisois ; la réalité va être toute autre puisque dans un arrêté du 23 mars 1866, le préfet Marlière[17] indique que « L’acquisition amiable n’a pu être obtenue par l’administration de Cluny, en raison des prétentions exagérées des propriétaires et que le recours à l’expropriation est devenu inévitable[18]. » Les travaux de l’École commencent le 10 juin 1866 : en novembre, l’affaire est loin d’être réglée. Duruy écrit au directeur de l’École le 22 : « Je fais écrire pour vos expropriations[19]. »

En effet, un décret paraît le 13 décembre, indiquant que l’agrandissement et l’isolement de l’ancienne abbaye ont été déclarés d’intérêt public[20] et l’affaire se solde le 29 janvier 1867 par un jugement du tribunal civil de Mâcon. L’expropriation pour cause d’utilité publique est prononcée ; s’ensuit le 5 février, le congé donné aux propriétaires.

Une ordonnance du 12 avril 1867 fixe définitivement les indemnités allouées aux bénéficiaires mais ceux-ci en contestent le montant et un arrêt de la cour de cassation du 31 juillet 1867 casse et annule l’ordonnance prononcée. Raison est donnée aux propriétaires. Il faut attendre le 16 janvier 1868 pour qu’un nouveau jugement soit rendu et que l’affaire des expropriations soit close. Le conseil municipal, las de gérer ces expropriations et les complications qui en résultent, conclut donc en juin 1868 : « Considérant qu’il est dans l’intérêt de la ville de Cluny de leur payer sans aucune contestation les sommes qui leurs sont allouées, afin d’éviter un nouveau procès dont les résultats seraient peut-être négatifs et nuisibles, sous tous les rapports [21]. »

Lorsque la municipalité fait ses comptes avec l’État, l’addition est lourde. En effet, la ville avait voté un crédit de 70 000 francs pour le rachat des propriétés enclavées dans l’abbaye. Cette somme ayant été largement dépassée, le maire réclame à l’intendant de l’École normale la somme de 56 566 francs que la mairie a dû avancer pour tous les frais engagés avec les expropriations. Cette somme est réglée en août 1869 : « Au moyen des remboursements ci-dessus, la commune de Cluny est rentrée intégralement dans le montant de ses avances et des intérêts qui lui revenaient à juste titre[22]. »

Les conséquences financières : une ville endettée

L’affaire des expropriations aura donc duré trente mois, malgré l’engagement de la mairie vis-à-vis de Duruy de solder cette affaire en six mois. La population clunisoise n’est donc loin d’être prête « à tous les sacrifices », comme le pense Aucaigne Sainte Croix en 1864. Il est vrai que les habitants voient la mairie opérer des choix pour l’installation de l’École et du collège, lesquels ont des répercussions directes sur la population : expropriations certes, mais encore emprunts, nouvelles impositions, « sacrifices » pour d’autres installations.

Première conséquence directe : les salaires des professeurs du collège municipal qui ferme ses portes pour laisser la place à l’École de Duruy, ne sont honorés par la ville que jusqu’au 30 avril 1866. Aucaigne Sainte Croix annonce au recteur de Lyon cette décision prise par délibération le 13 mai 1866. Nous supposons que les enseignants ont été mis au chômage technique et pris en charge par l’État mais rien n’est moins sûr !

Autres conséquences : la municipalité prévoyait d’installer l’eau dans les hauts quartiers de la ville[23] ; cette décision est reportée, faute de crédits suffisants. De même, la mairie va reporter sa participation financière quant à une subvention pour la ligne de chemin de fer de Chalon-sur-Saône à Cluny[24] et il faut attendre 1869 pour voir installer l’éclairage au gaz dans la ville[25].

La municipalité est donc aux abois dans toute cette fin de siècle et elle va même jusqu’à envoyer des pétitions au ministre de l’Instruction publique pour que l’école communale de garçons (226 élèves en 1869 et 240 en 1876) soit annexée au collège, afin d’alléger les charges de la ville. Cette annexion, que Duruy avait par ailleurs déjà refusée, ne s’est jamais faite.

Une autre conséquence indirecte et importante de cet endettement, est celle de l’ouverture d’une école publique de filles : elle ne se fera qu’en 1881, lorsque tous les crédits engagés seront remboursés ; l’essor pris par l’enseignement privé pour les jeunes filles de la Congrégation des Sœurs de Saint Joseph de Cluny, ouverte par la mère Javouhey trouve une explication dans cette absence d’enseignement public jusque tard dans le siècle.

À la veille de la fermeture de l’École par décision de la commission du budget, le maire fait un rappel de toutes les sommes engagées directement ou indirectement pour l’installation de l’École Duruy. L’addition est lourde : ni les 200 000 francs empruntés, ni les ventes de coupes de bois de 1872[26], ni les nouvelles impositions votées n’ont suffi. En effet, une imposition spéciale extraordinaire de vingt centimes additionnels au principal des quatre contributions directes pour vingt ans, de 1867 à 1887 avait été votée mais s’est avérée insuffisante ; la ville doit donc sacrifier une partie de ses revenus ordinaires pour faire face[27].

En conséquence de quoi, il y a quelque amertume à voir fermer l’École normale et le collège en 1891, au vu de tous les sacrifices que la ville s’est imposés : « Pour payer des dettes qui s’accumulaient de plus en plus, il fallut avoir recours à deux autres emprunts (…) soit des emprunts pour un montant total de 480 000 francs, emprunts qui auraient pu être évités, (…) si la ville avait conservé les immeubles cédés, attendu qu’elle retirait de 5000 à 6000 francs de revenus de ces diverses locations[28]. »


[1] Thibaudet, Albert. Cluny.Mâcon : A contrario, 2004, (réédition de l’ouvrage de 1928) 119 pages, p. 43.

[2] Chavot. Destruction de l’abbaye de Cluny et ses causes. In Annales de l’Académie de Mâcon, séance publique de février 1868.

[3] Penjon.Cluny La ville et l’abbaye. Cluny : Renaud-Bressoud, 1884, 177 pages, p. 162.

[4] Idem., p. 163.

[5] Ibidem., p. 164.

[6] La Révolution passée, par acte du 24 septembre 1801, la ville procède à des échanges afin de récupérer une partie de l’abbaye, dont la partie occidentale du cloître, les deux ailes, le jardin, les écuries Saint Hugues, etc.

[7] L’école communale et la salle d’asile, la mairie, la salle de Justice de Paix, la halle aux grains, le magasin de pompes à incendie, la salle de spectacle, les logements pour les instituteurs, la caisse d’épargne, la salle pour la société de secours mutuel, le dépôt de bois.

[8] Mérimée, Prosper. Notes d’un voyage dans le midi de la France. Paris, Fournier, 1835, 484 p, pp. 83-85.

[9] Penjon. Cluny. La ville…, op.cit, p. 165.

[10] Lorsque, dans sa séance de conseil municipal du 6 août 1864, le maire parle « des avantages inappréciables » que la ville va retirer de cette installation, il est évident qu’il s’agit là tout d’abord d’avantages financiers. L’entretien d’une abbaye n’est pas chose aisée pour une petite ville et la céder à l’État permet de ne plus supporter ces dépenses.

[11] AM-Cluny : délibération du conseil municipal, 15 avril 1866.

[12] AM- Cluny : délibération du conseil municipal, 12 mai 1872. La salle de Justice de Paix ne semble finalement pas avoir bougé de place jusqu’en 1872, date à laquelle Roux va offrir à la mairie les locaux actuels, c’est-à-dire la maison Galland, située rue des haras.

[13] AM- Cluny : délibération du conseil municipal, 14 janvier 1866.

[14] Idem.

[15] AM- Cluny : délibération du conseil municipal, 4 octobre 1866.

[16] AM- Cluny : délibération du conseil municipal, 28 février 1869.

[17] Marlière Louis Auguste, préfet du 22 janvier 1866 au 4 septembre 1870.

[18] AM- Cluny II M I : arrêté du préfet, 23 mars 1866.

[19] Roux, Ferdinand. Histoire de l’école normale spéciale de Cluny. Alais : imprimerie J. Martin, 1889, 319 pages, p. 47. Lettre de Duruy à Roux, 22 novembre 1866.

[20] AM- Cluny II M I : lettre du préfet au maire de Cluny, 19 décembre 1866.

[21] AM- Cluny : délibération du CM, 2 juin 1868.

[22] AM- Cluny : délibération du CM, 6 août 1869.

[23] AM- Cluny : délibération du CM, 14 janvier 1866.

[24] AM- Cluny : délibération du CM, 7 juillet 1866.

[25] AM- Cluny : délibération du CM, 15 octobre 1869.

[26] AM- Cluny : délibération du CM, 12 mai 1872. Décision prise de vendre 2 coupes de bois à Bourcier, la seule richesse du pays, pour diminuer les intérêts de l’emprunt de 200 000 francs voté en 1866.

[27] AM- Cluny : délibération du CM, 6 mars 1881.

[28]AM- Cluny II M I : mémoire adressé par le maire de Cluny au préfet, 18 juin 1890.