Dès 1817, la congrégation des soeurs de Saint Joseph de Cluny a été « propulsée congrégation missionnaire presque du jour au lendemain, [ayant] dû faire face à une demande immense de l’administration coloniale[1].» Après un premier séjour en Guyane (Mana I – 1828 –1833),  Anne-Marie Javouhey approche la cinquantaine quand les plus grands personnages de la Restauration souhaitent que « les magiciennes de l’impossible » tentent une implantation au Nord-ouest de la Guyane, qui n’a alors rien à voir avec la Manoa Del Dorado de l’anglais Walter Raleigh. En effet, en 1820, le gouvernement de la Restauration cherche sur la carte du monde de nouvelles terres pour pallier l’effondrement de son empire colonial et s’accroche encore au vieux rêve de Napoléon. La France décide de relancer l’exploration de la Guyane, seul vaste territoire dont elle dispose encore. Mais peu de volontaires sur cette « Terre de paria », disait Christophe Colomb, surtout après l’échec de nombreuses expéditions sur les bords du Kourou, les mauvaises impressions ramenées par les prisonniers politiques et les prêtres réfractaires.

Ce passé laisse le champ libre à Anne-Marie Javouhey, à qui personne ne risque de souffler la place. Le projet est alors soigneusement épluché, calculé, adapté pour une mise en valeur du territoire. Ainsi, en juin 1828, « 99 personnes s’embarquent à Nantes sur la Bretonne et la Ménagère, pour un voyage de 45 jours (…) avec à leur tête un commandant en jupon ! …qui porteront le rêve d’une éclatante utopie dans le style de Thomas More », nous dit le géographe André Merlaud.[2] ».

La fondatrice des sœurs de Saint Joseph de Cluny rentre à Paris le 15 août 1833, c’est l’heure du mouvement abolitionniste : « Le vent est dans les rues et les administrations, à l’émancipation des noirs après la loi du 4 mars 1831″ signale l’historienne Pascale Cornuel. Anne-Marie Javouhey gagne d’autres sympathies à sa cause et entre autres celle du député Lamartine qui lui voue une profonde estime. En 1834, il est un des membres fondateurs de la création de la Société Française pour l’Abolition de l’Esclavage. Alphonse de Lamartine invita Mère Javouhey à s’exprimer devant les membres de la Société pour l’abolition de l’esclavage sur « quelques questions d’éducation des nègres que nul ne peut résoudre aussi bien que vous. »

Il est nommé « rapporteur d’une commission interministérielle qui doit jeter les bases d’un accord précis entre le gouvernement et la Supérieure générale dans le but de créer une école d’initiation des noirs à la liberté à Mana (Guyane) », une idée du roi Louis Philippe. Le rapport de Lamartine -le 21 juin 1835- au ministre de la Marine chargé des colonies est élogieux à l’égard du travail accompli par Anne Marie Javouhey sur les bords de la Mana à l’Acarouany, concernant les soins apportés aux 99 lépreux relégués sur les îles du Salut : « Madame Javouhey a montré dans la direction de cet établissement sur la Mana, un grand esprit d’ordre et une persévérance à toute épreuve. C’est aux sœurs de Saint Joseph qu’il convient de confier le soin d’accomplir l’émancipation morale et intellectuelle des esclaves. »

Toujours dans le même rapport, Lamartine vantait l’efficacité du système de cette femme supérieure.  « En deux ans, la Fondatrice fera de ces hommes rudes des hommes honnêtes, paisibles et laborieux, grâce à un régime doux, charitable et religieux[3]. »

En 1835, il fut donc décidé de donner une consistance plus tangible au projet de préparer ces hommes et femmes à la liberté…ils furent remis à mère Javouhey aux termes d’un arrêté signé le 18 septembre 1835 par l’amiral Duperré, alors ministre de la Marine et des Colonies[4]. En 1835, elle écrit : « Le gouvernement nous remet cinq cents Noirs pour les instruire et les préparer à la liberté dans deux ans[5]. »

Selon l’arrêté ministériel du 18 septembre 1835 signé par A-M. Javouhey quatre jours plus tard, l’article 2 stipule que « La direction et l’administration de l’établissement des Noirs libérés, sont confiées à Madame Javouhey, supérieure générale des Dames de Saint Joseph de Cluny, sous la surveillance de M. le Gouverneur de la Guyane et sous l’autorité du Ministre de la Marine et des Colonies. »

« Oh ! que je suis heureuse de pouvoir être utile à un peuple si doux et malheureux[6]»

C’est lors de sa 2ème période en Guyane (Mana 2 -1836 – 1843) qu’elle conduira de nombreux Africains vers l’émancipation en les éduquant par le biais de la catéchèse, de l’école et du travail de la terre et de l’élevage qui lui feront écrire en juillet 1840 :

« On ne contraint pas des hommes libres, on les persuade. »

Quant à nommer Anne-Marie Javouhey libératrice des esclaves, il y a un grand pas. Pour la spécialiste de la question -l’historienne Pascale Cornuel- il ne s’agit pas de tomber dans le piège de l’hagiographie. N’oubliant pas que sa route a croisé celle des abolitionnistes comme celle du baron Roger, entre autres, elle qualifie Anne-Marie Javouhey  d’« actrice de l’émancipation graduelle des esclaves. »

Et en Guyane, qu’en pense-t-on ? S’appuyant sur les travaux de P. Cornuel, Lydie Ho-Fong-Choy Choucoutou, professeure, écrit : 
A-M. Javouhey « n’a jamais œuvré particulièrement à la suppression de celui-ci, elle a utilisé  les opportunités que lui offrait le système pour mettre en œuvre son projet de missionnaire. Les Africains, sont pour elle, des fils de Dieu, elle est convaincue qu’une fois christianisés, ils accèderont à la liberté car leur infériorité réside aussi dans leur paganisme. »

Si les Guyanais demandent de « diffuser un savoir équilibré sur l’esclavage » et de ne « pas donner une lecture tronquée du système oppressif », il faut espérer qu’ici, à Cluny, nous saurons suivre leur exemple.

d

Nathalie Wolff.


[1] Cornuel Pascale. Une utopie chrétienne, Mère Javouhey (1779-1851), fondatrice de Mana. Thèse sous la direction de Claude Prudhomme, Université Lumière, Lyon II, 2012.

[2] Wolff Nathalie. La personnalité d’Anne-Marie Javouhey. Annales de l’Académie de Mâcon, 5e sér. t. 1, 2007, pp. 193-208.

[3] Anne-Marie Javouhey. Correspondance, 4 vol. Paris, Cerf, 1994, t.2, 1833 – 1843, lettre 364, p. 201, à Mère Théophile Montet à Rouen, Cayenne le 15 mars 1836. Annotations suite à la lettre. Bibliothèque privée N.W.

[4] Cornuel Pascale. Mère Javouhey, un cas hors normes dans la lutte contre l’esclavage. Persée, Outre-Mers,T.101,N° 380-381 (2013), p. 65.

[5] Anne-Marie Javouhey. Correspondance, 4 vol. Paris, Cerf, 1994, t.2, 1833 – 1843, lettre 348, p. 171, à M.Gondin, curé de Chabeuil, Paris, le 9 septembre 1835. Bibliothèque privée N.W.

[6] Idem., Lettre 364, p. 200, à Mère Théophile Montet à Rouen, Cayenne le 15 mars 1836. Bibliothèque privée N.W.