« Gilles a porté 4 petits fromages à sa grand-mère jeudi dernier. »

Correspondance codée des Zimberlin.

Vieille famille protestante alsacienne venue vivre et travailler à Saint-Just-en-Chevalet puis à Saint-Étienne, les Zimberlin s’installent en 1921 à Avignon, 13 chemin de Lopy, alors que Marie-Louise vit à Cluny depuis sa nomination en 1916 comme professeure à l’École pratique. Les aléas de la guerre 14/18 n’ont peut-être pas permis à Sophie de poursuivre des études secondaires à l’instar de sa sœur. La cadette travaille donc avec sa tante, Frédérique Dandine, alors propriétaire au centre d’Avignon du magasin les « soieries Dandine », 3 rue de l’Arc de l’Agneau.

Les maisons refuge : Avignon, Cluny.

À Avignon, les Zimberlin ont acquis une maison située Chemin de Lopy, bien cachée à l’abri des regards. En mémoire de leur passé d’Alsaciens et de Lorrains, ils font graver sur les piliers du portail : « Alsace » et « Lorraine. »

« Toute filière d’évasion exige, sur le plan humain, des nerfs solides et une absolue discrétion. Sur le plan matériel, il fallait disposer de deux éléments bien connus de ceux qui ont dû faire un jour du travail clandestin : des « refuges » et des « coupe-circuits ». Les premiers étaient des appartements ou des maisons dans lesquels on pouvait cacher les passagers, par groupes de deux ou trois, entre deux étapes de leur voyage. Leurs qualités essentielles étaient la présence de chambres d’amis aux rideaux épais, l’absence de voisins curieux et l’accès à des cartes de rationnement supplémentaires (…) Un jardin à l’abri des regards était un luxe ; en revanche, il était utile que la maison comporte deux issues, et indispensable d’avoir le téléphone, faute de quoi le coupe-circuit ne pouvait pas fonctionner[1]. »

Lorsque leur père décède, Sophie reste vivre là avec sa mère (Dorothée) et la tante Frédérique Dandine. Plus de soixante-dix ans après, des amies proches de la famille Zimberlin affirment que Sophie avait hébergé et sauvé des enfants juifs. Mais, comme beaucoup d’autres, Sophie n’a jamais fait « étalage » de ses actes.

Les Zimberlin et le mouvement Franc-Tireur

Si les amies de Sophie Zimberlin ont eu connaissance de l’accueil d’enfants chemin de Lopy, il y a un point de l’histoire qu’elles ignoraient, Sophie n’ayant ni parlé ni laissé de témoignage à ce sujet, hormis une phrase qu’elle écrira à un ancien élève de sa sœur où elle avoue avoir accueilli pendant la guerre « des soldats, alliés ou non, des Blancs, des Noirs et même un Peau-Rouge. » Ce point, c’est son activité de résistante aux côtés de sa sœur et de Marie-Louise Clément (Cluny, petite fille de P. Dameron), dans un des trois grands mouvements de la zone sud : le mouvement Franc-Tireur dirigé par Jean-Pierre Levy. Un document d’Henri Deschamps[2] (archives conservées au CHRD de Lyon) donne la liste des premières personnes qu’il a recrutées en 1942. On y trouve des Stéphanois, des Lyonnais, le professeur d’anglais Jean Meunier de Bourg-en-Bresse que connaissait bien M-L. Zimberlin, des Clunisois : La Zim, M-L. Clément et Henri Daget (professeur à La Prat’s) et Sophie Zimberlin.

Liste des membres de Franc-Tireur établie par H. Deschamps, 1942.

À Cluny, La Zim est une femme ressource pour ses jeunes élèves qui veulent échapper au STO comme pour les parachutistes (elle parle anglais) qui transitent par chez elle avant d’être exfiltrés. Ses contacts à Lyon sont Lucie Ferlet, fleuriste et Hervé Monjaret (radio pendant plusieurs mois de Jean Moulin puis officier de liaison auprès du mouvement Franc-Tireur). Ce dernier sera arrêté avec L. Ferlet le 4 avril 1943. Une chance, il a le temps d’avaler un papier compromettant transmis par La Zim et comportant des indications sur un aviateur anglais.

Elle logera chez elle les responsables des mouvements régionaux ainsi qu’Henri Deschamps, Gérard Calamand « Clovis » (responsable de l’organisation des M.U.R pour le Jura, la Saône-et-Loire et l’Ain), Joseph Hours (professeur à Lyon) et un jeune aviateur Gérard Hennebert « Lapoule », spécialiste des sabotages. Au moment de la création des M.U.R, elle reçoit en 1943 Berty Albrecht, Henri Frenay du mouvement Combat et Brown-Bartroli auquel elle ne voue aucune admiration. Comme le souligne M-L. Clément après la guerre, « l’Anglais » n’était pas leur chef.

Les messages codés : une énigme encore non résolue

Entre Cluny et Avignon, comment les deux soeurs ont-elles travaillé ensemble ? Uniquement par courrier, puisqu’elles se voient pour la dernière fois pendant l’été 1942. Mais écrire est une activité dangereuse du fait de la censure postale. Les lettres que Marie-Louise transmet à sa sœur parlent de tout, de la pluie et du beau temps, de la difficulté de vivre à Cluny avec le rationnement, de son travail, de leurs amis communs. Et au milieu, des phrases codées, tels des messages de Londres : « Le panier de cerises est bien arrivé. Ses fruits sont remarquables. (= Le Lysander est arrivé et repart avec un passager à bord).

Grâce au travail de l’historien et lexicographe Serge Kastell auteur d’un « Dictionnaire du français sous l’Occupation – France Belgique 1939-1945, Les mots de la Résistance, de la Collaboration et de la vie quotidienne », on peut élucider quelques pans de cette correspondance. Ainsi, selon lui, « huîtres » par exemple, peut correspondre à l’arrivée d’aviateurs ou agents anglophones (ou autres) qui ont toujours pour consigne de se taire car ils ne parlent pas français. En effet, il est difficile de penser que La Zim envoyait -en pleine période de restrictions- des huîtres à Avignon et de surcroît avec les chaleurs d’un mois de mai ou juin 1942… Quant à cette « femme enceinte » a-t-elle réellement existé ou non ?

« Quand j’apprendrai que le 2e arrivage d’huîtres[3] s’est effectué aussi bien que le 1er j’aurai un souci de moins (1 jour d’intervalle). Ci-joint ma carte de fromage. C’est plus facile que d’envoyer la marchandise par cette chaleur et quelques tickets échangés avec une femme enceinte ayant un supplément. Elle n’aime pas le fromage. Je lui ai donné autre chose à la place seulement dépêche-toi. Ils sont pour Juin. »

Nous allons donc publier les phrases codées. Peut-être se trouvera-t-il -parmi les lecteurs(ices) du blog- quelqu’un qui sera inspiré par cette prose mystérieuse et qui pourra nous éclairer !

Commençons par deux formules mathématiques, perdues en plein milieu d’un courrier datant de l’automne 1942 :

« Pas encore rencontré Gustave. Je suis de service de 8 à 12 et de 2 à 6 ; B=32X3/4 = 24

La semaine dernière il avait f=14 ; b= 31. 75×3/4 = 23.80 soit 37.80. »

À suivre…


[1] Michael R.D. Foot, J-L. Crémieux-Brilhac. Des Anglais dans la Résistance. Le SOE en France, 1940-1944. Paris : Le Tallandier, 2008 et 2011, 799 p., p. 168.

[2] Henri Deschamps (1899-1968) est membre du comité-directeur de Franc-Tireur. Entre l’hiver 1942 et le printemps 1943, c’est chez lui, à Miribel, que J. Moulin, H. Frenay, J-P. Levy et E. d’Astier de la Vigerie se réuniront pour fonder les M.U.R.

[3] Courrier de Marie-Louise à sa sœur, mai-juin 1942.