Fils de cantonnier, Pierre Dameron, né le 27 février 1862 à Martailly-lès-Brancion, débute sa carrière à dix-huit ans comme instituteur adjoint à l’école rurale de Boyer. Pour le jeune homme, c’est encore le temps de l’insouciance : la pêche aux écrevisses sur les bords de la Natouze, les bals avec les jeunes filles du pays.    


Pierre Dameron

Modestes sont ses débuts mais il est volontaire et gravit un à un les échelons : appelé à l’École du Centre de Chalon-sur-Saône où il exerce de 1881 à 1885, il mène de front des études lui permettant de réussir successivement les examens aux Brevet Supérieur, Certificat d’Aptitude Pédagogique, Professorat des Écoles Normales et des Écoles Primaires Supérieures. Et pour réussir, adieu les festivités du pays chalonnais : c’est « l’École de l’énergie » que le jeune instituteur décide de suivre : lever à quatre heures du matin, révisions, leçons particulières payées avec son maigre salaire d’instituteur, soit 83 francs par mois. Pour joindre les deux bouts, il rédige des manuels de comptabilité, donne des cours de musique.


La qualité de ses cours à l’École primaire supérieure de Chalon-sur-Saône (de 1885 à 1893) et son activité débordante sont remarquées. Par conséquent, lorsqu’il postule pour la direction de l’École Primaire Supérieure nouvellement créée à Cluny, il y est aussitôt nommé par l’Inspecteur général René Leblanc, ancien élève de l’École normale d’enseignement secondaire spécial ou « École Duruy. »

L’arrêté ministériel date du 22 septembre 1893 et P. Dameron fait son entrée dans Cluny le 1er octobre :
« Je me vois encore dans les rues de la vieille cité monacale, en redingote et en chapeau haut de forme : Sur les pas des portes, les petits commerçants me regardaient intrigués. Qui pouvait-être ce Monsieur tout de noir vêtu, si hautement coiffé ?» 


L’Inspecteur d’académie de Mâcon, peu favorable à l’ouverture de l’École primaire supérieure, reste circonspect : « Faites votre devoir. Si vous ne réussissez pas, ce ne sera pas de votre faute. Nous vous donnerons autre chose. »


AP. C. Clergue : élèves et professeurs, EPS de Cluny-  P. Dameron (dernier rang au centre)

C’est mal connaître Dameron. Installée dans les locaux de la Justice de Paix, l’École primaire supérieure accueille treize élèves en 1893, 108 en 1903. Il faut trouver des bâtiments plus vastes. Par chance, l’EPS clunisoise -à vocation industrielle et commerciale- va bénéficier de la loi du 26 janvier 1892 qui peut transformer ce type de structure en « École pratique de commerce et d’industrie ». Dès lors, la gestion de ces EPCI relève totalement du ministère du Commerce, de l’Industrie et des Colonies.

Dameron saisit cette opportunité et obtient la transformation de son EPS en EPCI. L’établissement, construit sur la colline du Fouettin sur un terrain cédé gracieusement par Joséphine Desbois, ouvre en 1905. Dans le jargon des élèves, ce sera bien vite tout simplement : « La Prat’s. »

Les clefs de son succès ? Son école, Dameron a voulu qu’elle soit « démocratique » en proposant de modestes tarifs de pension pour permettre au plus grand nombre d’y accéder. Pour ses élèves, il a toujours recruté de bons professeurs qu’il a su attacher à Cluny en leur donnant des situations convenables. Et surtout, « son » École, il a souhaité qu’elle soit « comme une grande famille », c’est-à-dire à taille humaine.


En 1919, les effectifs l’inquiètent : si cette « grande machine administrative » fonctionnera facilement, comment faire de l’éducation avec 420 élèves ? Mais c’est à ses successeurs de régler la question. 
Vingt-six ans après son arrivée à Cluny, Pierre Dameron prend en effet sa retraite mais il accepte d’autres responsabilités ; il est nommé Inspecteur départemental puis Inspecteur régional de l’enseignement technique.


Il lâche enfin les rênes et s’installe à Tournus comme viticulteur. Sa retraite n’est cependant pas de tout repos puisqu’il entre en politique en se présentant en 1927 au Conseil d’arrondissement dans les rangs des radicaux-socialistes. L’ancien directeur siège également dans plusieurs associations : celle de la Société des Amis des Arts et des Sciences de Tournus, de la Société de secours mutualistes (président) et il est également très actif dans le Comité départemental des pupilles de la Nation.

Nommé officier des palmes académiques en 1901, officier de l’Instruction publique en 1906, il est décoré dans l’Ordre national de la Légion d’honneur en 1920 par le ministère de l’Instruction publique.  En 1926, il publie ses souvenirs : « La vie d’une école ou les sentiments de son premier directeur. »

Revenu -avec son épouse- vivre auprès de leur fille Gabrielle et de leur petite-fille Marie-Louise, c’est à Cluny qu’il finira ses jours à « La Villa Ensoleillée », construite en 1908 sur un terrain attenant à l’École. À 82 ans, il prend encore des risques : alors que le régime de Vichy lui demande de déclarer sa non appartenance à la Franc-Maçonnerie, sa maison abrite les réunions de la résistance autour de sa petite fille et de M-L Zimberlin. C’est là aussi qu’on écoute Radio-Londres pour transcrire les messages.
Il décède le 5 mars 1944, soit peu de temps après l’arrestation de sa grande amie M-L. Zimberlin.

 


AP. C. Clergue : La « Villa Ensoleillée »

En 2003, lors du centenaire de la création de l’établissement, l’Amicale des anciens élèves posera une plaque sur la façade de l’internat en mémoire du premier directeur auquel la ville de Cluny doit son lycée.

Pour ne pas oublier l’oeuvre de cet « homme admirable, [qui] pendant vingt-six ans, fut non seulement le Directeur mais aussi l’âme de cette école » comme nous le soulignait l’ancien élève Henri Gandrez en 2003, le fondateur de « l’École Dameron » méritait sûrement mieux -dans la ville- qu’une simple plaque sur la promenade toujours bien boueuse du Fouettin…


À lire : Dameron, Pierre. La vie d’une école ou les sentiments et impressions de son premier directeur. Cluny : Ch. Dutrion, 1926, 226 p.