Il y a soixante-quinze ans, trois semaines avant l’opération de la SIPO-SD du 14 février à Cluny, les Allemands frappent un grand coup la résistance dans le Mâconnais et le Clunysois. À l’origine de nombreuses arrestations, un traître, l’espion Fernand Garcia dit « Canton ».

Né le 13 juin 1918 à Levallois-Perret, il entre au service du S.R.A (service de renseignements allemand) de Dijon au début de juillet 1943. Son rôle ? Dépister les groupes de résistance. Il prend contact avec les maquis de Bussières et de Clermain, se faisant passer pour un soldat de la Légion espagnole.

En octobre 1943, il fournit ses premiers rapports et entre en relation un mois plus tard avec Greyffié de Bellecombe (« Beaurivage »), chef de l’Armée Secrète départementale. Qui a pu recommander Garcia à Bellecombe restera toujours une énigme. Grâce à une lettre d’introduction à remettre à l’adjudant-chef Meyer (« Robin »), Garcia, alias « Canton » réussit ainsi à s’infiltrer dans le maquis le plus important alors de Saône-et-Loire, celui de Beaubery.

Le 20 novembre il transmet au S.R.A : « Notre chef s’appelle Donglard[1] (capitaine) qui habite Cormatin (…) Mais le grand chef est le Commandant De Bellecombe que je vous ai signalé dans mon dernier rapport. [Ils] circulent dans une auto immatriculée 5113-QD5. C’est une Renault « Vivaquatre noire. » Suit la description physique très précise de chaque résistant. Donglard a « peu de cheveux- peignés plat- teint rosé- après chaque phrase ajoute « quoi » ? »

Le 14, à la suite de l’attaque du maquis par la Wehrmacht, Danglard déplace ses hommes sur la commune de Blanot, avec le concours de Jean Jusseau. « Canton » s’empresse, l’installation du maquis terminée, de fournir tous les renseignements utiles en vue d’une opération : armement du groupe, postes de garde, nombre de maquisards à Fougnières, Nouville et Blanot.

Le 29 novembre 1943, les Allemands se rendent à Prayes pour arrêter M. Cimatti, le propriétaire du café qui héberge deux italiens évadés lors d’un déraillement de train. Une équipe de cinq hommes auxquels se joignent « Canton », Jean Ballet, Pierre Pernot, Eusebio Blasco et Roland Picq sont désignés pour l’intervention. Jean Jusseau de Blanot conduit la camionnette et Joseph Commerçon fournit trois mitraillettes. Au final, note « Canton », trois soldats allemands ont été tués, le quatrième ayant réussi à s’enfuir.

Dans son compte-rendu du 3 janvier 1944 au S.R.A, « Canton » donne les noms des résistants -entre autres[2]– de Blanot, et de Cormatin avec le rôle tenu par chacun :

  • Le cafetier Jean Jusseau : dépôt d’armes dans son garage- a participé à l’attentat de Prayes- Place des terroristes dans la commune.
  • Les trois frères Commerçon, Joanny, Joseph et Pierre : dépôt d’armes, participation à l’attentat de Prayes.
  • Le maire Jean Sangoy : dépôt d’armes dans son cellier et bâtisse attenante. Fournit des armes pour l’attentat de Prayes.
  • Pagenel Alias Capitaine Donglard : chef départemental des « Forces françaises combattantes. » Ordonne les différentes opérations à effectuer par les maquis.
  • Pernot[3] : transport d’armes, conduisait la voiture le 29 novembre.

À la suite de l’affaire de Prayes, le groupe de Canton stationné à Blanot part dans des fermes de l’Ain. Le maquis est alors sous les ordres de C. Rochat -alias Guillaume- et c’est à la fin décembre que ce dernier est alerté du double-jeu de Garcia. Il donne l’ordre de le surveiller, de l’abattre s’il veut s’enfuir. Déjouant la surveillance, Garcia prend cependant le large le 14 janvier à Mâcon[4].

En peu de temps, il aura fiché près de quarante résistants. Par conséquent, la Wehrmacht et la Gestapo procèdent à plusieurs dizaines d’arrestations, décapitant ainsi la Résistance dans le Sud de la Saône-et-Loire. Seuls Vincent Bertheaud (« Tarzan »), De La Ferté (« Férent »), Claude Rochat (« Guillaume »), Boulay et Mangin[5], écrit C. Rochat[6], échappent au coup de filet.

L’agent double Lucien Doussot[7], employé avenue Berthelot à la section IVE par Klaus Barbie, se vantera d’avoir alerté les résistants de l’imminence d’une opération de la SIPO-SD à Cluny. On peut se demander pourquoi « Dédé la Gestapo » -surnom qu’on lui attribuera au maquis de Crue qu’il rejoint en juin 1944- n’a livré en janvier 1944 aucun avertissement… Pouvait-il ignorer cet important déplacement de la Wehrmacht et de la Gestapo dans le Mâconnais et le Clunysois à la mi-janvier ?   

Tout commence à Mont-Cortevaix : les 17 et 18 janvier 1944, les Allemands embarquent Chevillon et Dargaud et brûlent trois maisons. Les deux résistants seront déportés à Mauthausen où ils décèdent. Puis, le dimanche 23 janvier, après avoir arrêté Jean Greyfié de Bellecombe à Charnay-les-Mâcon, l’épouse de Vincent Bertheaud « Alias « Tarzan », fondateur du maquis de Cruzille) à Burgy, la Gestapo part pour Cormatin. Là, ils trouvent Maurice Pagenel que Claude Rochat a pourtant alerté :

« Je prévins également la plupart des personnes qui avaient été en contact avec Garcia et dont il n’avait pas pu ignorer l’activité résistante, en particulier Danglars[8]»

Pagenel est arrêté en compagnie de ses adjoints Roger Salins[9] « Ricou » et Louis Delorieux. Puis c’est le tour d’Edgar Ponthus, maire de Cruzille vers midi. Celui-ci a le temps de donner à son épouse les clefs de la mairie en lui disant : « désormais, je n’en aurai plus besoin[10]. » Puis ils montent à Blanot où les trois frères Commerçon (Joanny, Joseph, Pierre) ainsi que Jean Sangoy et Jean Jusseau sont emmenés.

Le 25 janvier, c’est au tour de François Débarbouillé, maire du Villars, d’être envoyé à Montluc. Relâché, il décèdera dans sa commune le 16 mars 1944, des suites des mauvais traitements subis pendant sa détention[11].

En redescendant de Blanot, les Allemands se trompent de route et Germaine Moreau aperçoit, place du champ de foire à Cluny, le camion où sont entassés les hommes. Comme elle le dira dans son témoignage au sujet de ce qui attend les Clunisois le 14 février : « Il aurait fallu se méfier. (…) Les arrestations de Blanot confirmaient le danger[12]. »

Après une courte halte à Mâcon, ils arrivent au siège de la Gestapo, avenue Berthelot. Pagenel n’en sortira pas vivant : il meurt sous la torture dans la nuit du 28 au 29 janvier. Le corps de Jean Greyfié de Bellecombe est retrouvé dans la Saône ligoté dans un sac le 23 février 1944. Sur le devenir de Roger Salins « Ricou », arrêté en même temps que Pagenel, nous n’avons aucun renseignement :

  • S’agit-il de Louis Salin, dont le nom figure sur le monument aux morts de Cormatin, tué le 13 juin à Villeneuve dans l’Ain ?  Dans ce cas, il aurait échappé à l’opération du 23 janvier.
  • S’agit-il de Victor Henri Salin, né le 26 août 1894 à Gergy (71) déporté le 4 juin 1944 de Compiègne ou de Roger Victor Salin né le 9 octobre 1913 à St Ouen, déporté sans mention du lieu de déportation ?  

Louis Delorieux, Joseph et Joanny Commerçon -transférés à Montluc- sont sortis de la prison le 12 juin 1944 avec vingt autres prisonniers. Ils sont abattus sur la route de Civrieux, commune de Neuville-sur-Saône. Un seul prisonnier -Roger Bossé- parvient à réchapper de ce massacre en ayant reçu cinq balles.

Pierre Commerçon, J. Sangoy et J. Jusseau, transférés à Compiègne, partent le 2 juillet, dans un transport où sont rassemblés 2152 hommes, direction Dachau. Les trois hommes décéderont dans « le train de la mort », comme plus de 500 de leurs camarades, entre le 2 et le 5 juillet 1944.   

Quant à Edgar Ponthus, il est envoyé de Compiègne le 27 avril 1944 pour Auschwitz dans le « train des tatoués. » Il sera ensuite transféré au KL Buchenwald puis au KL Flossenbürg où il travaillera au camp annexe de Janowitz. C’est là qu’il décède du typhus le 21 avril 1945, information recueillie sur le blog de son petit-fils.

Voilà pourquoi il fallait se souvenir le 23 janvier 1944 de ceux qui ont lutté pour retrouver la liberté. 


[1] Le pseudo de M. Pagenel s’orthographie aussi Danglars ou Danglard. 

[2] Canton signale également : Commandant de Bellecombe de Mâcon, Martin (alias Ombre) de Cormatin, Giraud et Grapin de Béréziat, Léon (chef de groupe), Guillaume (chef de notre maquis ; il s’agit de C. Rochat), Ballet (chef de l’équipe à Prayes), Blasco (équipe de J. Ballet) de Cruzille, Guilloux de Montmelard, Berthaud de Burgy, Dupuyzet de St Jean-sous-Raissouze, Bernachon de Pont-de-Vaux, Comte de Rambuteau et Levite de Beaubery.

[3] Il s’agit de Pierre Pernot, garagiste à Cormatin. Recherché, il échappe à l’arrestation le 16 novembre 1943 et c’est son fils, René, qui est déporté à Buchenwald.

[4] Garcia sera arrêté à la fin de l’année 1945. Traduit devant la Cour de Justice de Dijon, il est condamné à mort et exécuté le 28 octobre 1946.

[5] Mangin, du maquis de Beaubery, sera tué à Laives début septembre, son convoi ayant été mitraillé par l’aviation américaine.

[6] Rochat, Claude. Les Compagnons de l’espoir. Mâcon : ANACR de Saône-et-Loire, 1987, 319 p., p. 71.

[7] C’est ainsi qu’il se présente lors de son procès en 1949. Nous en reparlerons dans de prochains articles.

[8] Rochat, Claude. Les Compagnons…, op.cit., p. 69.

[9] Claude Rochat indique la présence de Salins dans son ouvrage, Les Compagnons…  

[10] Blog de Patrick Mottard, petit-fils d’E. Ponthus. http://patrickmottard.blogspot.com/2009/07/larrestation-dedgard-ponthus.html

[11] Jeannet, André et Velu Marie-Hélène. La Saône-et-Loire dans la guerre, 1940-1944. Roanne : Editions Horvath, 1984, 271 p., p. 214.

[12] Amicale des déportés de Cluny. Le pire c’est que c’était vrai ! Cluny : JPM éditions, 2005, 411 p., p. 40. Témoignage de G. Moreau.