Depuis la fusion des mouvements de résistance (M.U.R- Mouvements unis de la Résistance) et l’arrivée à Cluny du capitaine Browne-Bartroli (« Toto » pour les Clunisois, Tiburce étant son indicatif d’agent de réseau), la résistance clunisoise monte en puissance. Mais, après l’assassinat du milicien clunisois Giraud à Genouilly le 12 octobre 1943[1], une garnison s’installe le mois suivant dans les locaux de l’école de garçons et au Prado.

D’après Raymonde Fouillit, les Clunisois cohabitent avec des Allemands « pas désagréables » car « c’était l’armée, ce n’était pas comme la Gestapo[2]. » L’adjudant allemand, ex-instituteur, beaucoup de Clunisois le connaissaient ; grâce à lui, Émile Magnien -instituteur également- ne sera pas inquiété le 14 février. Gérard Beaufort témoignera aussi de la présence d’un officier allemand qui avait été « client de l’hôtel restaurant. » C’est sur son intervention que la grand-mère Beaufort et ses petits-enfants ne sont emmenés avec le reste de la famille[3]. Cet officier est-il « l’instituteur », bien connu de certains témoins ?

Alfred Lang, juif allemand réfugié à Cluny avec sa famille, décrira ainsi les relations entre Clunisois et Allemands en 1948 :

« Les soldats avaient les poches pleines de billets. Ils étaient en France depuis longtemps et avaient pris l’habitude du vin. Tant qu’ils pouvaient se saouler le nez, trouver des filles compatissantes et faire du marché noir, ils étaient tranquilles et aimables. Ils connaissaient des trucs pour acheter des cigarettes et obtenir des vivres rationnés. Ils chuchotaient aux boutiquières :

« Moi pas boche, moi Autrichien ![4] »

Tondue par René Cotte en novembre 1943, une jeune Clunisoise sera punie pour avoir pratiqué cette « collaboration horizontale. »

Après l’assassinat du milicien Giraud, la situation se corse avec l’occupant : Fermeture des cafés à 17 heures, couvre-feu à 20 heures, patrouilles de nuit doublées avec ordre de tirer sans sommation, interdiction pour les soldats d’aller au café, rassemblements supérieurs à quatre personnes interdits. 

La garnison (soldats des Sicherungs-Bataillon 194 et 200) cantonnée à Cluny part début février 1944 pour participer à l’opération « Korporal » contre les maquis de l’Ain jusqu’au 13 février. Personne ne se méfie donc de la troupe (composée de trente à cinquante soldats, comme dans tout village de mille habitants et plus) qui reprend ensuite ses quartiers à Cluny. Son état-major est installé à l’hôtel Chanuet, près de la gare.

Les 17 et 18 janvier 1944, les Allemands sont à Mont-Cortevaix. Ils appréhendent T. Chevillon, F. Dargaud et brûlent deux maisons. Les arrestations se poursuivent le 23 janvier 1944 à Blanot, Cormatin et Cruzille, à la suite des dénonciations de l’espion Fernand Garcia qui a infiltré le maquis de Beaubery le 12 novembre 1943 ; côtoyant les résistants, celui-ci participe rapidement à certaines opérations, dont celle du café Cimatti à Prayes le 29 novembre[5]. Par conséquent, il connaît les noms des Clunisois qui étaient présents, Jean Renaud et une équipe, chargée de transporter et d’enterrer les corps des soldats allemands abattus par le groupe de Jean Ballet. Après l’assassinat du milicien Giraud et l’affaire de Prayes, les miliciens et les Allemands sont sur les dents, d’autant que les « attentats terroristes » ne s’arrêtent pas : le 5 février, la résistance fait exploser un transformateur à l’usine Pardon (Cluny) et le 10, elle tente d’y mettre le feu[6].

On espérait toujours qu’elle n’aurait pas lieu…

À Cluny, il semble que des résistants aient été prévenus de l’imminence d’une opération. Selon le docteur Pleindoux : « On savait depuis longtemps qu’une rafle devait avoir lieu ; des listes de noms de patriotes établies par la Gestapo circulaient à Cluny sous le manteau, mais on espérait toujours qu’elle n’aurait pas lieu. Ce jour-là, tous les espoirs s’évanouirent ; la rafle avait eu lieu[7]» Pourtant, le 14 février au matin, aucun résistant n’a quitté la ville.

Deux témoignages publiés dans « Le Pire c’est que c’était vrai », révèlent que Jean Renaud serait entré en clandestinité depuis plusieurs mois. L’information est erronée : J. Renaud travaille bel et bien jusqu’au 14 février dans son entreprise de pompes funèbres et signe régulièrement les registres de décès de la mairie[8]. De même, Tiburce est présent à Cluny et se réfugie ensuite chez Fléchard à Saint-Bonnet-de-Joux après « ce mois de février agité[9]»

Seuls G. Malère et le préfet Golliard ont peut-être été un peu plus méfiants : la veille de la « rafle », le directeur de l’usine à gaz déménage des armes dans les souterrains de l’abbaye car, selon Colette Fèvre, il a « été informé de la probable perquisition[10]. » Quant à l’ex-préfet Golliard, il brûle beaucoup de papiers dans les jours qui précèdent le 14 février[11].

Pour beaucoup, la vie continue donc son cours, comme si de rien n’était. Le 13 février au soir, l’hôtel Beaufort a servi le banquet des élèves des Arts-et-Métiers[12]. De même, c’est la fête des conscrits de la classe en 4 qui organisent dans les Cras un bal clandestin. Le temps est à la neige et une bise glaciale souffle sur la cité abbatiale lorsque les derniers fêtards s’éclipsent vers les cinq heures du matin. Ils découvrent que les troupes allemandes ont investi la ville : personne n’a le droit de circuler, chacun doit rester chez soi, la Poste est occupée, la gendarmerie réquisitionnée et les carrefours surveillés…

Une vaste opération de représailles et de dissuasion

« Il règne sur Cluny un silence total, lourd, oppressant[13]» et les opérations de la SIPO-SD de Lyon commencent. Liste en main, l’équipe est guidée -entre autres- par le Feldwebel qui avait occupé précédemment l’école du Parc Abbatial et qui connaît donc bien la ville[14]. Comme le souligne Jean Martinerie, « Il faut cependant s’interroger -et tout particulièrement pour Cluny- sur le rôle qu’ont pu jouer ces garnisons immergées dans la population » puisque « Force est de constater que c’est la même troupe, renforcée, qui investit la ville lors de la rafle des 14 et 15 février 1944[15]. »

En effet, la troupe sillonne la ville et se rend à toutes les adresses des résistants locaux travaillant pour le réseau de Tiburce. Si l’on se réfère aux témoignages livrés dans l’ouvrage « Le pire c’est que c’était vrai », peu de maisons sont perquisitionnées, hormis l’hôtel Beaufort où sont trouvés dans le grenier deux uniformes d’aviateurs anglais, l’usine à gaz et plus modérément les maisons Cugnet, Lardy et Burdin. Fort heureusement, la villa de la Zim -par exemple- où est entreposé notamment l’argent qu’elle envoie à sa sœur pour le réseau Franc-Tireur ou pour garder chemin de Lopi à Avignon des enfants juifs, n’est pas visitée le 15 février et il en est de même pour l’appartement -par exemple- de Jean Renaud le 14. Les Allemands déplacent donc 300 soldats pour une vaste opération de représailles et de dissuasion. 

Qui arrête-t-on ?

Lorsque les hommes ne sont pas là parce qu’ils ont réussi à s’enfuir, les soldats intiment l’ordre aux épouses de les suivre. À la va-vite, elles attrapent un manteau et laissent derrière elles leurs enfants. C’est le cas par exemple d’Henriette Renaud qui part en laissant Jean, Suzanne et Marthe, âgés de vingt-deux mois, huit et douze ans. Direction la « Kommandantur », à l’hôtel Chanuet.

Dans d’autres familles, les Allemands opèrent d’une toute autre manière. En intimidant avec force les femmes, ils leur proposent un marché : si leurs maris se rendent, elles ne partiront pas. Alertés par leurs enfants ou des voisins, certains résistants reviennent pour se livrer ; c’est le cas de Claudius Moreau et d’Antoine Martin. Notons cependant que, dans cette opération, les résistants du groupe FTP (groupe Doridon)[16] ne semblent pas être particulièrement visés, contrairement aux membres du réseau Tiburce.

Sur les 200 personnes arrêtées entre les 14 et 17 février 1944[17], 125 vont être relâchées mais nous possédons peu de témoignages à ce sujet. Fallait-il, pour être libéré, ne pas être inscrit sur la fameuse liste, comme semble l’affirmer René Bourgeois au sujet de Duthy[18] ?  Pas forcément puisque la SIPO-SD embarque également des personnes qui ne sont que de passage à Cluny : le couple Col, Clarisse Morlevat, Georges Poivey, Giovanni Lepri, Georges Favre, René Cotte et l’abbé Deswartes[19]. Le même sort est réservé aux personnes qui se trouvaient par hasard chez Beaufort, comme Robert Chanut, venu se réchauffer un moment à l’hôtel, ou encore Louis Gambut, arrêté sans motif particulier à la gare.

Seule certitude (l’information est donnée par les renseignements généraux) concernant cette liste qui a fait couler beaucoup d’encre et dont nous reparlerons dans un prochain article, elle comportait quatre noms de personnes qui échappent à l’arrestation : Delouche (professeur à La Prat’s), Leiwands et Rotbart[20] (tailleurs juifs) et Giroux (employé aux Arts-et-Métiers).

En fin d’après-midi, cinquante-huit personnes partent pour Lyon. Que se passe-t-il ensuite à l’École de la Santé à Lyon ? Les femmes y restent deux jours, avant d’être transférées à Montluc pour une huitaine. Elles ne sont pas interrogées. Quant aux hommes arrêtés le 14, « nous n’avons eu que des contrôles d’identité sans brutalités », se souvient Louis Gambut[21]. La Gestapo sait-elle donc déjà tout de la résistance clunisoise ?

Seul le fils Angebaud [22], présent lors de l’arrestation chez Sallet de René Cotte et de Georges Favre est libéré une semaine après.

À Cluny, une affiche est apposée dans la ville par les troupes du SIPO-SD. Le message est clair :

« La police allemande sait qu’un certain nombre d’habitants comprenant quelques personnalités de Cluny ont travaillé pour les terroristes et aidé l’organisation de la résistance. Quelques habitants viennent d’être emprisonnés et seront passibles d’une punition. La population de Cluny est avertie que pour la moindre chose tentée contre les troupes d’occupation, des mesures sévères seront prises. Toutes les personnes convaincues de travailler ou d’aider la résistance (sic) seront mises à mort et leurs biens détruits. »

À suivre…


[1] Nous consacrerons un article à l’affaire Giraud, milicien et collecteur de laines pour le département de la Saône-et-Loire.

[2] Amicale des déportés de Cluny. Le pire c’est que c’était vrai ! Cluny : JPM éditions, 2005, 411 p., p. 75. Témoignage de Raymonde Fouillit.

[3] Idem., p. 82. Témoignage de Gérard Beaufort.

[4] Lang, Alfred. Je ne suis qu’un Boche. Paris : Éditions Corréa, 1948, 240 p., p. 168.

[5] Vitte, Marcel. Chroniques de Thibon. Mâcon : Imp. Buguet-Comptour, 2000, 103 p., pp. 26-27.

[6] AD Saône-et-Loire, attentats terroristes, 127 808, année 1943.

[7] Martinerie, Jean. Éléments pour une approche historique de la résistance en Clunysois et lieux circonvoisins. Beaubery : imp. Turboprint, 2010, 311p., p. 168.Témoignage du docteur Pleindoux, 14 février 1946.

[8] Après le 14 février, le registre de décès est signé par sa mère, Jeanne Renaud.

[9] Fléchard, René. Le maquis de Saint-Bonnet-de-Joux. Imprimerie Dumas, 1979, 143 p., p. 81.

[10] Le Pire…, op.cit., p. 79. Témoignage de la nièce de G. Malère.

[11] Martinerie, Jean. Éléments…, op.cit., p. 110.

[12] Le Pire…, op.cit., p. 63. Témoignage de Jeannette Hubrecht-Dillensinger.

[13] Idem., témoignage de Michel Laplace, fils de Joseph Laplace, p. 66.

[14] Cet officier est-il « l’instituteur », bien connu de certains témoins ?

[15] Martinerie, Jean. Éléments pour une approche historique…, op.cit., p. 102.

[16] Idem., p. 52. L’auteur cite : Laly, Maurice, Groléziat, Chauzy, Tièche, Simonet, Bonin, Guillermin.

[17] Jean-Claude Barbier, directeur de recherche CNRS UMR CES Matisse Université Paris I Panthéon Sorbonne avec le concours d’Olivier Büttner (CEE-CNRS). Alfred Golliard, préfet résistant (1881-1944), Matériaux pour une biographie Rapport final pour le Ministère du travail. Mars 2007, p. 24. http://travail-emploi.gouv.fr/IMG/pdf/Rapport_Golliard_-_premiere_partie.pdf A. Lang dans « Je ne suis qu’un Boche », donnera le même chiffre.

[18] Le Pire…, op.cit., p. 100. « A un moment, les chefs de la rafle ont fait l’appel. Ils avaient une liste qu’ils ont eu beau passer et repasser, le nom de Duty n’y figurait pas. Il a donc été relâché. »

[19] Notons que Fernand Baccharas, pour lequel le collectif « Le Pire c’est que c’était vrai » n’a aucun renseignement, réside à Cluny depuis 1943. Baccharas est le cousin de Max Chalon, gendre de Jules Pierreclaud. Baccharas sera interné à Drancy et déporté à Auschwitz par le convoi 69.

[20] Il s’agit en fait de Jacob Oferman qui sera arrêté le 28 février 1944 à Cluny.

[21] Le Pire…, op.cit., p. 138. A. Guillotin, arrêté le 15, passe directement de l’École de la Santé à Montluc sans contrôle, ni interrogatoire.

[22] Garçon de service aux Arts-et-Métiers, Angebaud est arrêté en même temps que René Cotte (1919-1945) et Georges Favre (1920-1944). Une enquête sera demandée par la famille Favre à la Libération. Nous en ignorons les suites. Le père d’Angebaud (groupe FTP) sera arrêté à Malay le 16 mai 1944 et abattu à Mâcon.