Sophie Zimberlin -vingt ans- sœur de Marie-Louise, fait partie de celles qui ont espéré et attendu.

On parle beaucoup de la souffrance des déportés, mais de celle de leurs proches, trop peu. Pourtant, l’attente que décrira si bien Marguerite Duras dans son magnifique livre « La douleur », surtout pour celles et ceux qui savent ce que les leurs endurent dans les camps, a été une souffrance morale terrible.

Sophie vit à Avignon, au 13 chemin de Lopy avec sa mère et c’est dans cette ville qu’elle tient un commerce de soierie. Son frère -dont nous savons peu de choses- vit à Paris mais c’est avec son aînée Marie-Louise qu’elle entretient une relation quasi fusionnelle. Si les deux sœurs ne se sont pas vues depuis les vacances en 1943, il n’en reste pas moins que leur correspondance atteste des liens forts qui les attachent.

Jusqu’à la date du 15 février 1944, c’est surtout autour de leur quotidien qu’elles échangent. En Bourgogne comme en Avignon, il faut se débrouiller pour vivre avec les tickets de rationnement. Mimi (Sophie) envoie des pêches et des abricots et Marie-Louise (Babé), des fromages du Clunisois… La débrouillardise est de mise pour trouver de quoi manger et Noël 1943 est bien triste : « Je n’ai rien à vous envoyer de bon ni de beau 1», écrit Marie-Louise à sa famille.

Une énorme oie dénichée au dernier moment par ses amis Dameron fait cependant le bonheur des amis clunisois : « Je lui mettrai des marrons dans le ventre et je mettrai le reste en confit.2 », poursuit une Marie-Louise toujours gourmande des plaisirs de la bonne chère.

M-L Zimberlin entrant dans sa maison sur le Fouettin 3

Sophie est pourtant bien au courant de la place occupée par sa sœur dans la résistance clunisoise. Comme elle l’écrira à Louise Le Porz, elles utilisent alors un langage convenu pour communiquer : « La petite Marcelle », c’est le soldat anglais tombé de parachute et, au milieu de la liste des produits alimentaires à s’échanger, les lettres de Marie-Louise gardent toutes une part de mystère : « Il ne faut pas compter voir G avant la rentrée4», « Je suis à la recherche de ma jolie broche à cigognes5 », « J’espère être délivrée de mon alexandrin, j’ai fait ça le 31 décembre6 » et, dans son dernier courrier à Sophie, Marie-Louise écrit encore : « Aucune nouvelle de mon alexandrin, je ne saurai définitivement que fin mars si j’ai des chances de le revoir !!7 »

Cinq jours après, elle est arrêtée en plein cours de français.

À Ravensbrück, elle tente de rassurer les siens :

Lettre de MLZ, Ravensbrück, juin 1944 8

Commence alors pour Sophie un calvaire qui ne prendra peut-être jamais fin, celui de l’attente : « Pendant tout le temps qu’elle était partie -écrit-elle à Louise Le Porz- je n’ai pas mangé une bouchée ni enfilé un vêtement ni mis un morceau de bois dans le feu sans penser qu’elle avait faim et froid9. »

Le 11 avril 1945, elle apprend que sa sœur est sur le chemin du retour. À Cluny, la maison fleurie et astiquée est prête pour la recevoir mais c’est à Annemasse que le chemin de Marie-Louise s’arrête. Sans moyen de locomotion, Sophie, folle d’inquiétude, trouve enfin le 14 avril un taxi pour rejoindre l’hôpital en Haute-Savoie : « À chaque minute je disais à ma sœur : Je viens, attends-moi, attends-moi. Je me demandais qui de nous deux arriverait la première, la Mort ou moi. J’ai devancé la Mort de trois heures10. » 

M-L Zimberlin, 14 avril 1945

Commence alors pour Sophie une longue quête qui l’aidera peut-être à faire son deuil. A contrario des familles qui ne voudront jamais rien savoir sur la déportation, la jeune femme cherche à travers toute la France des témoignages de rescapées qui ont côtoyé et aidé sa sœur. Avec Louise Le Porz (déportée, médecin à Ravensbrück), Sophie entretient une correspondance pendant une huitaine d’années : « Oh, comme je regrette que vous soyez si loin. Ce serait si bon de parler toutes deux, vous de cette année d’exil dont le triste mystère ne cesse de me hanter minute après minute, moi du beau temps passé qu’elle ressuscitait pour vous faire rire11. »

Quant à Dora Rivière, (déportée, médecin à Ravensbrück), elle rassurera aussi Sophie : « Soyez sûre que son passage au camp n’aura pas été inutile. Elle avait un moral solide et soutenait aussi bon nombre de nos camarades ; sa foi irradiait et sa forte personnalité faisait d’elle un centre où chacune trouvait ce qui lui manquait. Ce n’est pas impunément qu’on donne ainsi de soi-même12. »

En ayant la douceur de découvrir en chacune des rescapées quelque chose de sa sœur, Sophie ne retrouvera peut-être jamais la sérénité mais, comme tous ceux qui ont attendu et espéré, elle continue son chemin, seule13.


1 Archives du CDRD 71, lettre de MLZ  à Sophie Z, Noël 1943.
2 Ibidem.
3 Archives du CDRD 71.
4 Archives du CDRD 71, lettre de MLZ à Sophie Z, Noël 1943.
5 Archives du CDRD 71, lettre de MLZ à Sophie Z, 10 février 1944.
6 Archives du CDRD 71, lettre de MLZ à Sophie Z, 14 janvier 1944.
7 Archives du CDRD 71, lettre de MLZ à Sophie Z, 10 février 1944.
8 Archives du CDRD 71.
9 Archives privées, famille Le Porz-Liard. Lettre de Sophie Zimberlin à Louise Le Porz, 11 juin 1945.
10 Ibidem.
11 Ibidem.
12 Archives du CDRD 71, lettre de Dora Rivière à Sophie Zimberlin, 11 mai 1945.
13 En 1949, Sophie écrit encore à L. Le Porz qu’elle est « déprimée » mais nous ne connaissons pas la date de son décès. Il en est de même pour le décès de sa mère, celui de son frère Jean et de sa belle-sœur Élizabeth domiciliés à Paris. On ignore si Sophie s’est mariée et si elle a eu des enfants.